LA CHEMINÉE ET L'AMANT
Ja chambre à coucher et le grand salon, la bibliothèque, la salle de bains; ils ne trouvent rien de suspect. D'autre part, la Popelinière était sûr de la fidélité du suisse qui veillait à sa porte. Il se persuade alors que les lettres anonymes ont menti, et les trois amis allaient se retirer assez contents de n'avoir rien découvert, quand, arrivés dans le cabinet du clavecin, l'un d'eux fait la remarque qu'un tapis a été tendu dans l'appartement, et que, cependant, malg-ré la saison avancée (on était en automne), il n'y avait dans la vaste cheminée de cette pièce ni bois, ni cendres, ni chenets ! La remarque frappa le mari inquisiteur. Il approche de la cheminée, et machinalement il frappe sur l'âtre avec sa canne; la plaque sonne creux. Alors Vaucanson, qui n'avait g-uère pris d'intérêt à tout ce qui s'était passé jusqu'alors s'anime tout à coup. Il s'approche de la plaque, il examine, il est heureux, il s'extasie.
« Mais, dit-il, c'est une plaque montée sur une charnière ! mais cette plaque est mobile ! mais c'est un travail admirable ! mais c'est un ouvrier très-habile que celui-là. Monsieur! » Et voilà Vaucanson qui s'ag-enouille, qui reg-arde, qui admire, qui s'écrie toujours : « C'est admirable! c'est admirable !,... Quel est cet ouvrier. Monsieur? w — « Laissons-là les ouvriers. Monsieur! » s'écriait la Popelinière. En même temps il fracassait avec sa canne la plaque mobile. Et Vaucanson criait toujours : « Mais c'est admirable ! Quel dommage de briser un ouvrag-e si parfait ! »
Le bel ouvragée fut brisé néanmoins : derrière la plaque une ouverture faite au mur mitoyen était fermée par un panneau en boiserie. Ce panneau, recouvert d'une g*lace dans la maison voisine, s'ouvrait à volonté et donnait une libre entrée dans le cabinet de musique au locataire clan-
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destin de l'appartement. Ce locataire clandestin, c'était le duc de Richelieu !
La nouvelle en arriva juste au moment où les hulans du maréchal de Saxe venaient de passer la revue, et ce fut bientôt la nouvelle de tout Paris. Les femmes se veng-eaient de leur mauvais renom sur la bonne renommée de M"" de la Popelinière. On faisait déjà des paris pour savoir si le financier se veng-erait .... Il fut sans pitié. Il chassa la dame de ce beau log-is qu'il avait fait préparer pour elle, et la pauvre Mimi Dancourt se réfug-ia dans une humble maison, où elle vécut long'temps d'une modique pension, loin du monde qui la délaissa aussitôt qu'elle ne fut plus la reine de Paris. Quant au maréchal de Richelieu, il volait à d'autres amours, à d'autres plaisirs. Rendons-lui du moins cette juslice : il faisait une fois par an une courte visite à Fabandonnée, et le monde qui est toujours si juste disait : « Voyezvous ce bon maréchal? il a été fidèle à M"" de !a Popelinière jusqu'à son dernier jour! »
M. le duc de Villars, lorsqu'il s'en revint d'Espag*ne le 23 décembre 1736, où il avait été reporter la Toison de M. le maréchal de Villars, son père, étonna toute la cour de France du récit des habitudes étrangles de la cour de Madrid. La reine et le roi d'Espag*ne mang'ent toujours ensemble et sont servis à g'enoux par les dames du palais. Les g-rands seig*neurs espag-nols étaient beaucoup plus mag-nifiques et riches que les g-rands seig-neurs français. C'est ainsi que M. le duc de Médina-Géli n'avait pas moins de six mille domestiques à son service. Il est vrai que les terres des Médina-Géli, réunies l'une à l'autre, représentaient plus d'étendue que le Piémont. Outre sa fortune personnelle, la duchesse d'Ossuna pouvait disposer de cinq cent mille livres de rente, du chef de son fils qui était laid, petit et contrefait. Le duc de Villars, ayant été rendre visite à la duchesse d'Ossuna, fut reçu à la descente de son carrosse par ving't laquais, brodés sur toutes les coutures, qui le conduisirent au pied de l'escalier. Il fut conduit jusqu'à la seconde antichambre par une ving-taine d'heiduques; douze pag*es le conduisirent jusqu'au premier salon; ving't g-entilshommes
le menèrent dans la salle où se tenaient les filles d'honneur de Madame la duchesse. Une d'elles le conduisit jusqu'au salon des dames d'honneur, et enfin celles-ci présentèrent le duc de Villars à leur maîtresse, et le duc de Villars s'étant assis sur une chaise à bras, toutes ces dames furent assises par terre. Il n'y avait pas même un tabouret pour toutes ces duchesses dans le palais de M"" la duchesse d'Ossuna.
Cette même duchesse d'Ossuna avait reçu nag'uère de notre ambassadeur, M. de Vaug-renand, des truffes de Périg-ord. Elle lui renvoya une g-rande quantité d'orang-es dans les plus beaux vases de porcelaine que l'Espag-ne eût empruntés à la Chine. A son tour, notre ambassadeur, ne voulant pas être en reste avec la princesse, lui offrit une aig'rette de diamants de dix mille livres, que la dame accepta. Mais, quelque temps après, notre ambassadeur, ayant à rendre une visite au roi d'Espag-ne, à sa maison de Saint-Ildefonse , il trouva dans la cour de son hôtel quatre écuyers de M""^ la duchesse d'Ossuna et six mules d'une g-rande beauté, harnachées d'or et d'arg*ent. La duchesse priait M. de Vaug*renand d'accepter ce bel équipag-e et de le g-arder. C'était un présent de cent mille livres.
