‹ Paris et ses historiens aux XIVe et XVe siècles;Chapitre 57 sur 221 · Tome XXIV de VHistoire littéraire de la France · texte numérisé non relu

Tome XXIV de VHistoire littéraire de la France

la bibliothèque l'Arsenal.

SavieJiParis. Au xivc siècle , la nation allemande, l'une des quatre dont se composait la Faculté des Arts, était nombreuse à l'Université de Paris; Guillebert y vint, comme la plupart de ses compatriotes, et tout fait supposer qu'il n'avait alors que vingt ou vingt-cinq ans, car il parle d'événements qui se sont accomplis sous ses yeux en l'an i38o. Ce qui permet de voir en lui un élève de l'Université, ce sont les éloges qu'il ne manque pas de faire des maîtres qui s'y sont rendus célèbres dans la première moitié du xvc siècle, tels que Gersou , Jacques Legrand, Pierre d'Adhj, Pierre Le Roy, Gilles sous le Four et plusieurs autres; c'est, de plus, la variété de connaissances dont il fait preuve, la facilité, l'élégance relative avec lesquelles son ouvrage est écrit. Il y séjourna pendant longues années et y recueillit les notes qui lui ont servi à composer son livre; toutefois il avait probablement cessé d'y demeurer quand il écrivit la Description de la Ville de Paris. Une circonstance nous engage à émettre cette opinion, c'est que les chapitres xxm et xxiv, consacrés à rémunération des rues de Paris, contiennent plusieurs noms estropiés, ce qui autorise à croire que Guillebert n'était pas en situation de contrôler ses dires, et qu'il écrivait de mémoire d'après ses notes et ses impressions d'autrefois.

iwnseignemenis Quel que soit le degré de vraisemblance des conjectures qui précèdent, nous n'en étions sur Guiiuwt de Metz Pas m°ins jusqu'ici réduits à de simples inductions, rapprochant quelques faits, recueillanl parmi manuscrit qUelqUes dates éparses dans la Description de Paris, lorsqu'un de nos confrères, bien connu par ses ouvrages nombreux et son érudition, M. Paul Lacroix, conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal, nous a signalé un manuscrit qui jette beaucoup de jour sur la profession exercée par notre auteur. C'est un volume grand in-folio , inscrit au Catalogue de cette bibliothèque sous le numéro B. L. F. 2 63; il est relié en maroquin vert, aux armes du marquis de Paulmy, et provient, sans nul doute, de l'ancienne bibliothèque des ducs de Bourgogne. Il est orné de cent miniatures , sur lesquelles nous reviendrons plus loin , et contient la première traduction du Décaméron, de Boccace, faite en thih par un poêle nommé Laurent de Premierfait, dont parle Guillebert dans sa Description de Paris. Au folio k v° de la table du manuscrit se trouve la rubrique suivante : Explicit la table du

TllAXSCRIPV AlN GuiLLEBERT DE MeTZ , HOSTE DE l'EsCU DE FRANCE À GrAMONT.

A la fin du manuscrit, au folio 3o5 r°, on lit : «Cy fine le livre appellé Decameron, «ou autrement le prince Galeot surnommé, qui contient cent nouvelles racomptées en dix «jours par sept femmes et trois jouvenceaulx, lequel livre ja pieça compila et escripvi Jehan « Bocace de Certalo en langaige florentin , et qui nagueres a esté translaté premièrement «en latin et secondement en françois, à Paris, à l'ostel de noble, sage et honneste homme « Bureau de Dampmartin, citoien de Paris, escuier, conseiller de très puissant et très noble «prince Charles VIe de son nom, roy de France, par moy, Laurent de Premierfait, famil- « lier du dit Bureau, lesqueles deux translations, par trois ans faites, furent accomplies le « quinziesme jour de juing, l'an mil quatre cens et xvij. n « Collationné. »

(jette suscription est la même que celle d'un autre manuscrit de la traduction de Boccace qui est conservé à la Bibliothèque impériale.

