U1ST. I
LA DANSE MACABRE AUX CHARNIERS DES SAINTS-INNOCENTS
(Voir GuiUeliert de Metz, ci-dessus, p.- 123 et ao3.)
ctlilec sont pointures notables de la Dance Macabre et autres, avec escriptures ci pour esmouvoirles gens a dévotion. n
C'est dans ces ternies que Guilleberl de Metz constate l'existence des célèbres fresques du cimetière des Innocents; mention précieuse, mais d'une brièveté fort regrettable, puisqu'elle ne nous fournit aucun renseignement sur l'époque où ces peintures furent exécutées et sur la place qu'elles occupaient.
Deux autres mentions, un peu moins laconiques, viennent heureusement compléter celle de notre auteur. Le Bourgeois auquel on doit le Journal de Paris sous le règne de Charles VI y consigne, à la fin de l'année xàsk, les faits suivants :
ce Item, lan 1626, lu faite la Dance marâtre aux Innocens, et lu commencée cr environ le moys daoust, et achevée en karesme ensuyvant. «
ce Item, lan 1629, un cordelier nommé frère Richart, preschoit le lundy, le cr mardy, le mercredy, le jeudy, le vendredy, le samedy, le dimanche aux Innorr cents — et estoit monté, quand il preschoit, sur ung hault esebaffault, qui cr estoit près de toise et demie de hault, le dos tourné vers les Charniers, encontre cla Charronnerie , a lendroitde la Dance Macabre, y
Voilà donc, en quelques mots seulement, deux points mis hors de doute, ou pour employer la langue du palais, deux faits acquis aux débats : i° la Danse Macabre était une peinture; 20 cette peinture aurait été exécutée au cimetière des Innocents, entre les années iliik et iliab. Ces textes nous aideront, d'une part, à circonscrire une question que l'érudition moderne a si fort étendue; de l'autre, à écarter certaines hypothèses fort ingénieuses, auxquelles le silence ou l'ambiguïté des historiens avait laissé jusqu'ici libre carrière.
A ces deux témoignages contemporains, il faut en joindre un troisième, dont on n'a pas
tenu jusqu'ici un compte suffisant, parce qu'il émane d'un auteur peu sérieux, et qu'il se produit sous une forme qui contraste singulièrement avec la tristesse du sujet : nous voulons parler de certain passage des Contes et discours cVEutrapel, où la Danse Macabre est citée comme une peinture remontant à une date très-rapprochée de celle que lui assignent Guillebert de Metz et le Bourgeois de Paris. Lupolde, un des interlocuteurs mis en scène par Noël du Fail, rapporte, en parlant des alchimisles, «avoir veu, de son temps, que le grand "rendez-vous de tels Académiques estoit à Notre-Dame de Paris, ou aux porlaux d'églises «que Nicolas Flamel, grand et souverain arracheur de dents en ce mestier, avoit fait construire. Et surtout, continue Lupolde, on les voit par bandes et régiments, comme estour- « neaux, se promenant aux cloistres Sainct Innocent à Paris, avec les trespassés et secrétaires <rdes chambrières, visitans la Dance Marcade (sic) poète parisien, que ce savant et belliqueux 'troi, Charles le Quint, y fit feindre, où sont représentées au vif les effigies des hommes démarque «Je ce temps-là, et qui dansent en la main de la Mort^K ??
En faisant la part de la superstition populaire, il reste un fait matériel, palpable, que Noël du Fail enregistre, et dont il ne paraît pas permis de douter : c'est qu'il existait au cimetière des Innocents une danse macabre, peinte par ordre d'un roi de France vers la fin du xive siècle ou au commencement du xvc. On peut se tromper, avec la multitude crédule, en parlant des apparitions nocturnes que faisaient aux Innocents les alchimistes, c'est-à-dire les sorciers de ce temps-là, et qu'on a cru apercevoir à la clarté douteuse de la lune, ou à la lueur vacillante du fanal de Notre-Dame des Bois; mais on ne saurait se méprendre sur l'existence d'une série de fresques qu'on visite en plein jour, que les « chambrières?? et leurs « secrétaires ?? ont sans cesse sous les yeux, qui sont l'œuvre d'un «poète parisien,?? et dont l'exécution a été ordonnée par un souverain.