L'Espag-ne, en ce temps-là, ne se doutait g-uère qu'au bout de deux siècles les diamants de la reine seraient vendus publiquement aux infantes du bois de Boulog-ne, assez riches pour les payer rubis sur l'ong-le.
Au même instant, le roi Louis XV, voulant offrir à M"" de Mailly, sa maîtresse, un diamant de quelque valeur, s'adressait à un joaillier de Turquie, et celui-ci offrit sa plus
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belle pierre en échangée d'une ancienne armure, que le sultan Soliman avait donnée autrefois à Louis XIV, pour lui servir dans ses carrousels. On fut longtemps à retrouver l'armure du sultan, couverte de poussière dans un g-renier du palais. Et le roi s'applaudissait d'avoir eu pour rien un diamant de quarante mille écus. De son côté, le joaillier n'eût pas donné son emplette pour tous les diamants de sa réserve, et cette armure de Soliman ne serait pas un médiocre ornement de notre musée d'artillerie.
En été, la maison du roi employait douze cents livres de g^lace par jour; la reine huit cents livres; le contrôleur g'énéral et les quatre secrétaires d'Etat en avaient chacun trente livres; ving^t livres pour chaque seig'neur de la cour.
M. le prince de Monaco, dont l'esprit était fort borné, avait sollicité du roi l'honneur de porterThabit à brevet. Le roi le lui accorda volontiers, à condition qu'il ne le porterait jamais à la cour, et le prince de Monaco se contenta de le porter dans son log*is.
Le jardinier de Marly avait ving-t mille livres d'appointements par an; celui de Versailles ving-t-cinq mille. En revanche, le concierg-e du château de Fontainebleau se contentait de six cents livres, et, tant que le roi vivait au château, d'un plat, de deux pains et d'une bouteille de vin.
L'abbaye de Saint-Germain des Prés rapportait cent cin-
quante mille livres de renie. L'éveché de Meaiix, un des plus célèbres évêchés de la chrétienté, valait à peine ving't mille livres de rentes. L'hôtel-Dieu allait à huit cent mille livres ; le tronc seul, où se déposaient les bienfaits de la charité cachée, dépassait cent mille écus.
Le 5 août 1737, dans cette plaine de Saint-Denis où l'on trouverait à peine aujourd'hui une alouette, le roi et ses invités abattirent neuf cents pièces de g'ibier. Le soir, à Luciennes, on joua la comédie en l'honneur de M'"" de Glermont, et l'Amour, ôtant son bandeau, l'offrit à la princesse en chantant cette chanson :
Sous ce baiiileau laides et belles
Allaient de pair.
Les rangs \ont bien changer entre elles,
L'Amour voit clair.
On ouvre les yeux tôt ou tard, L'Amour n'est plus colin -maillai'd.
A Fontainebleau on a g-ardé précieusement la chasse aux cormorans. Les cormorans dépendent du premier g*entilhomme delà chambre. On a g-ardé la chargée àe porte-nain du roi; le porte-nain est oblig-é de porter les sing-es du roi.
Le g-ouverneur des petits chiens de la chambre du roi touche mille livres d'appointements. — Le célèbre chanteur Farinelli (je crois que la chose estig-norée) appartenait à la chapelle de Versailles avant d'entrer dans la musique... et dans le conseil du roi d'Espag^ne aux appointements de
cinquante-six mille livres, plus un palais, une livrée et ses carrosses, sans compter les boîtes d'or ornées de diamants, du roi, de la reine, des infants, du prince et de la princesse des Asturies... A la chapelle de Versailles, le chanteur chassé, ayant appris que l'on venait de retrouver ses titres de noblesse, refusa de chanter le Pic Jesii. Le lendemain, M'" le Maure, le roi étant à l'Opéra, s'excusa, disant qu'elle ne savait plus son rôle. Ils n'aimaient g-uère la musique, ces habitants de Versailles. Un célèbre flûtiste, appelé Blavet, perdit sa pension de quinze cents livres, pour n'avoir pas soufflé dans sa flûte plus de ving-t-cinq fois dans l'année.
La plus belle voix de la musique de la reine avait trois mille livres d'appointements en tout; chaque fille de la musique obtenait six livres pour Marly et trois livres pour Fontainebleau, sur un état payé par le trésorier des Menus-Plaisirs. M"* Gaix, qui jouait parfaitement la basse de viole, avait vingt mille francs en tout et pour tout. Il est vrai que le nouveau roi de Prusse, qui sera bientôt le gTand Frédéric, disait à sa première chanteuse : « Avec l'arguent que vous me demandez, j'aurais trois maréchaux. — Eh bien, faites chanter vos maréchaux, » répondit la ballerine.
