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entourait comme d'une solitude. Encore leur fallait-il, pour faire leur cour au roi ou pour saluer les ministres, se rendre une ou deux fois par semaine à Versailles. Pauvres nobles ! tout nég'oce leur était interdit sous peine de roture. Ainsi, ils se seraient crus déshonorés de mettre le pied sur le port aux Ardoises, sur le port au Blé, sur le port au Charbon, au Cidre, aux Fag'ots, aux Fers, au Foin, aux Poissons, au Sel. Quelques-uns cependant, lorsqu'ils rencontraient des amis dévoués, des mousquetaires gris ou noirs^ se laissaient conduire sur le port au Vin, à la Râpée. Au fumet savoureux de la matelote éternelle qui se fabrique dans ces lieux favoris du vin et de la bonne chère à bon marché;, ils oubliaient, les pauvres hères, leur château en ruine, leurs terres incultes, leurs enfants sans habits, leurs filles sans maris et leurs Pénélopes oisives qui aspiraient après leur retour.
Ou bien, nos g-entilshommes, décourag-és et maudissant tout haut le ministre rég'nant, s'en allaient visiter les curiosités parisiennes : la Pompe du pont Notre-Dame^ la Samaritaine^ la machine de Chaillot^ Y aqueduc d'Arcueil, et peu à peu, à force de marcher, de rêver, de soupirer haut, ils finissaient par connaître à fond les onze cent neuf rues, les cent neuf culs-de-sac, les treize enclos, les quatre-ving*t-deux passag'es, les soixante-quinze places, les cinq cent cinquante hôtels de la ville. Ils avaient une promenade pour chaque jour de la semaine : le lundi, ils le passaient au jardin de l'Arsenal, qui se souvenait encore de M. de Sully, le meilleur ami et le serviteui' le plus fidèle d'Henri le Grand; le mardi, au jardin clés Apothicaires, tout rempli des plus belles fleurs; le mercredi, dans le parc de Mousseaux, Mousseaux, le gTand parc aux g^alants mystères, aux folles
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aventures, aux anecdotes fabuleuses, aux rencontres impossibles; le jeudi appartenait au jardin du Luxembourg*; l'étrang-er passait les trois derniers jours de la semaine au Jardin des plantes, aux Champs-Elysées, dans l'allée des Veuves, au Gours-la-Reine et au Champ de Mars.
Mais le plus difficile en tout ceci, ce n'est pas d'étudier la ville qu'on a sous les yeux ; encore faut-il se rendre compte de ce qu'elle était avant une révolution qui a chang'é les lois, les usag-es, les passions, les mœurs, les habitudes, qui en a chang-é même les noms des rues et des places publiques.
Des vieux noms, cependant, quelques-uns ont été conservés, par suite de cet hommag-e involontaire que la g"énération présente rend toujours aux g'énérations passées. Surtout, ce qu'il y a de difficile à cliang-er pour un peuple qui se respecte, c'est la forme de ses temples, le nom des saints qu'il a révérés, l'invocation des ég-lises dans lesquelles ont été ensevelis ses aïeux. Même quand les os de ses pères ont été chassés violemment de ce dernier asile, le peuple se souvient du saint patron invoqué dans ces murailles. C'est ainsi que vous avez encore, à Paris, les saints d'autrefois soumis à leur désig-nation populaire : Saint- Pierre aux Bœufs, Saint-Pierre aux Liens , Saint-Jacques le Mineur et Saint-Jacques le Majeur , Saint- Jacques la Boucherie , Saint-Jacques l'Hôpital et Saint-Jacques du Haut-Pas. Ce
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même peuple qui a tout brisé ne veut pas qu'on oublie le vieux calendrier de ses ancêtres; il tient à ses superstitions plus encore qu'à ses croyances. Peuple chang-eant et volag-e, dit-on, et cependant, dans ces rues boueuses, dans ces maisons sans soleil, dans ces passag-es fétides, dans tous les lieux malsains où il est né, vous le retrouverez toujours g-rouillant de siècle en siècle. Il y a telles rues éternellement obscures dans lesquelles la lampe brûle à toutes les heures de la journée. On m'a montré, dans la rue du Roule, une allée si étroite, que la propriétaire de la maison, forcée de s'aliter pour un mal à la jambe, avait g-rossi à ce point que, sa jambe g"uérie, il lui avait été impossible de sortir, et ainsi, par son propre embonpoint, cette femme s'était vue condamnée à une réclusion sans fin. Elle passait sa vie à la fenêtre ; et vous pensez si elle avait profité de la permission de devenir immense, au-delà de toutes les proportions! En revanche, dans les maisons voisines, vous entrez par de vastes portes cochères. La porte était g'ardée autrefois par un suisse décoré d'une vaste bandoulière sur laquelle étaient gravées les armoiries du maître. Vous entriez ; le suisse sifflait pour prévenir de votre arrivée. Le suisse jouait un g*rand rôle dans les intrigues de monsieur et de madame; moins il savait la langue du pays, et plus il passait pour un bon et fidèle serviteur. Ce qui valait mieux, à tout prendre, que ces affreux portiers qui exercent leur industrie malsaine au bas de chaque maison moderne. Ils annoncent tout au plus une échoppe. Messieurs les suisses, au baudrier doré, saluent de leur hallebarde d'argent les plus g'rands noms de la monarchie : la.'" Trémouille, Rohan, Buci, Courtenay, Tonnerre, Tavannes, Dampierre, Nicolaï ; qui donc encore? les soldats et les héros
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de la bataille de Fonteiioy. Voltaire a mis ces grands noms dans son poëme à la louang-e du maréchal de Saxe :
C'est \ousqueje salue, ô terribles seigneurs, Et c'est vous que j'invoque, ô superbes vainqueurs ! D'Eu, Penthièvre, d'Harcourt, Gallerande, Tonnerre, De Pons, Dannoy, Thomond, Noailles, d'Aubeteri'e, Bérenger, Lowendahl, Chabannes, Langeron, Chabrillan, du Cayla, d'Apcher, Croissy, Biron...
