‹ Paris et Versailles il y a cent ansChapitre 12 sur 40 · UN LIEUTENANT CIVIL DE VINGT-QUATRE HEURES · texte numérisé non relu

UN LIEUTENANT CIVIL DE VINGT-QUATRE HEURES

ché, VOUS êtes un janséniste, et je ne serais point étonné que l'on découvrît quelque jour que vous êtes l'auteur des Nouvelles ecclésiastiques. » C'était un journal clandestin, trèsénerg-ique et très-bien fait par des jansénistes cachés, qui disait à chacun un peu plus que les vérités les plus vraies, et dont le g*ouvernement s'inquiétait fort ; mais jamais M. Hérault, malg-ré tout son zèle et les plus belles promesses à messieurs ses ag'ents, ne put Élcouvrir en quel lieu s'imprimaient les Nouvelles ecclésiastiques. Cependant rien n'était plus simple. Il y avait sur la Seine, et tout voisin du Ghàtelet, un bateau charg-é de charbon, mais disposé de telle sorte, que dans l'intervalle on cachait une presse et deux compositeurs d'imprimerie. Il n'en fallait pas davantag-e pour troubler la paix de Versailles et pour causer dans tout Paris cette joie excellente de la liberté d'écrire, et du mépris mérité retombant sur les têtes les plus hautes.

De ce trou au charbon nous sommes tous sortis ; de là sans doute est venu le proverbe : « Charbonnier est maître chez soi. »

Ce n'était pas seulement ces g-randes affaires qui g-ênaient ce brave homme, il fallait surtout qu'il s'occupât de mille petits détails d'un g"ouvernement absolu. La pleine lumière est favorable à tous les ag-ents d'une g'rande monarchie ; aussitôt que la cachette est admise, et que le mystère est une condition du g*ouvernement, soudain tout devient sombre, et l'on marche à tâtons. Pendant que les mouches sont en quête des distributions de la g-azette ecclésiastique, et que la mannette va toujours, toutes sortes de petits écrits, noëls, chansons, béquilles, surg'issent çà et là et font leur chemin dans les ténèbres. Autant de piqûres pour M. le lieutenant g'énéral de police. Heureux encore que ces médisances n'eus-

sent plus cours au bout de vin g"t- quatre heures. Cependant quelques-unes vivaient plus longtemps. Telle méchanceté rencontrait une incroyable popularité. Dans ces mille pamphlets de chaque matin, il y en avait un nécessairement adopté de la foule oisive, et colporté par le colporteur dans les meilleures maisons, hantées par les esprits les plus difficiles. Le roi n'était pas le dernier à le lire; on le lisait au conseil ; messieurs dH enquêtes en parlaient à messieurs des requêtes ; les g*ens du roi prêtaient la chose à messieurs les conseillers, et, pour peu que l'auteur s'en prît à l'Eg'lise, il était question du pamphlet chez M^' l'archevêque de Paris, pendant que chanoines et chanoinesses en faisaient aussi leur rég'al.

Parmi ces clandestinités les mieux réussies, apparut un soir d'été un petit livre intitulé l'Abbé galant. Ce livre était daté d'Amsterdam; il s'en vendit peu à peu quelques exemplaires sous le manteau, comme on disait alors. Bientôt le succès g-randissant, toutes les mallettes en furent remplies, et il ne fallut rien moins que quatre ou cinq malheureux colporteurs pendus en gTève, et quatre ou cinq colporteurs fouettés à Bicêtre, pour que s'arrêtât le débit de F Abbé galant. Au bout de quinze jours, on n'en parlait plus, mais tout à coup ce mauvais livre avait été trouvé sur la toilette d'une princesse du sang*, et Vaneroux, l'exempt favori du lieutenant g*énéral, avait saisi cet Abbé galant dans les mains de M"" Clairon, qui avait jeté les hauts cris. « Rendez-moi mon Abbé galant, » disait-elle. Un rapport très-circonstancié du susdit Vaneroux avait fort indisposé M. Hérault contre ce malheureux petit livre. Au reste, il n'y avait duchesse à la cour, ou bourg'eoise à la ville, qui n'en sollicitât un exemplaire. — « Auriez-vous la bonté. Monsieur,

de me prêter pour une heure l'Abbé galantl » Et ces petits billets étaient sig'nés des mains les plus qualifiées: duchesse de Villeroy, marquise de Villequier, comtesse de Valory, M"° le Maure et M'" Autier, et plusieurs dames du monde de la rue Royale Saint-Honoré n'étaient pas les dernières à solliciter les faveurs de l'Abbé galant. Le bon M. Hérault ne savait plus à quel saint se vouer.