A cette cour de France, on voit apparaître un Espag^nol dont l'arrière-petite-fîlle était réservée aux plus g'randes destinées. Il était ambassadeur d'Espagne ; il s'appelait M. de la Mina, et portait les armes de la maison de Guzman, avec cette hautaine devise : Ma patrie avant mes enfants. Prœ ferre patriam liberis parentem decet. Cette devise apparte-
nait à la maison Giizman depuis le jour où Alonzo Ferez de Guzman, défendant la forteresse de Tarifa pour le roi d'Espag-ne, comme les ennemis le menaçaient de poig'narder son fils s'il ne rendait la place, ordonna qu'on jetât son poig'nard aux ennemis : « Mon fils est à moi, dit-il, mais la citadelle est au roi. » M. de la Mina fît une g'rande fîg*ure à la cour de France, et, dans la fête qu'il donna pour célébrer la naissance de la reine d'Espag'ne, il surpassa tout ce qu'on avait vu jusqu'alors de la mag-nificence des ambassadeurs. M. le marquis de la Mina racontait que l'évêque de Fréjus ayant sollicité le roi d'Espag-ne pour qu'il accordât la g*randesse à M. de Prie, en échang-e d'un duché-pairie à M. de Brancas, le roi d'Espag^ne avait écrit de sa main au cardinal de Fleury la lettre que voici : « Il n'y a que votre caducité qui puisse faire pardonner l'imbécillité de votre demande. » Un soir qu'il arrivait un peu tard à la réception de Madame, Madame arriva jusqu'à lui, et lui présenta des petits choux dans une assiette d'or : « Madame, reprit le marquis en mettant un g-enou en terre, il est juste que j'accepte un pareil présent à la mode espag-nole! » Et chacun trouva que M. le marquis de la Mina était un g-entilhomme accompli.
Les chanoinesses de l'abbaye de Remiremont, à l'élection d'une nouvelle abbesse, avaient le droit de voter dès l'âgée de sept ans.
L'abbé de Ventadour, petit-fîls du duc de Rohan, soutint en Sorbonne une thèse dédiée au roi. C'est pourquoi le
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fauteuil du roi, le dossier étant tourné, était sous un dais dans le fond de la salle. Les frais du tableau et des estampes de cette thèse, sur les dessins de M. Lemoine, premier peintre du roi, se sont élevés à quarante mille livres.
M. le duc de Bouillon possédait cinq cent mille livres de rentes dans le comté d'Evreux, que la maison de Bouillon avait obtenue en échang*e de la principauté de Sedan. On ne trouverait pas aujourd'hui une seule trace de la maison de Bouillon dans le comté d'Evreux.
A l'inventaire de M. le maréchal d'Estrées, il y avait un buste d'Alexandre, et les courtisans qui faisaient les savants disaient: «Si c'est le buste d'Alexandre, il est de Praxitèle. » Le cardinal de Richelieu avait fait venir d'Athènes ce buste en porphyre, mais il n'arriva quaprès sa mort. La duchesse d'Aig'uillon, la nièce du cardinal, ayant confié le mausolée de son oncle au sculpteur Girardon, M"* d'Aig'uillon fît présent du buste d'Alexandre à ce même sculpteur Girardon, qui s'avisa d'y mettre une cuirasse. Au bout de ving^t ans le buste avait disparu, et le maréchal d'Estrées charg'ca un marchand de curiosités de lui retrouver cette imagée illustre : « Et que me donnerez-vous, monseig'neur, disait le marchand, si je la retrouve? — On te donnera cent écus, reprit le maréchal. — Eh bien, monseig'neur, donnez-les moi tout de suite, et faites chercher Alexandre dans vos g-reniers. » L'Alexandre est aujourd'hui un des ornements
du musée du Louvre. On a refait cette historiette de nos jours, en l'honneur de M. le marquis de Hertford.
Une réponse admirable du maréchal de Villars. A son petit coucher le roi Louis XV lui dit brusquement : « Monsieur le maréchal, combien g-ag'nerai-je à votre mort? — Je ne sais pas, Sire, répondit le maréchal, ce que Votre Majesté g-ag-nerait à ma mort; mais le feu roi, j'en suis sûr, aurait cru y perdre. »
Il y eut un soir chez le roi, à la fin du souper, une bataille de boulettes en mie de pain, et les dames ripostaient de la belle sorte. Une d'elles, M"' de Saintot, une Bretonne, étant touchée à l'œil droit, jeta sur le roi le saladier et la salade assaisonnée. Ah! que j'aurais voulu voir en ce moment Louis XIV entrer à son g-rand couvert! Il est vrai que le lendemain Sa Majesté Louis quinzième décida qu'il était plus convenable, dans les audiences de congre, de prendre cong-é du roi après la reine, et que le respect exig-eait qu'à la première audience la reine eût le premier salut. Le roi se fâcha qu'à son petit couvert le premier g'entilhomme eût le pas sur le gTand chambellan. C'est Fusag-e aussi que le premier maître d'hôtel offre à Sa Majesté les deux cornets de g*imblettes pour les chiens du cabinet, et le roi ne fut pas content que M. le duc de Bouillon usurpât cet honneur. Il fît aussi cette observation : que M. le duc d'Harcourt avait eu le g-rand tort de prendre le pas sur le duc d'Antin à la chapelle, et que c'était le droit de la g^rande écurie de tenir l'étrier du roi quand il monte à cheval. Malheur aux
piqueurs de l'équipag-e du daim qui auraient porté l'uniforme vert des piqueurs de l'équipag^e du lièvre! C'est une faute à M"" de Beauvilliers d'avoir salué la reine étant debout, et baisé le bas de sa robe avant qu'elle fût assise. C'est une faute aux aumôniers du roi d'être en liabit court lorsqu'un évoque officie. Louis XV savait sur le bout du doig-t toutes ces belles choses, et il se fâcha tout roug-e en voyant que le prince de Pons ne touchait pas le sol de son bras droit en lui présentant le cardinal de Rohan. Voilà comment, par un redoublement d'étiquette, il racheta la salade et le saladier de M""" de Saintot, qui ne plaisantait pas.