Le manuscrit renferme environ cent miniatures, une par nouvelle; elles sont divisées en deux compartiments, ce qui fait un total de deux cents sujets empruntés aux récits du Décaméron. On v remarque deux manières différentes : l'une qui est française, l'autre qui

est allemande. Au bas des miniatures de la vingt-sixième nouvelle (f° 1 i5 r°), on lit ces indications données probablement à l'artiste allemand chargé de peindre les miniatures, pour lesquelles le copiste avait réservé de la place : « ./. man en ./. ivef, ./. man en .;. wef mstaende neuen .1. rivière. — ./. man end ./. wef deen neuen dand in een beddc neuen .1. badexcupe.» Ce qui veut dire : «Un homme et une femme se tenant près d'une rivière. — Un homme et une femme étant couchés ensemble dans un lit ; auprès un baquet. 55 Les miniatures répondent parfaitement à ces indications. On trouve encore des explications du même genre aux miniatures 27, 28 et 29. Les deux cinquièmes environ des miniatures sont allemandes, notamment les douze premières, celles des nouvelles 2 1 à 2/1 et 26 à 3o , comme aussi kk à 5o et 52 à 58. Les autres, c'est-à-dire environ soixante, nous paraissent l'œuvre d'un artiste français et des plus habiles. Il suflira de citer les miniatures des nouvelles i3 à 20, 52 à 92 et g 4 à 100. On voit que l'artiste français a terminé le manuscrit, tandis que le miniaturiste allemand l'a commencé.

Que pouvons-nous conclure des renseignements qui précèdent ? D'après la rubrique du f° h v°, il nous paraît à peu près certain que Guillebert, auteur de la Description de Paris, a écrit ce manuscrit du Décaméron , et qu'il était possesseur ou habitant d'un hôtel ayant pour enseigne l'Ëcu de France, à Gramont, sans doute Grammont, ville de la Flandre orientale. Lorsqu'il a transcrit ce beau volume, peut-être demeurait-il lui-même à Paris; peut-être était-il l'hôte de Bureau de Dampmartin, dont il nous parle avec éloge. Dans cette hypothèse, il aurait fait ce travail d'après l'original, vraisemblablement sous la direction de l'auteur, avec lequel il serait entré en relations chez Bureau de Dampmartin; enfin il a soin de nous prévenir que sa copie a été collationnée ; tout porterait à croire qu'il a exécuté cette collation avec le traducteur. En examinant ce beau livre, écrit d'une main trèshabile, très-expérimentée, orné d'arabesques à la plume et d'une extrême élégance, sans compter les miniatures et les fleurons en or et en couleurs, nous étions porté à considérer Guillebert de Metz comme un écrivain de profession, partageant sur ce point l'opinion émise par M. Paul Lacroix. Cependant nous avons cru devoir interroger M. Léopold Delisle, membre de l'Institut, et l'un des collaborateurs du Service historique de la ville de Paris; nous lui devons la communication suivante :

«En 181 5, l'administration de la Bibliothèque royale remit à M. Lammens, délégué «du roi des Pays-Bas unis, trois exemplaires du livre de Sidrac. L'un d'eux est ainsi dési- « gné dans une note écrite de la main de Méon :

«Le livre de Sydrac ou de la fontaine de toutes sciences; le Lucidaire, 1 volume in -fol. «xve siècle, lettres grises, arabesques, miniatures. On lit à la fin que ces deux ouvrages Kont été écrits de la main de Guillebert de Metz, libraire de M. le duc Jean de Bourgogne w. v

[I) Ces trois manuscrits sont indiqués dans le calaioguede la bibliothèque des ducs de Bourgogne, dressé en 1 A 77, sous le titre suivant : Inventaire des meubles de Charles le Téméraire, etc. (Voyez p. 1 17 de la Bibliothèque protypographique , ou librairie des fils du roi Jean, publiée par M. Barrois, Paris, 1 83o, in-4°, n°* 1676, 1577, 1578.) Nous en retrouvons

deux seulement dans le Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque des ducs de Bourgogne , par M. Marchai, Bruxelles, iSAs, in-fol. p. a55. Ni l'un ni l'autre de ces deux ouvrages ne donnent le nom de l'écrivain que Méon a signalé dans la note reproduite plus haut. Nous avons cherché vainement le nom de Guillebert de Metz, soit dans les inven-

Le renseignement était exact; ia mention relevée par Méon nous a été transmise de La Haye, où le volume qui la contient, et qui est relié aux armes des princes d'Orange-Nassau, a été réintégré en i8i5(1). Guillebert de Metz était donc scribe de profession, et de plus il prenait le titre de libraire du duc de Bourgogne. Le temps pendant lequel il a séjourné à Paris, et qu'il a indiqué lui-même, c'est-à-dire de 1/107 >d correspond bien à

l'époque où Jean sans Peur dominait dans la capitale. Après i^iq, lorsque le duc eut été assassiné sur le pont de Montereau, Guillebert n'en continua pas moins de résider à Paris, et rien ne prouve qu'il y ait été inquiété. Les détails aussi curieux que singuliers qu'il donne sur les savants, les universitaires et les écrivains en prose ou en vers, les scribes, les enlumineurs, les artistes en tous genres qu'il y avait connus, acquièrent ainsi une grande valeur, puisque le s transcripvain 5? parle d'une industrie qui lui était familière et de personnages au milieu desquels il vivait.