Un matin qu'il sortait en toute hâte, étant quelque peu en retard, pour se rendre avec M'"^ la lieutenante au mariag-e de la petite-fille de Samuel Bernard avec le marquis de Mirepoix, une enfant de dix-huit cent mille livres de dot (sa sœur avec la même somme avait épousé nag*uère M. de Lamoig-non, président à mortier), M. Hérault se rappela qu'il avait promis à la présidente Mole, la propre fille de Samuel Bernard, un exemplaire de F Abbé galant. La dame était volontaire et peu patiente, et qui n'obéissait pas à son caprice était mal venu. Gomme il sortait de son log'is, M. Hérault fut salué par un exempt de robe courte au Ghâtelet de Paris, Beaulieu de Montig'ny. Ces exempts de robe courte étaient des officiers établis dans les compag-nies des g-ardes du corps ou dans les compag-nies des prévôts; ils commandaient en l'absence des capitaines et des lieutenants. M. le lieutenant g'énéral les employait pour les captures considérables et les grandes exécutions.

« Que vous êtes donc le bienvenu, s'écria M. Hérault, mon cher Beaulieu ! Certes, je vais vous donner une tâche indig-ne de vous, mais je suis si mal servi par mes ag-ents! Paramour se fait vieux, Roudier est un poltron, Lespinay est un maladroit; vous seul, mon cher Beaulieu, vous pouvez me venir en aide. Il me faut à tout prix l'Abbé galant. C'est en vain que je le cherche, il m'échappe, et je vous serai très-

oblig'é si VOUS pouvez me l'avoir dans les ving't-quatre heures. C'est peu de chose, et cependant j'y tiens plus que je ne saurais dire. On vous donnera vingi-cinq louis si vous réussissez.

« — Oui-dà? reprit Beaulieu dont la bourse était à sec ; mais, quand je tiendrai cet abbé g'alant, qu'en dois-je faire? Voulez-vous que je le mène à Bicêtre, au Ghàtelet?

« — Non, non, reprit M. Hérault, il suffit de l'enfermer dans mon cabinet et que je le retrouve à mon retour. » Au même instant, monseig-neur montait dans son carrosse à côté de M°'° Hérault, et fouette cocher à l'hôtel Mole.

Resté seul, notre exempt de robe courte eut comme un éblouissement. Où donc trouver cet abbé g-alant? A quel sig-ne le reconnaître? Enfin, puisqu'on le cherche, il se cache? Ainsi rêvant, Beaulieu s'en fut au jardin du Luxembourg' chez le suisse, où les honnêtes g'ens trouvaient facilement un déjeuner à crédit. C'était un des privilégies de ces maisons royales; on y faisait des choses défendues. Le suisse hors du jardin était sous la loi de la police, et dans le jardin il n'appartenait qu'à la duchesse d'Orléans. C'est pourquoi sa log-e était le rendez-vous complaisant des belles personnes sans emploi, des jeunes robins, des mousquetaires gris, des mousquetaires noirs. A peine entré dans ce lieu de plaisir, vous étiez hors d'atteinte , et l'huissier, le procureur, l'exempt môme de la Tournelle attendaient pour vous saisir que vous fussiez sorti de ce lieu de délices. Notre exempt savait le chemin du Luxembourg^ mieux encore que celui de la Râpée. Autrefois il fréquentait chez le suisse du jardin du Roi ; mais sa dette était g'rosse et il s'était promis de le laisser respirer.