On volait beaucoup sur les g-rands chemins, dans les rues, dans le palais de Versailles. On volait ses bijoux à la reine, et si le roi g^agniait au cavag-nol quelques louis d'or, ce qui lui plaisait fort, car il aimait l'arguent comptant, on lui volait ses rouleaux. Même en plein jour, un voleur hardi déroba la fraise de la statue d'Henri IV, ornement populaire du Pont-Neuf, et le peuple, ami du Béarnais, se fâcha. Il est vrai qu'on n'en fut pas très-fâché à la cour. Henri IV sur le Pont-Neuf déplaisait au roi Louis XV, mais le peuple et l'armée en avaient g^ardé le souvenir. Le jour où le marquis de Mirabeau, à la tête de sa compag^nie, allait inaug-urer la statue de Louis XV : — « Messieurs, s'écria le colonel en traversant le Pont-Neuf, portons les armes à celuilà; il en vaut bien un autre. » Il fut cassé, mais son mot fut applaudi. Déjà, en ce temps-là, les Mirabeau échang'eaient volontiers les plus beaux emplois pour l'honneur d'avoir dit une parole que la ville applaudissait.
C'était du reste un usag*e accepté des g-ens bien élevés : ils saluaient la statue en passant. Une jeune dame, au bras de son cavalier, le pria d'ôter son chapeau et de saluer ce gTand roi. « Bon! dit le jeune homme, ne voulez-vous pas que je fasse la révérence au cheval de bronze? * Ce propos fut articulé assez haut pour être entendu par une des fruitières qui bordent le parapet. « Gomment, mâtin! s'écria cette femme en fureur, tu croirais te déshonorer d'ôter ton chapeau à notre bon Henri IV? » Ce cri occasionna l'attroupement de toutes ses compag-nes; elles firent haro sur le malheureux, il ne put pas se débarrasser, il fut battu et aurait peut-être été assassiné, si la g'arde n'était arrivée à temps pour le tirer d'affaire.
On apprenait un beau matin la mort du célèbre banquier Samuel Bernard. Il avait quatre-ving-t-huit ans et presque autant de millions que d'années. De Samuel Bernard, par les femmes, nous est venu ce politique habile et ce bel esprit, M. le comte Mole de Ghamplàtreux. Une des ordonnances du roi Louis-Philippe, au plus beau moment de son règ-ne, et quand personne encore ne song-eait à ses terribles destinées, est datée du château de Ghamplàtreux. Samuel Bernard avait rendu de g-rands services au roi Louis XIV, qui avait voulu lui montrer en personne les embellissements de Versailles ; mais le jour même de sa mort on dansait à Versailles, et voici, mot pour mot, les invitations faites aux dames présentées :
(( Madame,
« M. le duc de la Trémouille a reçu ordre du roi de vous avertir, de sa part, qu'il y aura bal lundi, 26 janvier 1739,
à six heures du soir, dans le grand appartement de Versailles. Sa Majesté compte que vous voudrez bien vous y trouver. »
Et plus bas : « Les dames qui dansent seront coiffées en g-randes boucles. »
C'était la prétention des économistes de ce temps-là de dépenser beaucoup d'arg-ent pour obtenir de l'impôt beaucoup d'arg*ent. M. Colbert n'avait pas de meilleur moyen de remplir ses coffres que d'inventer des fêtes et des carrousels. Un des ancêtres de Georg-e Sand, Aug-uste II, roi de Pologuie, électeur de Saxe, qui était un besoig'neux et un économiste de la force de M. Colbert, comme il était sans arg-ent, ce qui lui arrivait très-souvent^ imag'ina de donner une fête militaire au camp de Mulilberg", où plus de trente mille hommes étaient sous les armes. Pendant huit jours, le roi donna à mang-er à toute l'armée, et le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume I", très-étonné de cette dépense inutile de trente-six millions : — «Comment donc faites-vous?» disait le roi de Prusse au roi de Polog-ne. Aug'uste II, tirant un ducat de sa poche, et le montrant à Frédéric-Guillaune : — (' Si vous aviez ce ducat, lui dit-il, vous le g*arderiez; moi je le donne. Il reviendra cinq ou six cents fois dans ma ' poche. >^ A cette aimable démonstration, le roi Guillaume eut gTand'peine à ne pas sourire. A force de g^arder ses ducats, il laissa cent millions d'or et la plus belle armée de l'Europe à son successeur. Le roi de Polog^ne, à la fin de son règ*ne, n'eût pas trouvé vingi mille livres sur sa signature, et moins encore sur sa parole. Les dettes du roi Louis XIV n'étaient pas payées en 1789; Louis XV est mort
insolvable. Ainsi fut démontrée, jusqu'à la bataille de Sadowa, la vanité des économies de M. Golbert et des économistes de son école.
Un graveur, disciple intellig-ent de Gallot, venait d'achever, sous les yeux de Voltaire, une estampe représentant des g-ueux, des banqueroutiers, des mendiants, des fdles perdues, des voleurs et des forçats avec le collier de l'ordre. « Votre planche est superbe, disait Voltaire au g-raveur, et j'y veux travailler avec vous. » Alors, de sa main hardie et lég"ère, il g-rava sur un coin du cuivre, introuvable aujourd'hui : Rex fecit.