Manuscrit unique où se trouve la Description <h /'«ri

Le seul manuscrit connu de la Description de Paris par Guillebert de Metz provient de l'ancienne bibliothèque des ducs de Bourgogne, et fait partie de la bibliothèque royale de Bruxelles, où il est inscrit sous le n° 0,56 a. C'est un volume in-folio, en vélin, couvert d'une reliure moderne en veau, avec un dos de maroquin rouge. Les N couronnés qu'on v remarquait il y a quelques années indiquaient que ce volume avait été relié à Paris, sous le règne de Napoléon Ier, pour la Bibliothèque impériale, où il a été repris en 181 5. Cette reliure, qui rappelait le passage du manuscrit en France, a été enlevée depuis 1 8 5 3 , et remplacée par un dos de veau fauve, couvert de dorures, parmi lesquelles figurent les armoiries de la Belgique.

Ouvrages contenus dans ce manuscrit.

Le volume contient les ouvrages suivants :

1° F0 7 r°. — Roman d'Othea et de la Déesse Prudence (en tête une assez belle miniature).

(aires de la maison des ducs de Bourgogne, publiés par Delabarre, en 1729 [Mémoires pour servir à l'Histoire de France et de Bourgogne, in-/T) , soit dans quelques autres travaux plus récents; nous avons aussi compulsé les ouvrages importants publiés par M. le marquis de La Borde, notamment sur les archives de la maison de Bourgogne (Les ducs de Bourgogne , études sur les lettres, les arts, etc. pendant le xr' siècle, etc. Preuves, Paris, 18/19-1853, in-8°, 3 vol.), sans être plus beureux. Nous avons eu recours encore à l'extrême obligeance de M. de La Borde, que nous nous sommes empressé de consulter, et qui a écrit pour nous à M. Pinchart, conservateur des Archives à Bruxelles , savant très-versé dans la connaissance des documents de tout genre relatifs aux quatre ducs de Bourgogne. M. Pinchart n'a pas rencontré d'indication se rapportant à Guillebert de Metz. Il est vrai que le titre pris par ce

scribe n'implique pas nécessairement qu'il ait été al taché à la maison du duc Jean sans Peur; peutêtre avait-il seulement vendu des manuscrits à ce prince en sa qualité d'écrivain libraire. Au sujet du mot de transcripvain, qui se trouve dans le manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal, nous ferons remarquer que ce mol n'est pas ordinaire; c'est la première fois que nous le rencontrons parmi les indications du même genre, assez fréquentes dans les manuscrits. Guillebert n'a-t-il pas voulu dire qu'il avait été le premier à transcrire sur du velin et en belles lettres ornées la traduction du Décaméron de Boccace , faite par Laurent de Premierfail? Nous soumettons cette opinion à nos confrères en paléographie.

(1) Grâce à l'obligeance de M. Campbell , sousbibliothécaire, nous avons pu recevoir le fac-similé photographique de cette mention, et nous le donnons avec ïerplicit du manuscrit de l'Arsenal.

a" K° 76 r°. — Seneque, des quatre Vertus, avec un prologue du traducteur.

3° F0 c)7 ru. — Les Epistres du Débat sur le Romman de la Rose entre notables personnes Maistre Gautier (loi, gênerai conseiller du Roy, maislre Jean Johannes, prevost de l'Ile, et daraoiselle Cliristine de Pisan.

i\° F0 1 10 r°. — Cy commence ung traicté de parler et de taire, compilé par ung clerc île grant auctorité, à Paris, l'an de grâce mil nu c et sept.

5° F0 116 r°. — Des cinq lettres du nom de Paris compilé par ung notable clerc Normant, l'an de grâce mil quatre cens dix huit. — Il s'agit ici d'un éloge de Paris, insignifiant an point de vue historique; il est composé de cinq strophes de douze vers chacune, qui commencent tous par la même lettre

<î° F0 1 1 8 r°. — La Description de la ville de Paris et de l'excellence du Royaume de France, transcript et extraict de pluseurs aucteurs par Guillebert de Metz, l'an mil 1111e et wxnii ( 1 434).