Comme il n'était pas encore en appétit, il entra dans la

grande avenue où les arbres plantés par la reine Marie de Médieis protégeaient les promeneurs de leur ombre, et, tout préocupé qu'il était de sa recliercbe, il ne voyait personne autour de lui. « Je suis perdu de réputation, pensait-il, et mes vingt-cinq louis sont à l'eau si je ne rencontre pas avant la fin du jour l'abbé g-alant. »

Tout à coup, au détour de la grande allée et sur un banc de pierre, il remarqua, Dieu soit loué! un beau jeune homme à demi tonsuré, qui portait le petit collet. 11 tenait dans sa main blanche un de ces petits volumes peu ou prou défendus, à la mode en ce temps-là. A ses bas de soie, à son habit violet, à sa cravate en dentelle, à ce g'iand air mêlé de g-entilhomme et de lettré : « En voilà un, se dit Beaulieu, qui ferait bien mon affaire, et je n'ai jamais rencontré un abbé plus joli que celui-là depuis le jour où M. le lieutenant de police, M. Moreau, le procureur du roi, M. le commissaire Lecomte et moi, nous sommes entrés dans le collège des Gillotins, pour en chasser une douzaine de petits jeunes gens, qui me semblaient les plus innocents du monde. Ontils pleuré quand nous avons fermé leur collège et conduit messieurs les professeurs en prison ! » Ainsi song-eant^ il allait et revenait, regardant du coin de Fœil le jeune abbé qui ne lisait guère. Son regard interrogeait l'espace; évidemment il attendait une personne qui ne venait pas. Cela dura plus d'une heure, et déjà Beaulieu perdait patience, lorsqu'il vit accourir, essoufflée, heureuse et charmante, une fillette. Elle était dans le bel espace, entre vingt et ving^t-quatre ans, vêtue à ravir d'une robe en senardine, peu timide et pas effrontée. Elle se savait belle, et elle en profitait pour soutenir le regard des passants. Beaulieu, qui se connaissait en g'cntillesse, fut tenté d'aller au-devant d'elle ; un coup d'œil lui

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suffît pour comprendre qu'il faisait fausse route. 0 bonheur ! la fille au pied lég-er accourait à ce g-arçon. Des deux parts, quel sourire ! et qu'ils étaient bien aises ! En ce moment, sans doute, Anne-Gabrielle-Henriette, la petite-fille de Samuel Bernard, était conduite aux autels par Gharles-Pierre-Gaston de Lévis et de Lomag^ne, marquis de Mirepoix et colonel du rég-iment de Saintong-e... Eh bien, cette jeune marquise de douze ans, ce colonel de trente ans, cousin de la sainte Vierg-e (une des prétentions de la maison de Lévis), n'étaient pas plus charmants à voir que cette aimable fillette et ce bel amoureux. Il n'était pas besoin d'écouter tout bas ce qu'ils se disaient, pour les entendre^ et vraiment, si l'exempt de robe courte avait eu seulement deux louis d'or en sa poche, il eût passé tranquillement son chemin. C'était ce qui s'appelle un bon enfant: il n'eût jamais fait méchanceté pour le plaisir de la faire. Une fillette qui pleurait le rendait tout confus ; un jeune g^arçon sans défense et si content le rendait tout honteux.

Cependant il prit son courag'e à deux mains, et s'approchaut du couple étonné, que dis-je? inquiet déjà, tant le bonheur est fug*itif :

« Mes enfants, leur dit-il, pardon, je sais bien que je trouble un rendez-vous et que je suis un homme importun. Qui m'en ferait autant par le ciel, je le tuerais d'un coup de cette épée ; ainsi je comprends toute ma faute et la peine que je vais vous faire. Hélas ! je suis g-entilhomme, il est vrai, mais je suis attaché au service de Monseig'neur le lieutenant g-énéral. Que voulez-vous? Ce n'est pas moi, c'est ma pauvreté qui le veut ainsi. Certes, mieux vaudrait s'appeler Richeheu tout bêtement, être ambassadeur à Vienne, officier g-énéral, duc et pair, cordon bleu, et partir ce soir pour la g-uerre

avec soixante-douze mulets de bag-ag-es, trente clievaux de main, trois cents valets d'écurie et douze officiers de bouche que de faire ici, comme un pleutre, la petite g-uerre à vos amours! Mais quoi! nécessité n'a pas de loi; M. Hérault demande et j'obéis. Tout à l'heure il m'a dit, son chapeau à la main : « Monsieur le chevalier de Beaulieu, je vous prie, ayez soin d'arrêter l'abbé g-alant et de l'enfermer dans mon cabinet ; il y va du salut de l'État et de la paix du royaume. » Allons, mes enfants, séparons-nous de bonne g-râce ; un jour ou l'autre on se verra dans un monde meilleur. »