Dieu merci ! Voltaire n'était pas seul à dire les bons mots qui couraient la ville. Il y avait dans son ombre un bel esprit dont chaque parole était comptée ; il s'appelait Fontenelle. Autant Voltaire aimait le tapag'e et le g'rand jour, autant Fontenelle aimait le recueillement en toute chose. Un soir qu'il sortait du concert : — « Gomment avezvous trouvé la musique? » lui disait un de ses amis. — a Passable. — Et les femmes ? — Passées, w répondit Fontenelle. Gomme il lisait la table des matières d'un livre censuré par trois docteurs de Sorbonne : — « Il ne serait pas difficile, disait-il, de faire censurer ces trois docteurs pour les impertinences qu'ils ont tolérées, » et en preuve il lisait tout haut : « Moines emprisonnés pour avoir prêché la révolte ; Moines parjures et infidèles ; Moines enfermés ; Moines pendus ; Moines schismatiques; Bloines damnés. » Puis il riait tout doucement.
M. le rég-ent d'Orléans l'avait charg'é d'écrire, de sa plus belle plume, une déclaration de g"uerre contre l'Espag'ne. — « Je le veux bien, répondit Fontenelle, mais Votre Altesse Royale va le dire à tout le monde et me faire un ennemi de toutes les Espag'nes. — Je vous promets que non, » répondit le prince. Et Fontenelle se taisant : — « Je vous le jure... foi de prince! « 11 se taisait encore. — « Foi de g-entilhomme! » A la fin, il céda. Ving*t-quatre heures après, cette déclaration de g-uerre écrite par Fontenelle était sur la table de l'ambassadeur d'Espag-ne.
Il disputait avec l'abbé Trublet sur l'âme des bêtes : — « On a beau dire, les bêtes ont une âme; vous en avez une, » disait l'abbé Trublet.
11 était d'une politesse exquise et louait volontiers les bons ouvrag-es. 11 se rappelait plus longtemps les succès de ses amis que ses propres succès. Par exemple, il ne se souvenait pas d'avoir fait une très-jolie comédie intitulée la Comète; en revanche, il n'avait pas oublié ce joli conte à propos de sa comédie : « On croyait que les comètes menaçaient principalement les princes et les souverains. M. de Fontenelle contait sur cela, que la question étant ag*itée en présence de Monsieur, frère de Louis XIV, et le plus g"rand nombre se moquant des comètes et de ceux qui les craig-naient, le prince dit aux moqueurs : « Vous en parlez bien à votre aise, vous autres. »
On lui reprochait d'avoir trop bien parlé d'un académicien qui venait de mourir. — « Ce n'était, dit-il, ni le temps ni le lieu d'être sincère. »
Voltaire, en ses moments de justice, appelait Fontenelle le plus ingénieux des écrivains. Le rég-ent l'aimait fort.
— « Quand je vous ai logé chez moi, lui disait-il, je comptais vous voir quelquefois. — Je l'espérais aussi, mais Votre Altesse a fait une si g-rande fortune ! »
L'émeute ayant menacé de brûler le Palais-Royal, tous les habitants déménag-èrent, excepté M. le rég-enl et Fontenelle. — « Eh bien, disait Fontenelle en se réveillant, ils n'ont pas mis le feu au Palais-Royal? » De très-bonne heure, il avait été l'homm.e insouciant que vous voyez là. — « Avec toutes vos petites vertus morales, lui disait sa mère, vous irez tout droit en enfer. »
M"' Geoffrin, à l'un de ses soupers, ayant dit un trèsjoli mot que pas un de ses amis ne releva : — « Fontenelle, où es-tu? » s'écria la bonne dame en soupirant. Mais quoi! ces jolies choses étaient perdues ou circulaient si modestement qu'on ne les entendait g*uère. Au contraire, aussitôt que Voltaire avait parlé, l'écho universel s'en emparait. Le célèbre ministre et révolutionnaire, M. Turg-ot, rencontrant Voltaire chez le marquis de Villette: — «Honneur à M. Turg-ot! s'écria Voltaire, et comment vous portez-vous? « — «Vous le voyez, reprit Turg-ot, j'ai peine à traîner ma g'outte, et mes jambes tremblent sous moi. w — « Monsieur Turg^ot, vous me rappelez la statue de Nabucliodonosor. » — « C'est Vrai, Monsieur le poëte, elle avait les pieds d'arg-ile. » — « Et la tête d'or, s'écriait Voltaire, la tête d'or ! »
Celui-là, certes, aimait la dispute, et la reprenait avec autant de soin que faisait Fontenelle à 1 éviter. C'était même un des reproches que lui adressait (la dame aimait à parler)
68 MENUS PUOl'OS UU SlÈCLli PASSÉ.
M"' la duchesse du Maine. « Quand M. de Fontenelle a dit son sentiment et ses raisons sur quelque chose, on a beau le contredire, il ne daig-ne plus se défendre. Il allèg-ue , pour couvrir ce dédain , qu'il a une mauvaise poitrine. Belle raison pour étrang-ler une dispute qui intéresse toute une compag-nie ! »
Encore un mot, pour finir, d'une étrangle façon. L'un des plus emphatiques contemporains de ces beaux esprits , M. l'abbé de Saint-Réal, s'entretenait du petit nombre des hommes qui méritaient le nom de grands; les uns dans l'auditoire proposèrent Alexandre, les autres Annibal, quelques-uns César, etc. « Vous vous trompez, leur dit brusquement Saint - Real ; il n'y a véritablement de g-rands hommes que Scipion, Jésus-Christ et moi. »
L'amour-propre de ce temps-là valait bien, vous le voyez, le féroce org-ueil d'aujourd'hui.