Un second et précieux renseignement nous est fourni par le texte de Noël du Fail : c'est que les partenaires de la Mort, dans cette terrible danse, étaient «les effigies des hommes «de marque de ce temps-là;?? en sorte que les petits et les faibles voyaient entrer dans la funèbre sarabande ceux-là même qui les avaient opprimés, et qui regrettaient amèrement, dans les vers placés au-dessous d'eux, les exactions, les violences dont ils avaient pu se rendre coupables. Il y a là un énergique souvenir du fabliau populaire qui a tant ridiculisé, au moyen âge, les puissants du siècle, une vigoureuse réminiscence de la satire sur pierre et sur bois qui les a cloués aux murs et aux stalles des églises, comme à autant de piloris. Et si l'on voulait remonter un peu plus haut, on y verrait une trace de cette comédie ancienne, comœdia prisca , qui traduisait sur le théâtre les «hommes de marque?; de Rome et d'Athènes, et plaçait sur le visage de l'acteur le masque même de ceux qu'elle voulait bafouer.
On comprend que des historiens éminents, n'ayant sous les yeux que le texte du Journal de Paris, aient pu l'interpréter dans le sens d'une danse véritable, ou d'une procession fort extraordinaire; mais cette interprétation ne saurait tenir devant le commentaire inattendu que nous apporte Guillebert de Metz. «Mec sont paintures notables,?? dit formellement notre auteur, d'accord avec Noël du Fail; dès lors, Gabriel Peignot, MM. Fiorillo et Achille Jubinal sont dans le vrai, tandis que Du Gange, Félibien, Villaret, Dulaure, MM. de Ba-
(l) Contes et discours d'Eutrapel, etc. Rennes, 1697, chapitre Des bons larrecins, p. 5 1 .
LA DANSE MACABRE AUX CHARNIERS DES SAINTS-INNOCENTS. 285
rante, Michelet et Villeneuve de Bargemont se trouvent convaincus d'inexactitude, au moins en ce qui concerne la danse du cimetière des Innocents Nous ne citerons point les trois auteurs avec lesquels nous sommes en pleine conformité de sentiments ^2'; leur conviction repose d'ailleurs sur les deux passages du Journal de Paris et sur l'existence d'un grand nombre de peintures analogues à celles qui nous occupent (3); mais il nous semble utile de placer sous les yeux du lecteur les pages en opposition avec le texte de notre auteur, ne fût-ce que pour montrer ce que vaut une simple phrase jetée au hasard dans un manuscrit ignoré, lorsque celui qui l'a écrite a vu lui-même, ipsissimis oculis, les choses dont il parle.
Du Gange, dont l'immense savoir ne saurait être mis en question, a vu surtout dans la Danse Macabre un exercice chorégraphique exécuté par des personnages vivants. A l'article Machahœorum chorea il la définit ainsi : « Danse des Macliabées, vulgairement Danse Macabre, -cérémonie en forme de divertissement, instituée par les ecclésiastiques, dans une intention religieuse, et dans laquelle les gens de tous les rangs, tant de l'Eglise que de l'Em- - pire , menant ensemble une danse, disparaissaient l'un après l'autre, signifiant par là que • la Mort vient saisir chacun à son tour." La Danse Macabre, telle que l'entend l'illustre auteur du Glossaire, ressemblerait fort à celle des femmes de Souli, que la littérature moderne a popularisée; mais ce genre d'exercice, cette « cérémonie en forme de divertissement, » n'a qu'un rapport éloigné avec les <xpaintures notables 55 des Charniers parisiens.