Parlant ainsi , le chevalier avait son œil droit plein de larmes, mais l'œil g-auche était plein de feux à l'adresse de la fillette. C'était un homme habile : il arrêtait Colette et Colin tout ensemble; celle-ci pour son propre compte, et celui-là pour le compte du roi.

Cependant les deux jeunes g-ens cherchaient à comprendre; ils pressentaient une immense catastrophe et restaient atterrés par ce coup de foudre. Heureusement, Beaulieu vint à leur aide, et leur proposa de déjeuner chez le suisse, à l'ombre hospitalière d'un sycomore. Ils pourraient, tout au moins, en déjeunant, se reconnaître et pleurer à leur bel aise. Enfin, ce serait toujours autant de g'ag'né sur l'emprisonnement du jeune homme et sur le veuvag-e de la fillette. Ils suivirent les indications du chevalier, et les voilà tous les trois, Beaulieu mang*eant, la fillette pleurant, le g*arçon soupirant. « Ce sera peu de chose, et vous verrez que tout ira bien, » disait Beaulieu, entre la bouteille vidée et la bouteille pleine. En même temps, les deux pauvrets, si brusquement séparés, s'arrang-eaient pour se revoir. Justement, Colette était la cousine de M"" Babet, femme de chambre de Madame la lieutenante g-énérale, et, pendant

que Beauliou détournait la tête pour ne rien voir, elle écrivit à Babet pour lui recommander son amoureux, le petit collet François de Pierres, accusé d'un crime d'État dont il était bien innocent. Deux belles heures furent employées à ces chères consolations. Vous eussiez pris de loin l'exempt pour un bon oncle offrant à déjeuner à la fille de son frère, au fils de sa sœur.

Le cabinet de verdure où ces deux jeunes g-ens se faisaient leurs adieux, ils ne l'auraient pas chang'é, non certes, contre la belle salle improvisée au beau milieu du jardin de Samuel Bernard. Dans cette élég"ante architecture en arcades étaient attendues M"" Autier, M'" le Maure, tout

l'Opéra, et cinquante musiciens de l'orchestre « Adieu

donc! adieu donc! » se dirent nos amoureux avec des serments de s'aimer toujours. Le jeune prince de Garig-nan , prenant cong-é de la princesse de Bourbon, n'avait pas meilleure g"râce. Enfin ils se quittèrent, sur l'ordre absolu, définitif, du chevalier de Beaulieu.

Notre exempt, bien élevé jusqu'à la fin, offrit son bras à l'abbé g-alant, et, pour se rendre à l'hôtel de M. le lieutenant de police, ils prirent certaines rues écartées, pour éviter la foule qui venait du supplice de Nivet et de ses complices, sixbrig'andsque l'on avait conduits en Grève sur six charrettes, chacun des spectateurs admirant le courag-e et le sang'-froid de ces malheureux. L'abbé g'alant, qui n'avait rien vu de ces supplices, en ressentit le frisson. Ges palpitations de la Grève étaient effrayantes ; elles ont fini par jeter quelque peu de leur férocité dans l'esprit lég'cr du peuple français.

Ils entrèrent par les couloirs dans l'hôtel de M. le lieutenant de police, et, selon l'instruction qu'il avait reçue, le