Je fus un des licenciés de la paix de Ryswick; j'y perdis mon enseig'ne d'infanterie et quarante-cinq livres d'appointements. Heureusement j'ai trouvé une place de g*ouverneur, et me voilà dînant chez un bourg-eois, l'épée au côté, entre mes élèves, deux petits g-arçons et deux petites filles. Je n'avais plus qu'à les instruire, et je m'y préparais de mon mieux lorsque je vis entrer un homme en habit long*, en manteau court, en perruque, en cravate, en manchettes; c'était le maître de politesse. Il tenait une g-rande place dans toutes les bonnes maisons bourg'eoises ; il enseig-nait surtout la bienséance dans les habits. « Vous porterez l'habit qui vous convient, disait-il aux petits bourg-eois; vous laisserez l'habit de soie aux hommes de qualité, la robe de taffetas aux demoiselles. Une bourg'eoise ne pourrait pas porter une robe de velours. Un bourg^eois assortira la couleur de son chapeau avec la couleur de son justaucorps, sa perruque avec ses bottes; la demoiselle aura soin d'assortir ses diamants avec ses dentelles. La modestie a des lois qui rég-issent l'habit des jeunes g'cns et des jeunes filles. Nous avons aussi la bienséance épistolaire. On écrit à son père, à sa mère : Mon très-honoré père, Ma très-honorée mère; à Pierre l'ouvrier : Maître Pierre; à la femme d'un bourg^eois : Ma-
demoiselle; à la femme d'an g'entilhomme : Mademoiselle , Mademoiselle i à une dame de qualité : Madame. Vous écrivez sur un côté du papier, et vous laissez le revers en blanc.
« La bienséance dans les visites. Il ne faut pas corrig'er les valets avant que la compag-nie ait quitté la place. Un duc et pair vous invite à lui faire l'honneur d'une visite dans la ruelle de son lit. On y g'oùte, on y déjeune, on y fait des lectures; on y joue assez souvent la comédie. Otez votre chapeau avant d'entrer dans ce lieu choisi. Dég'antez votre main droite et la portez jusqu'au parquet. Il est incivil de peig^ner sa perruque en compag*nie, déjouer avec les bouts de sa cravate, avec les g'iands de son chapeau. Quelqu'un éternue : «A vos souhaits! » dites-vous en le saluant. Si quelqu'un vient pour saluer le maître de la maison , mettez votre manteau, prenez votre épée, allez recevoir ce g'entilhomme. — Dites au prince : Votre Altesse; au maréchal de France : Voire Excellence ; aux ducs, aux évêques : Votre Grandeur.
« Chaque meuble est soumis à un usag*e : fauteuil à bras, avec frangées; à bras, sans frang-es. Il y a une façon d'offrir un tabouret, un escabeau. — En compag-nie, excepté à table, une femme doit toujours être g-antée. Elle aura la robe détroussée dans le salon. Chez une g*rande dame il faut saluer, en passant devant son lit. Vous faites la révérence à son portrait. Une dame qui reçoit dans sa maison doit baiser toutes les femmes. Les hommes ont le privilég-e de la saluer à la joue, et jamais vous ne prendrez de tabac, jamais vous ne traverserez un cercle sans ôter votre coiffe. Observez surtout la bienséance de la table; ayez soin, s'il y a un abbé parmi les convives, de lui laisser l'honneur du Benedicite, et si l'on porte la santé de l'inten-
clant, vous répondez : « A la santé de Monseig-neur ! » — Vous vous découvrez quand l'intendant boit à son tour. — A table, on portera le manteau et l'épée; ce sont les droits de la noblesse. Vous étendez votre mouchoirsur votre visag-e, et vous mettez votre chapeau devant le mouchoir, pour vous moucher suivant les règ-les. — Offrez-vous une pomme à une demoiselle, vous l'avez pelée au préalable ; présentez-vous un biscuit à un jeune g-arçon, le jeune g-arcon doit baiser la main qui prend le biscuit. — La bienséance à l'égalise est remplie de formalités. On offre un carreau à M"" la présidente; elle ne s'y mettra pas en présence de l'intendante, et l'intendante à qui l'on apporte un carreau ne s'y mettra pas en présence de la duchesse. Ainsi que de fautes on peut faire par étourderie et par ig'noranceî — Il faut observer dans les familles ce qui revient au fils aîné, à la haute bourg'eoisie, à la noblesse du tiers état, à la noblesse contestée, aux anoblis. — L'oncle de M. un tel est noble, mais son neveu ne l'est pas. Sitôt qu'il sera noble à son tour, il aura des armoiries enreg*istrées dans l'armoriai de la province et dans l'armoriai de France. Il pourra acheter une charg-e de conseiller à la cour des aides, une place de g-arçon de g-arde-robe de la cour et se mêler à la noblesse des mag-istrats, des baillis, des avocats, des médecins, des fabricants, des financiers. Il sera l'ég-al des ecclésiastiques, des militaires, de tous les hommes les plus illustres. Le g-enti!homme de l'Académie aura soin de porter une épée à poig-née de corne, suspendue à un ceinturon de cuir. Ainsi vous rendrez à chacun les devoirs qui lui sont dus, cordon bleu, cordon roug-e, duc et pair, princes et seig*neurs, d'après la règ*le établie par M. de Louvois, fils de M. le chancelier le Tellier. »