L'un des continuateurs de Velly a cru sans doute se rapprocher davantage de la vérité historique et locale en rattachant l'origine de la Danse Macabre à l'occupation de Paris par les Anglais. S'inspirant toujours de la phrase ambiguë qui avait égaré Du Cange, il écrit
(1) M. Leber, dans une longue et savante lettre adressée à E. H. Langlois , raille fort agréablement les habitudes d'amplification qui ont amené de savants historiens à faire de petits romans avec quelques lignes empruntées aux chroniqueurs : rrD'où «est sortie, dit-il, cette trop fameuse Procession de "la Mort, défilant en grande pompe dans les rues rr désertes de Paris? Si l'on remonte aux sources, "on trouve, dans un journal du temps, deux lignes -qui sont loin dédire toutes les belles choses qu'on
- y a vues depuis ; mais ces deux lignes ont pros- -péré sous la plume de Villaret, lequel a été am- -•plilié par un homme d'esprit, lequel a été réam- •plilié par un historien poëte,qui a fait page pour ■ ligne; et si le romantisme s'en mêle, le commen-
- taire du Journal de Paris va devenir un drame i-en cinq ou six actes, au moins. •» (Lettre publiée par M. Langlois, t. I, p. 6.)
(2) Consulter : 1° Recherches historiques et littéraires sur les danses des morts, Dijon et Paris, 1826, iu-8°, p. 84; 2° Essai historique, philosophique et pittoresque sur les danses des morts, par E. H. Langlois. Rouen, i852 , in-8°, t. I, p. 196, pour les citations de Fiorillo; 3° Explication de la danse des
morts de la Chaise-Dieu , par M. Achille Jubinal. Paris, m-h".
(3) E. H. Langlois ne cite pas moins de quarantetrois villes ou monastères , tant en France qu'en Allemagne , en Suisse et en Angleterre , où la sculpture et la peinture avaient consacré la Danse Macabre. Eu France seulement, il compte quatorze localités , qu'il énumère ainsi dans l'ordre chronologique : Vienne, Paris, Notre-Dame de Dijon, Sainte -Chapelle de Dijon, Strasbourg, la Chaise-Dieu, Cherbourg. Blois, Rouen, Angers, Dôle, Amiens, Fécamp.
(4) Glossarium med. et infini, lat. édit. Henschel , t. IV, p. 168. A la fin de l'article, on trouve cette mention : Diarium regni Caroli VII, ad annum 1 âaâ , fol. 5oo : rr Cette année fut faite la Danse Macabre ffaux Innocents.» Feu E. H. Langlois pense que Du Cange a vu dans le passage du Journal de Paris la confirmation de l'opinion qu'il venait d émettre. Le savant lexicographe cite en efïet ce passage, et il le commente à l'aide du manuscrit de Besançon , cité par le Mercure de France (année 17/12, p. 1 955.) Il est dit dans cette pièce qu'on devra donner quatre simaises de vin aux gens qui ont fait la Danse des Machabées, en l'église Saint-Jean, après la messe.
ceci : «En 1/12/1, après la bataille de Verneuil, on donna un spectacle anglais. Le cimece tière des Innocents fut choisi pour le lieu de la scène. Les personnages des deux sexes, de ? tout âge et de toutes conditions, y passèrent en revue et exécutèrent diverses danses ayant «la Mort pour coryphée. Cette triste et dégoûtante allégorie s'appelait Danse Macabre.'? Villarct ajoute en note : «Cette expression Macabrée vraisemblablement vient du composé «des mots anglais to make (faire) et lo break (rompre, briser)'", v
Félibien est certainement, après Du Cange, la source où Villarct a puisé le renseignement qu'il nous donne; trompé par le texte ambigu du Journal de Paris, et trouvant dans les registres du Parlement la relation d'un certain exercice dramaticpie qui eut lieu vers la même époque à l'hôtel de Nesle, le savant bénédictin a écrit le passage suivant : «Le même journaliste (le Bourgeois de Paris) rapporte, comme une chose '•digne de remarque, qu'on fit cette année-là, aux Innocents, la Danse Macabrée. C'es- " toit une représentation publique de difïerens personnages de tout âge, de tout sexe «et de toutes conditions, qui paroissoient les uns après les autres sur le théâtre, acom- « pagnez de la Mort, pour monstrer que le genre humain est soumis à son empire. Cette -sorte de spectacle paraît avoir commencé en Angleterre; et dans les bibliothèques des k curieux on en conserve la représentation et la description en vers du temps, soit manus- « crits , soit imprimez. En 1 h 2 2 , on avoit représenté à l'hostel de Nesle , en présence des «rois Charles VI et Henri V, et de toute la cour, une autre pièce à personnages, qui « avoit pour sujet la vie de saint George (2). n