chevalier enfermait à double tour, dans le cabinet même du mag-istrat absent, ce terrible abbé g-alant. « Etrang-e idée après tout! disait Beaulieu, et qui dirait que ce petit drôle soit si dang-ereux? » Quand il fut seul, le premier soin du jeune homme, en ce lieu terrible, fut de chercher à se reconnaître. Il était bien malheureux ; qui le nie? Mais on n'est pas impunément dans le bel âg-e, et le plus désolé se console assez vite avec l'amour et la jeunesse. Ajoutez qu'il se sentait parfaitement innocent des deux grands crimes de ce temps-là : il n'était pas janséniste, il n'était pas philosophe. Il s'inquiétait aussi peu des miracles du diacre Paris que de la préface de V Encyclopédie. Il était incapable ég-alement d'écrire une chanson pour le recueil de M. de Maurepas et de composer une philippique à l'usag-e des Mémoires secrets. 0 bonheur! sur un coin de la table où se tenait d'ordinaire le secrétaire de M. Hérault le jeune homme aperçut une gTande pancarte, où il était commandé à tous g-ens de la force publique de courir sus à une brochure ayant pour titre : l'Abbé galant. « Voilà donc, s'écria le jeune homme en riant, le g-rand mystère de notre détention! Ils m'auront pris pour le livre.... » Et tout rassuré, il se mit à parcourir d'un reg-ard curieux le vaste espace où il était enfermé, et Dieu sait les choses sing-ulières ! Ce cabinet du lieutenant g-énéral de police était le dépôt des livres défendus, des affiches incendiaires, des enseig-nes coupables, des noëls vag-abonds, des satires anonymes, des mille et une inventions sorties de tant de cerveaux surexcités par la misère et l'ambition. Sur des rayons de chêne, dont cet étrangle appartement était g-arni, reposaient les dossiers de tous les délits obscurs qui se rattachaient à l'honneur des familles puissantes , à la sécurité du trône, au repos des g-ens en place.

En ces papiers de funèbre aspect était contenue une justice obscure et malsaine, odieuse et ridicule, énorme et puérile; elle appartenait à l'arbitraire uniquement, c'était la justice implacable et sans réplique du bon plaisir. Et ce qu'il y avait de pire, c'est que la poussière et l'araiguiée avaient établi leurs tabernacles sur ces dossiers misérables. Une oreille attentive et jeune eût entendu sortir bien des plaintes de ces sentines de la police, et cette fois le jeune abbé douta de sa propre innocence.

Il détourna son reg'ard affligée de cet amas de délations, et, sans savoir d'où lui venait tant de hardiesse, il prit place au fauteuil de M. Hérault lui-même. Ah! cette fois il contempla tout à son aise un spectacle intéressant. La Bastille, laSalpêtrière, Vincennes, Bicêtreetlefortde Joux,les ving'tsix prisons d'État adressaient tous les trois mois à M. le lieutenant de police un compte-rendu de leurs situations : tant de prisonniers dans les casemates, tant de captifs dans les oubliettes, tant de chaînes, de carcans, de menottes, de pain bis, de paille et de charpie, tant de mourants et tant de morts. C'était lug-ubre, et d'abord le jeune homme en eut le vertig-e. A peine il eut parcouru ces rapports mortuaires, il vit que, sur des papiers faits exprès, d'autres misères demandaient d'autres réponses, et que tous ces papiers étaient timbrés à l'avance, à l'encre roug-e, du petit cachet du roi. Les papiers où le mag-istrat répondait par oui ou par non, c'étaient ces mômes lettres de cachet par lesquelles toute justice était suspendue et toute liberté interrompue. L'homme ainsi frappé n'avait plus son âme et n'avait plus son corps; il appartenait à la force invisible, et, sans autre forme de procès, il pouvait être anéanti cette nuit même. Autrefois le roi apposait de sa main son cachet à cet ordre

absolu, et, dans l'intervalle qui séparait le cachet du papier, il pouvait se faire que le prince éprouvât comme un remords ; mais, à cette heure, ces rois coupables ne prenaient plus tant de peine, et laissaient ce souci à leurs ministres qui avaient fini par le laisser à leurs valets. Vous ai-je dit que notre abbé g-alant n'avait pas un esprit vulg-aire? Au contraire, plus il était amoureux, plus il se sentait disposé aux bonnes œuvres. Donc, sitôt que sa décision fut prise, il résolut de mettre à profit ce moment de toute-puissance que lui donnait le hasard. Parmi ces papiers qui attendaient encore une réponse était une prière de M'" Adrienne le Couvreur, première actrice de la Comédie-Française.