Qui voudra faire une histoire complète du siècle passé aura soin de n'oublier ni l'Ég-lise ni le Parlement. L'Eg-lise est une force, et le Parlement est une puissance. Par l'Égalise on touche à Dieu^ et le Parlement touche au trône. 11 tenait une place énorme dans le royaume de France ; il venait après le roi; il allait souvent avant lui. On disait en France : « Justice de Paris, indulg-ence de Rouen, rig-ueur de Toulouse. » Ubi unitas, ibi perfectio : la perfection dans l'unité. C'était la g^rande force irrésistible; les parlementaires se recommandaient à leurs peuples par une bonne vie exacte, une piété non feinte, un travail de tous les jours. Leur sommeil, à les entendre eux-mcnics, n'était qu'un assoupissement honteux et immoral. Tiirpis et fœda dormilio. Ils se rappelaient toujours ce philosophe Diag'oras, exilé pour avoir parlé des Dieux, non pas sans vénération et sans respect, mais avec des paroles qui manquaient de la précision et de la netteté du vieux lang*ag*e. Ils avaient toujours sous les yeux cette parole écrite dans les saints Évang'iles : Gardez-vous de scandaliser quelques-uns de ces petits qui croient en moi ! Il y avait, au dire de saint Jérôme, une
veuve appelée Prétexta, qui, non contente de se parer ellemême, ornait mondainement sa nièce Himéthia. Un ang'e apparut et dit à cette veuve: «Oubliez-vous les commandements de Dieu? Vous parez d'ornements cette tête virg'inale.» Et comme la dame insistait, l'angle enleva Himéthia. Telles étaient les histoires qui se disaient devant les écoliers, dans les meilleures maisons du parlement.
Ce parlement de Toulouse (nous ne parlons que de celuilà) était véritablement le roi et le maître du Lang'uedoc. En vain les rois Philippe le Bel, Charles VII et Louis XI auraient réclamé l'honneur de cette g-rande institution, l'orig-ine de cette illustre justice remontait aux phis anciens titres de noblesse de l'antique cité g-allo-romaine. En effet, le parlement de Toulouse se reg-ardait, dit-on, comme l'héritier légitime et direct du conseil des vieux druides. C'est la réunion terrible où les hommes étaient appelés pour leur prudence et leur sag'esse, où les femmes étaient admises pour leur inspiration et leur beauté. Certes,» depuis long'temps, le druide avait cédé son trône aux prêtres de Jésus-Christ ; depuis long-temps la druidesse, au front couronné de verveine, avait abandonné sa chaise carule sous le chêne de Tentâtes; et cependant le respect était resté pour cette justice sacrée; en partant, ladruidesseavait laissé dans ce tabernacle sang-lant, avec le parfum enivrant de sa couronne, toutes les passions cruelles et g'énéreuses que renferme le cœur des femmes : la prévention, l'enthousiasme, les nuag-es mêlés de clarté soudaine, la veng-eance sans rémission, la clémence sans motif, pendant que les vieilles habitudes de l'antique conseil, l'obstination, la cruauté, l'énerg-ie implacable et le fanatisme de ce qui est juste survivaient aux lois abolies, et se superposaient dans l'exercice
des nouvelles justices. Voilà comment cette justice du Midi ressemblait si peu à celle du Nord. Celle-ci et celle-là ne parlent pas le même lang-ag-e, et, si elles vont au même but, elles suivent des sentiers différents. La justice du Midi est fille du soleil; le premier et le dernier empereur de la ville éternelle, Marc-Aurèle, a écrit : Sol dominiis imperii romani. Elle se compose des crimes, des clameurs, des haines, des amours de ce frag^ment du monde romain. Les impiétés et les crimes, l'offense faite à Dieu et l'outrag-e fait aux hommes, l'insulte aux rois sur leurs trônes et l'insulte au mendiant qui passe; les révoltes au dehors et la révolte au dedans, la g*uerre civile sur toutes ses faces, la g-uerre relig*ieuse dans toutes ses formes, la foi même quand elle se chang-e en faction, trouvaient certainement un écho, une âme, un châtiment dans cette magistrature, un des fleurons de la couronne.
Race virile de mag*istrats que la mag'istrature consacrait .autant que Feùt fait la prêtrise, ces parlementaires tenaient d'une main sûre la balance de Thémis et l'épée d'or que le prophète Jérémie confiait à Judas Machabée. Aussi bien leur grande inquiétude était d'accepter dig-nement la tâche de l'œuvre de chaque jour. Ils redoutaient pour euxmêmes la lâcheté non moins que l'injustice, et, s'il faut mettre le feu à la plaie pour la g'uérir, apportez le feu et la flamme! Chrétiens de père en fils, nés, g*randis et nourris dans l'Egalise catholique, issus d'aïeux qui avaient été les plus âpres persécuteurs de l'hérésie, ils consacraient à l'administration de la plus implacable et de la plus exacte justice tout ce que des hommes, des lég*istes, des théolog-iens, des citoyens armés, des sénateurs dans la pourpre et sur les lis peuvent rencontrer dans leur con-
science de vig-iicur et d'énerg-ie. Ils entendaient retentir incessamment à leurs oreilles superbes cette voix qui disait: (' Vous êtes des dieux sur la terre. « Cœurs indomptés, les larmes et les g-émissements du coupable leur semblaient une espèce de récompense. Le cri de l'accusation ne déplaisait pas à ces esprits habitués à l'hyperbole. Une fois assis sur le trône éclatant d'autorité et de lumière, entre la justice et la pitié, sous l'écarîate et sur l'hermine, ils ne tenaient plus à la terre, ils n'appartenaient qu'au devoir.