C'est à une exhibition de ce genre que M. de Barante rattache également la Danse Macabre : après avoir raconté les fêtes qui eurent lieu à Paris lorsque Philippe le Bon y vint en 1/12 A, l'historien des ducs de Bourgogne ajoute : «Il n'y avait point des divertissements pour les seigneurs seulement : le peuple avait aussi les siens. Durant six mois, «depuis le mois d'août jusqu'au carême (3), on représenta au cimetière des Innocents la - Danse des Morls , qu'on nommait aussi Danse Macabrée. Les Anglais surtout s'y plaisaient, «dit-on; c'était des scènes entre gens de tout état et de toute profession, où, par grande «moralité, la Mort faisait toujours le principal personnage »
Jusqu'ici nous n'avons eu que trois variantes : la Danse Macabre était soit une cérémonie religieuse, soit un exercice chorégraphique proprement dit, soit une représentation scénique; on y officiait, on y dansait ou l'on y jouait son rôle sur le théâtre. M. de Ville— neuve-Bargemont propose une quatrième interprétation : dans son Histoire de René d'Anjou se trouve le curieux passage que nous reproduisons ici, et qui se rattache à l'époque calamiteuse dont nous nous occupons ( 1/12/1) :
- Après la bataille de Verneuil , dit M. de Villeneuve, le duc de Bedford, surpris sans -doute du succès inespéré de ses armes, céiébra cette victoire par une fête qui parut plus -étrange même que les revers des Français, et il en plaça le théâtre au centre de la capi- " talc , dont les habitants commençaient à peine à oublier l'horrible famine qui venait d'en
(1) Villaret, Histoire de France, t. XIV, p. 3oo.
(2) Félibien et Lobineau. Histoire de la ville de Paris, t. Il, p. 807.
(3) E. H. Langlois a l'ail observer que celle durée de six mois et ces deux dates bien précisées indi-
quent la source où a puisé M. de Barante : c'est toujours la phrase équivoque du Journal de Paris , servant de texte aux commentaires.
(,) Histoire des ducs de Bourgogne, t. V. p. i8->. ('•dit. de 1 82 5.
LA DANSE MACABRE AUX CHARNIERS DES SAINTS-INNOCENTS. 287
« moissonner la plus grande parlic. Nous voulons parler de cette fameuse procession qu'on « vit défder dans les rues de Paris, sous le nom de Danse Macabréc ou infernale, épouvantable '< divertissement auquel présidait un squelette ceint du diadème royal, tenant un sceptre ((dans ses mains décharnées, et assis sur un trône resplendissant d'or et de pierreries. Ce «spectacle repoussant, mélange odieux de deuil et de joie, inconnu jusqu'alors, et qui « ne s'est jamais renouvelé, n'eut guère pour témoins que des soldats étrangers, ou quelques •'malheureux échappés à tous les fléaux réunis, et qui avaient vu descendre tous leurs « parents, tous leurs amis, dans ces sépulcres qu'on dépouillait alors de leurs ossements. « Tandis que cette hideuse féte témoignait d'une manière si indécente le barbare orgueil a des vainqueurs, les événements successifs de la guerre avaient forcé Charles VII à errer «de ville en ville, pour en réclamer des renforts »
Aux différentes versions que nous venons de rapporter sur la nature de la Danse Macabre, il paraît assez naturel de rattacher les diverses étymologies auxquels ce nom singulier a donné lieu. Remarquons d'abord que Guillebert de Metz, dont l'affirmation positive nous a permis de fixer le sens des expressions employées par le Bourgeois de Paris, et de prendre au sérieux les divagations apparentes de Noël du Fail , n'a pas altéré le mot , étrange pourtant, qui sert encore aujourd'hui à désigner les peintures du cimetière des Innocents. Le Journal de Paris porte marâtre, ce qui pourrait bien être une épithète malveillante appliquée à la Mort, laquelle est, en effet, une assez mauvaise mère. L'auteur des Contes et discours d'Eutrapel fait de Marcade un «poète parisien » dont il n'est question nulle part. Peut-être ce Marcade est-il tout simplement le fameux Macabre, eximius Macabrus, auquel l'édition de Guyot Marchand, imprimée en i^qo, attribue la publication ou la traduction du livre en langue allemande'21; ou ce Machabray the doctoure que le moine anglais John Lydgate, traducteur des versets qu'on lisait aux charniers de Paris, nous représente comme le grand moralisateur de l'ancien cimetière de Saint-Paul de Londres; ou le Viennois Marc Apvril, dont les libéralités servirent, dit-on, à faire peindre la Danse Macabre dans sa ville natale. Viennent ensuite les étymologies étrangères : le make, break, de Villaret; le magbarah, macbourah ou magabir (mots arabes qui signifient cimetière), de M. Van Praët(3i: le macheriœ chorea (danse du mur), le macrorum chorea (danse des maigres, des décharnés), le Macarii chorea (danse de saint Macaire), et enfin le Machabœorum chorea (danse des Machabées), des lexicographes Du Cange et Compan'4'. Cette dernière étymologie s'appuie d'abord sur plusieurs textes imprimés, puis sur le passage bien connu du livre des Machabées, que l'Église catholique place aux portes des cimetières et dans l'office des Morts : Sancta et salubris est cogitatio pro defunctis exorare, ut a peccatis solvantur ^ .