Elle se plaig-nait des insolences de la petite Carton, une chanteuse de l'Opéra, très-protég-ée du maréchal de Saxe. « Ordre à M"° Carton, répondit la lettre de cachet, de porter ses regTets et ses respects à M"° le Couvreur. »

— Réclamation de quarante-huit docteurs, curés et bénéfîciers, demandant qu'une part de leur bénéfice leur soit rendue avec laquelle au moins ils pourraient vivre... Et par la volonté de l'abbé g-alant, la, prière de ces persécutés était exaucée.

— Il y avait, dans les diverses bastilles, deux cents prisonniers dont tout le crime était d'avoir crié : Vive le roi et périsse la Constitution ! .... Le g-alant abbé écrivit : Relâchés ! relâchés ! Et, voyez le pressentiment, il avait déjà le style et l'écriture d'un secrétaire d'État.

— Une ving-taine de malheureux étaient retenus à la Rastille depuis six ans pour n'avoir pas accepté la condamnation de la quatre -vin g-t-onzième proposition du P. Quesnel, où il est dit : Que la crainte crime condamnation injmte ne saurait nous affranchir de notre devoir..... Relâchés! relâchés!

Ordre en même temps fut donné aux deux chambres des enquêtes de revoir tous ces procès dont s'inquiétait la conscience de Sa Majesté, et comme au fond le parlementne demandait pas mieux d'en finir avec ces crimes imag-inaires et que ses conclusions étaient toutes prêtes : « Défense aux jésuites de renouveler les sujets de dispute, le roi voulant rétablir la paix dans son royaume. »

Et plus l'abbé g*alant réformait l'injuste, plus il oubliait son propre dang'er.

— Ordre aux marg'uilliers de Saint-Étienne du Mont, de la Villette et de Saint-Médard d'être à l'avenir plus respectueux pour leur curé, bien qu'ilfùt janséniste.

Il y avait aux Filles repenties une belle personne, très-protég'ée par le cardinal Bentivog'lio, archevêque de Garthag'e. On l'avait surnommée la Constitution; sa sœur cadette, enfermée avec elle, avait nom le Bref. Comme elles dînaient chez Gampra, le directeur de musique, avec M'" Pelissier, M"" Gamarg-o et Gentil-Bernard, ces dames firent un si g'rand tapag'e que le g-uet s'empara du Bref et de la Constitution^ et les enferma, on ne sait dans quelle prison. Le triste cardinal en portait sa plainte à M. Hérault. — « Monseig*neur, écrivit M. Hérault par les mains de l'abbé g-alant, vous retrouverez mesdemoiselles vos protég*ées aux Filles repenties. » Elle est si jolie et danse si bien^ cette aimable Gonstitution! se disait l'abbé g'alant en se frottant les mains.

Pensez donc si bientôt il prit g-oût à sa justice improvisée, et s'il fut touché de tant de plaintes que contenaient les cahiers de ces prisons d'État! Non pas qu'il ouvrît la porte à tous les misérables. Il choisissait parmi les plus anciens, les plus oubliés, les plus abandonnés. Les prisonniers recommandés par quelque dame ou quelque

seig'neur de la cour, l'abbé g'alant les nég'lig'eait sans remords; mais s'il voyait dans quelque bastille lointaine, par exemple au château de Ham , de jeunes officiers condamnés pour un duel à vingi-cinq ans de prison , il leur faisait remise des deux tiers et demi de la peine.

Le lendemain du jour où le dernier des Stuarts fut arrêté comme un malfaiteur, un prêtre indig'né avait écrit toute une philippique :

Peuple jadis si fier, aujourd'hui si servile.

Notre abbé relâchait le prêtre, et même il écrivait à M. Dufort, seig'neur d'Orsay, de donner au faiseur de satires une place dans ses bureaux.

— Un humble descendant de Clément Marot, le poëte aimé de François I", Jean Marot, g*reffîer criminel du Châtelet, avait pris dans son g-refîe une petite bag-ue en arg'ent qu'il avait donnée à sa maîtresse. On menaçait Jean Marot d'un procès criminel... L'abbé g'alant, de sa main délibérée, écrivit : A plus ample informé.