On remarquera les deux expressions très-significatives dont se sert Guillebert de Metz GuiHebertdeMeiz,

n • • 7 1 wi 7 r» • 1 1 miniaturiste.

dans le titre même qu'il a donné à son œuvre : sa Description de la ville de Paris a été v-trans- <xcripte et extraicte de pluseurs aucteurs, 55 ce qui implique un double travail d'écriture et de compilation. Faut-il maintenant reconnaître à notre auteur un troisième mérite, celui de miniaturiste? Un érudit dont le nom fait autorité, M. Paul Lacroix, incline à le croire, et ce qui l'y engagerait, c'est l'étonnante similitude de style que présentent la miniature dont le roman d'Othéa est orné dans le manuscrit de Bruxelles ('2) et les miniatures du Décaméron conservé à la bibliothèque de l'Arsenal. Ces deux volumes étant authentiqueinent l'œuvre calligraphique de Guillebert de Metz, il faudrait supposer qu'on a eu recours, pour l'un et pour l'autre, au même enlumineur, si l'on ne préfère, comme M. Paul Lacroix, attribuer à notre auteur les miniatures ainsi que le texte.

M. A. Bonnardot, dans le Bulletin de l'Alliance des Arts (n08 de décembre 1 8 4 5 et Travaux antérieurs, janvier t846),.a le premier signalé l'ouvrage de Guillebert de Metz, et en a donné quelques fragments; en 18 48, il a réimprimé son travail à la page 20 d'un opuscule consacré à Gilles Corrozet, le premier en date des vrais historiens de cette ville. En 1 8 5 3 . nous avons fait transcrire, à Bruxelles, la Description de Paris, et nous avons collationné

(1) Nous reproduisons, en appendice, cette pièce singulière, et nous cherchons à débrouiller le sens bizarre qui résulte de cet accouplement de mots commençant tous par la même lettre.

1 (jette miniature, placée à la première page du roman d'Othéa, ornée dune bordure à fleurons d'or et de couleurs , est remplie presque entièrement par une figure qui représente dame Justice tenant d'une main le glaive et de l'autre le livre de la Loi. Elle est assise sur une chaise très-large; à sa gauche, Miséricorde , vêtue d'un manteau d'évêque, avec la mitre et la crosse , se penche vers elle comme pour l'implorer; à sa droite, un clerc couvert d'une robe

bleue, à chausses rouges, assis sur un pliant, écrit avec attention; il représente Information. La chaise sur laquelle est assise dame Justice se trouve au milieu d'une arcade en marbre blanc, soutenue par deux colonnes très-légères, dont la base repose sur un socle carré. Sur la partie de gauche , on lit : Cremeur de Dieu. — Loyauté. — Conseil. — Prudence. Sur celle de droite : Equité. — Hardemenl. — Renommée. — Diligence. En haut de la miniature, sur le fronton de cette arcade en marbre, on lit au milieu, Honneur; à gauche , Raison ; à droite, Vérité. Ce travail , qui est d'une belle conservation , a été fait avec beaucoup de soin.

cette copie sur le manuscrit original. En 1 85 5 , nous l'avons publiée, avec une introduction . dans la Collection des pièces rares et inédites, éditée par le libraire Aubry ; ce petit volume iri-i2 a été rapidement épuisé.

Publication actuelle. Grâce aux démarches que M. le baron Haussmann a provoquées à Bruxelles, comme il l'avait fait à Vienne pour le texte de Jean de Jandun, le manuscrit de l'ouvrage de Guillebért de Metz a été envoyé à l'Hôtel de Ville; nous avons donc pu collationner de nouveau le texte, et donner les fac-similé du premier et du dernier feuillet de la Description de Paris. Si l'on compare ces feuillets avec le manuscrit de la traduction de Hoccace qui appartient à la bibliothèque de l'Arsenal, ainsi qu'avec la mention signalée par Méon, double fac-similé que nous avons également fait exécuter afin de permettre au lecteur d'en juger lui-même, on incline à croire que les trois volumes ont été écrits par la même main, mais à des époques différentes. Le manuscrit de Bruxelles serait donc l'œuvre originale de Guillebert de Metz.

Le lecteur reconnaîtra sans peine que la présente édition est de beaucoup supérieure à celle de 1 85 5. Sans parler de l'exécution typographique et des planches, qui ajoutent un nouvel attrait à la publication, nous croyons pouvoir dire que La notice a été complètement refondue, les notes augmentées dans une proportion très-çonsidéïable, el la topographie du vieux Paris indiquée aussi exactement qu'il est possible de le faire par \oie d'annotations. Une série d'appendices complète le tableau de notre capitale au commencement du xve siècle, tel que l'auteur a eu l'intention de l'esquisser.

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