Nous n'avons point à prendre parti dans cette discussion; les chercheurs les plus intrépides ne l'ont pas encore épuisée, et leurs successeurs n'en diront peut-être pas le dernier mot. Il en est de même de l'origine de la Danse Macabre et des diverses formes qu'elle a pu revêtir. L'ancienne liturgie, qui laissait faire l'office des fous et célébrer la messe de
(1) Histoire de René d'Anjou, t. 1, p. 5h et 55.
2 Le titre porte : Chorea ab eximio Macabro rersibus alemanicis édita, etc.
(3) MM. de Longpérier et Édouard Fournier considèrent celte étymologie comme la plus probable.
[4) Nous avons déjà cité Du Gange et le manuscrit de Besançon, sur le texte duquel le célèbre lexicographe s'est appuyé. Consulter en outre le Dictionnaire de danse, de Compan, 1787, in-12.
(5) Liber Machab. II, cap. xn, v. 46.
l'âne., a bien pu tolérer des cérémonies ou exhibitions d'un autre ordre, en faveur du but moral qu'elles se proposaient d'atteindre. D'un autre côté, des clercs de la Bazoche, des membres de certaines confréries ont pu s'entendre pour organiser, en dehors du clergé, des représentations scéniques où la Mort jouait le principal rôle. Enfin il n'est point invraisemblable de supposer qu'à une époque où tous les fléaux semblaient s'être donné rendez-vous pour accabler l'humanité, alors que les guerres sans cesse renaissantes, les pestes reparaissant presque périodiquement, les famines achevant de moissonner ceux que le fer ou l'épidémie avait épargnés, avaient jeté les esprits dans une terreur folle et vertigineuse, il se soit organisé, comme en un jour de funèbre carnaval, des processions où les morts figuraient à côté des vivants devenus aussi pâles qu'eux. Qu'il nous suffise de constater, avec les historiens originaux, que les fresques du cimetière des Innocents ont réellement existé; qu'elles constituaient un ensemble de «paintures notables,» et qu'elles formaient le pendant des « ymaiges en ronde bosse » dues à la pieuse munificence du duc de Berry. Sans doute ces fresques eurent une origine semblable: quelque grand ou riche personnage (Noël du Fail nomme Charles V) aura voulu, comme le dit notre auteur, «es- « mouvoir les gens a dévotion, » ou, pour emprunter le langage de Du Breul, fournir à ses contemporains de «bonnes glasses à représenter la grandeur et impertinence de notre va- « nité humaine. » Ce but essentiellement moral a été atteint , s'il faut en croire le Journal de Paris : le cordelier Richard, prêchant au cimetière des Innocents, «encontre la Char- «ronnerie, a lendroit de la Dance Macabre,» prenait sans doute texte des lugubres images qu'il avait sous les yeux; et il faut- que l'impression ressentie par les contemporains ait été bien profonde, pour que le poëte Villon, ce vaurien de génie, qui a essayé de sourire à la mort, dans une ballade restée célèbre, ait partagé à cet égard le sentiment populaire. Le poëte mauvais sujet qui, à la suite d'escapades pendables, s'est peint lui-même pendu à Montfaucon, en compagnie de garnements comme lui(1), quitte ce ton tristement enjoué, pour nous dire combien sa mère était touchée en voyant, dans les églises, les images peintes ou sculptées afin d'«esmouvoir les gens a devocion.» L'honnête Parisienne s'écrie :
Femme je suis povrette.et ancienne,
Qui riens ne sçay, oncques lettres ne leuz.