Eux aussi, ils pouvaient dire, avec ce souverain Pontife : « Nous et le Saint-Esprit avec nous, avons arrêté ce qui suit. PlacAtit nobis et Spiritui sancto. »
Leur vie entière était consacrée à cette science du juste et de l'injuste sans laquelle les royaumes ne seraient plus que des brig-andag-es. Ils excellaient à découvrir la vérité sous les apparences, à discerner les occasions, à soulever tous les voiles, à percer le nuag'e, à dominer le caprice et la mobilité du bon plaisir, à tempérer, par des arrêts sans réplique, le g*ouvernement absolu. Ils seraient morts, par org-ueil même, pour l'accomplissement de leur devoir. Enfin, telle était lalog"ique rig*oureuse de ces rares esprits que leur premier coup d'œil devenait presque toujours un arrêt définitif.
Ces parlementaires de la France ont cela de g-rand et de naïf qu'ils sont des hommes avant que d'être des jug-es. Ils ont cela de terrible et de dang-ereux qu'ils se plaisent aux deux extrémités de la justice humaine, beaucoup plus que dans ce milieu patient et attentif où réside l'équité prudente. Sur cette montag-ne inaccessible aux têtes les plus hautes venaient se briser, flots impuissants sur un écueil, la richesse, la flatterie, la menace, l'autorité, la faveur, tout ce
qui n'était pas la justice. Enfin, vous tous convoqués à cette barre formidable, approchez-vous et soyez prêts ég-alement à l'espérance sans bornes, à la terreur sans limites. Point de milieu : les g-émonies ou le triomphe, le trône ou le g-ibet.
Tantôt ils s'opposent comme des héros au pouvoir royal qui veut toujours s'agTandir, tantôt ils traînent au bûcher le libre arbitre qui ne veut pas céder. Aujourd'hui ils vont réveiller à haute voix la rag'e sang-lante des g'uerres civiles, le lendemain c'est le tyran qu'ils prendront à partie et la tyrannie qu'ils ég'org'eront de leurs mains; et, une fois lancés, rien ne les arrête, non, pas même le crime de la destruction des misérables. Ne comptez pas sur la bonté de votre cause, sur leurs penchants, sur leurs opinions, sur leurs passions personnelles... la justice! Ils ont rendu à Dieu des actions de gTâces pour le meurtre d'Henri III; amoureux d'urbanité et de beau lang-ag-e, ils livrent aux bourreaux cet éloquent Vanini, qui parlait un latin dig*ne d'Octave Aug-uste. Amis et protecteurs de ce peuple confié à leur g'arde, ils ont déclaré que celui-là serait pendu qui oserait proclamer l'avènement du roi Henri IV, père du peuple. Catholiques, ils ont validé, de leur autorité souveraine, le testament de Bayle, un enfant de Toulouse.
Même au plus g'rand moment de l'autorité du roi absolue, la résistance féodale se faisait sentir dans cette cour suprême qui avait décapité un Montmorency pour crime de haute trahison.
Dans sa propre estime, et c'était beaucoup dire, le parlement de Toulouse se reg-ardait comme Tég'al de la cour de Paris. Il se rappelait le temps où la justice du royaume de France était divisée en deux parties ég'ales, en deux lan-
g-ues , la lang*ue d'oil et la lang'ue d'oc , la lang-ue des amoureux et des poëtes, la lang'ue voisine de l'Italie par Pétrarque, et parente de la Grèce par Marseille. En même temps qu'ils avaient le lang-ag'e, ils avaient aussi les mœurs, les lois, les habitudes de ces deux nations, posées aux deux extrémités du môme sceptre. Quant à l'autorité de ces cours souveraines, elle était immense. Chaque parlement se mêlait de la paix, de la g'uerre, de la fortune de son peuple. Le Parlement était le droit, il dictait le devoir, il protég*eait la loi civile et l'Evangnle; les évêques et les seig^neurs se réfug'iaient à cette ég-ide intellig^ente et superbe; toutes les justices, même celle du roi, relevaient de cette antique et suprême justice qui représentait au peuple de France l'ombre aug-uste de ses premières libertés, l'aurore naissante et lointaine de ses libertés à venir.
Plus d'une fois la royauté, lasse enfin de l'obstacle, et pour en finir avec les remontrances, voulut en finir avec la tutelle et le joug* du Parlement; mais chaque fois qu'elle voulut toucher à ces criminels qui étaient les privilég-iés de la nation, la royauté fut forcée de s'avouer vaincue et de reconnaître tous ses torts. Ce fut ainsi qu'après les violences du parlement Maupeou la royauté fut la première, se voyant sans appui et sans force, à rappeler le parlement qu'elle avait exilé.