— « Il faut sur-le-champ ouvrir la porte à M. Diderot, détenu au donjon ]iour les Pensées philosophiques. » La lettre était adressée à M. le g-ouverneur du château de Vincennes.

— Ordre au comte de Gharolais, prince du sang*, de rendre à son mari M"^ de Gourchamp, la femme du maître des requêtes, qu'il tient enfermée en sa petite maison du bas Montmartre.

— Ordre au marquis de Mouchy d'épouser, dans les ving*t-quatre heures, la jeune veuve de M. de Ménag-e.

— Ordre à M. de Monthulé de rendre à M. Haudry, le

fermier de la Croix-Sain t-Leufroy, sa fille cadette, enlevée à son père il y a quinze jours.

— Commandement à M. de Beauchamp, chevalier de Malte, de rembourser à M. de Gourbon les dix mille livres qu'il lui a g'ag'nées avec des dés pipés.

Bref, en moins de quatre heures, ce jeune aventurier accomplit autant de belles actions que l'auteur de Télémaque en avait rêvées dans son Examen pour la conscience crnn roi.

Cependant il se faisait tard. Notre amoureux avait bien peu déjeuné ce matin même; il avait gTand'faim, mais on eût dit que dans ce cabinet des crimes et des miracles toute chose avait été prévue. La veille de ce g-randjour, l'hôtel de la ville avait procédé à l'élection de deux nouveaux échevins; M. Hérault, en sa qualité de qnartenier d" honneiiï\ avait assisté messieurs les officiers et conseillers de la ville, et, pour sa peine, il avait reçu deux pains en forme de couronne, deux bouteilles du vin de la ville, une livre de boug'ies du Mans, et une corbeille de confitures sèches. «Voilà qui va bien, dit le jeune homme, et maintenant je puis dîner. »

Gomme il achevait sa dernière bouchée et sa première bouteille à la lueur des deux premières boug'ies, il entendit un frou-frou de robe et le craquement d'un soulier neuf... C'était Babet, sa quasi-cousine, à qui le chevalier de Beaulieu avait remis le billet de la fillette aux yeux noirs. Babet accourait par une porte dérobée au secours du beau prisonnier.

(( Vile et vite, il faut partir, mon cher cousin. Voici que monseig-neur rentre et demande si l'exempt de robe courte a trouvé l Abbé galant. — « Oui, monseig'neur, lui ai-je dit,

et, selon votre ordre, il est enfermé dans le cabinet de monseig*neur. — C'est bien, dit-il, pas plus tard que demain je veux qu'on le jette au bûcher. — Pardon! monseig-neur, pardon ! — Je le veux , a-t-il dit, et cependant va chercher sur ma table les rapports de la Bastille, du château de Ham, de Bicôlre et de For-l'Évêque, et toutes les autres lettres que tu trouveras. On les attend.»

Et la belle-fîlle, en riant, s'emparait de ces papiers, de ces rapports, pour les remettre aux émissaires qui les attendaient.

Sur quoi, l'abbé g*alant tirant de sa poche le livre incriminé :

« Petite Babet, lui dit-il, tu remeiiras T Abbé galant à celui qui le cherche, et tu porteras ces cahiers, ces lettres et ces commandements à M. Ghaban, le secrétaire, qui les fera tenir à leur adresse. Et maintenant, chère enfant, je me sauve; embrassons -nous. »

D'un pas leste et joyeux, il descendit l'escalier qui le conduisait dans la rue, et il s'en fut retrouver sa maîtresse. Elle mang-eait aux Porcherons les ving-t-cinq louis du chevalier de Beaulieu. Et l'on dit que la vertu est toujours récompensée î

Or il advint que tous ces ordres salutaires, ayant suivi la filière accoutumée, ne rencontrèrent aucune opposition. Tous les malheureux qu'avait faits la bulle Llnigeniius rentrèrent g-lorifîés par leur martyre, celui-ci dans sa chapelle, et celui-là dans sa maison. Le lendemain, à son lever, M. Hérault sentit deux g'rands bras qui l'embrassaient à l'étouffer : c'était Denis Diderot, tout couvert encorQ de la poussière éloquente du donjon de Vincennes, où le chevalier de Mirabeau était attendu. Le cardinal Bentivog"lio envoyait

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