Au monstier voy, dont je suis paroissienne.
Paradis paint ou sont harpes et luz ,
Et un enfer ou damnez sont boullus.
L'ung me fait paour ; l'autre joie et liesse . . .
En ceste foy je veuilx vivre et mourir (2).
Si la bonne femme sentait sa foi se raviver ainsi à la vue du paradis et de l'enfer en peinture, quelle impression ne devait-elle pas éprouver en face de ces fresques d'une vérité saisissante, qui avaient pour accompagnement les ossements entassés dans les galetas, pour cadre une ceinture de charniers, et qu'elle ne pouvait aller contempler qu'en foulant aux pieds les cendres de vingt générations!
La pluie nous a debucz et lavez Et le soleil desséchez et noircis; Pies, corbeaux nous ont les yeux cavez Et arrachez la barbe et. les sourcils . . .
<2) Œuvres de François Villon, Prière à la Vierge , La Haye, 17A2, in-8°. p. 96. — Iil. édition de i83-2 , p. 1 69.
LA DANÔE MACABRE AUX CHAH MERS DES SAINTS-INNOCENTS. 289
Il ne nous reste plus qu'une question à résoudre avant de laisser la parole à « l'acteur » chargé, comme dans la comédie antique, du prologue de la pièce : les sujets peints au cimetière des Innocents sont-ils identiquement les mêmes que ceux que nous reproduisons d'après l'exemplaire unique de l'édition de Guyot Marchant? L'imprimeur avait-il , en i/i85, les fresques sous les yeux, et a-t-il gravé ses bois d'après les peintures de 1/12/1? La réponse ne semble pas douteuse : les fresques se conservent assez longtemps, et celles des Innocents, qui, selon M. Edouard Fournier, existaient encore au xvne siècle, devaient être assez conservées soixante ans après leur exécution, pour être reproduites, comme on l'a fait , par un simple trait. Guyot Marchant avait donc les sujets sous les yeux; de plus, le manuscrit du fonds Saint-Victor n° 1 1 22 , dont sa première édition est la reproduction textuelle, porte cette mention significative : Est la Dancc Macabre, prout habetur apnd Sanctum Innocentivm; et un autre manuscrit (pupitre T. T. n° 12), cité par M. Paul Lacroix, donne à peu près le même titre : Dictamina clioree Macabre, prout sunt apud Innocentes, Parisias M. Lacroix pense que ces dictamina sont l'œuvre du célèbre Gerson, et ils sont dignes, en effet, du philosophe chrétien à qui l'on attribue l'Imitation de Jésus-Christ; mais, sans entrer dans cet examen, qu'il nous suffise de dire avec E. H. Langlois : «Nous croyons fermement que les ^ éditions primitives de la Danse Macabre et les éditions consécutives de Troyes ne font '•que reproduire la peinture et les vers du charnier des Innocents de Paris (2).»
Nous ne terminerons point ce préambule sans dire quelques mots de ces «éditions pri- •'mitives et consécutives n qui nous ont servi à établir le texte et les planches de la nôtre. Sans doute, il n'entre point dans le plan que nous nous sommes tracé de dresser la bibliographie exacte de la Danse Macabre, si complètement élaborée par MM. Peignot, Douce, Brunet, Massmann et Langlois; mais les travaux de ces érudits ne nous dispensent point d'indiquer au lecteur, à côlé des sources où nous avons puisé, celles où il pourrait lui convenir de puiser lui-même. E. H. Langlois, le dernier venu de ces bibliographes de la Mort, compte deux éditions allemandes antérieures à celles de Paris, et trois qui sont à peu près de la même époque. Les éditions anglaises, au nombre de huit, sont postérieures de près d'un siècle. Quant aux éditions françaises, elles ont pour point de départ le volume de Guy ou Guyot Marchant, exemplaire unique qui appartient à la bibliothèque publique de Grenoble (n° 16,020), et que M. le Maire de cette ville s'est empressé de mettre à la disposition de M. le Préfet de la Seine. Ce volume, signalé en 1811 par M. Champollion-Figeac, est un petit in-folio gothique de dix feuilles et vingt pages, comprenant dix-sept sujets et trente -trois gravures. Le premier feuillet a été lacéré; au recto du dernier se trouve la mention suivante :
finit Sa bâk m&eâhic imprimée par tm<j nomme gny marchant 5e mmant au gtat b® collège 5e nauatre en tbamp gafllattaparfe Xe trintitraitifmc iour 5e (eptembze 9M quatre cet quafretrtiœ et tïnq
1 Le Bibliophile , publié à Londres, n" du 1 5 mai <2) Essni historique, philosophique et pittoresque
i86ti. p. 107. sur les danses des morts, t. I, p. 1 (J7.
HIST. — 1. 3y
L'état incomplet dans lequel se trouve ce précieux exemplaire nous a obligés de recourir à celui que possède la Bibliothèque impériale, et qui appartient à une édition postérieure de neuf mois seulement à celle que l'on regarde jusqu'ici comme la première. Les mêmes bois, ainsi que les mêmes caractères, y ont été employés par Guyot Marchant; mais on y trouve six nouvelles gravures, le Dit des Trois Morts et des Trois Vifs, et des sentences latines en vers ou en prose, prises généralement dans les livres saints. Voici le titre de l'ouvrage :
«Ce présent livre est appellé Miroer salutaire pour toutes gens et de tous estats , et est de «grant utilité et recreacion pour pleuseurs ensengnemens tant en latin comme en francoys «les quelx il contient. Ainsi composé pour cculx qui désirent acquérir leur salut, et qui le «voudront avoir. La Danse Macabre nouvelle, n
A la fin du volume, petit in-folio gothique de seize feuilles, se lit la mention suivante :
finît la banfe tnacabsef^ttetee % au$mé fec te pîeu&ure notmeatiFpaxfomiagee tt beau£ te+ et k$ trois mois et troif Wetnfë bles« nouvellement afttfi compose et impxi mee par gu^ot marchant bemotant a paris ouvrant fyorrelfcucôlle&ebe nauarre en cbamp $atUart Xan èe^race mi quatre cent quatre tiin^etfe Meptieme tourbe txxmg
Le succès de cette lugubre publication encouragea Guyot Marchant à la continuer : eu cette même année i486, il donna la première édition de la Danse Macabre des femmes, et successivement quatre rééditions de l'une ou de l'autre danse (1/19 0-9 1-9 9). C'est en 1/199 fIue ^es ^eux danses furent éditées en un seul volume par un imprimeur de Lyon. Depuis on les trouve généralement réunies, surtout dans les éditions de Le Rouge (Troyes, i5. ., 1628, 1 53 1), de Guillaume de la Mare (Rouen, 1 5 . .), d'Olivier Arnoulet (Lyon, 1 5 . . ), de Noury (Lyon , 1 5o 1), de Genève (1 5o3 ), de Nicolas Oudot (Troyes, 1 53 . . 16/11), de Denis Janot (Paris, 1 533), de Pierre de Sainte-Lucie (Lyon , 1 537), d'Estienne Groulleau (Paris, i55o), ainsi que dans les nombreuses réimpressions du xvne et du svnïe siècle. Le libraire Baillieu a tout récemment remis en œuvre les vieux bois de Troyes, et M. Silvestre a donné, chez L. Potier, une charmante édition en caractères gothiques, avec des vignettes soigneusement exécutées; seulement les limites du format ont exigé la division des planches qui, dans les éditions primitives, contiennent deux sujets. Pour nous, qui tenions moins à faire une œuvre absolument complète qu'à donner une idée exacte des peintures et des textes que Guillebert de Melz a vus dans leur nouveauté, nous avons dû nous borner à la Danse Macabre des hommes : c'est la seule d'ailleurs que renferment les deux plus anciennes éditions de Guyot Marchant.