Le peuple même s'est lassé de ces sombres maisons; il s'amuse à reg*arder le soleil ; il sait à peine l'histoire des prisons, des citadelles, des forteresses et des cachots ouverts à tant de juridictions diverses : le Grand-Ghâtelet, le Petit- Châtelet, la Tournelle, la tour de Nesle, la tour des Bois, le Louvre, l'Hôtel de ville, la Sorbonne, le Pré-aux-Glercs, le Palais de justice, et pour couronner dig'nement l'œuvre entière, le g-ibet de Montfaucon. Oh! le beau et touchant spectacle ! Et à chaque entrée de la ville, une tour, une forteresse, une bastille : la tour de Billy, de Saint- Antoine, la tour du Temple, la tour Saint-Martin, la tour Saint-Denis, Montmartre, Saint-Honoré. Chaque tour avait son fossé, chaque fossé avait ses soldats armés et sa boue liquide ; la nuit venue, tout se fermait, tout se barricadait; dans la rivière étaient tendues des chahies.... C'était beau à voir et charmant! Ce n'était pas une ville, c'était un labyrinthe inextricable. Chaque détour était une rue, et toutes ces rues innombrables se mêlaient, se croisaient, se heurtaient, se confondaient, celle-ci dans celle-là, à ce point qu'on eût dit une ronde infernale un jour de sabbat. Des rues, comptez-les ! des flèches, des dômes, des ponts, des rives, des g-rèves, des ruisseaux , des chapelles , des ég-lises , des bannières, comptez-les, comptez -les! Ce n'étaient que pi-
g-nons taillés, toits aig-us, tours rondes, donjons, arabesques, tours bizarres, nains et g*éants, caprices, fantaisies, difformités. Ces vieux toits étaient couverts d'une mousse jaunâtre, d'un plomb noirci, d'une ardoise à demi brisée ; sur les murs mêmes poussaient les pustules et les verrues. Les jours d'orag-e, ces pierres, on eût dit à les voir de loin, aig-uës et tout armées de pics menaçants, qu'elles allaient se battre, se heurter, se déchirer. Quant à la Seine, elle disparaissait sous ces maisons, sous ces immondices, sous ces ponts chargées d'horribles cabanes, sous ces solives informes, qui s'avançaient menaçantes dans la rue, si bien que l'ombre était partout, même durant les plus beaux jours.
Dans ces rues ainsi enchevêtrées , le vacarme était immense, affreux : les écoliers, les artisans, les blanchisseuses, les soudards, y poussaient, chacun de son côté, le cri de la profession ; sans compter les moines tout-puissants et respectés devant lesquels se ran gréait soudain toute cette cohue : les bernardins, les g'énovéfains, les mathurins, les bénédictins, les cordeliers, les aug-ustins; chacun d'eux ayant sa tour, sa justice, sa prison, son ég-lise, sa chapelle et sa bénédiction à distribuer aux têtes qui s'inclinent quand ils passent. Et les ég-lises, qui les compte? Saint-Jacques de la Boucherie, Saint-Jacques du Haut-Pas, Saint-Mag-loire, Notre-Dame des Champs, Saint-Germain des Prés; et le pilori, et la tuilerie, et le four banal, et la maladrerie pour enfermer les lépreux; car à toutes les beautés singudières que nous disons là, il faut ajouter la lèpre. Vous aviez aussi de g-rands hôtels remplis de seig^neurs insolents et impitoyables : l'hôtel de Jouy, l'hôtel de Sens, l'hôtel Barbeau, et l'hôtel des Tournelles, et l'hôtel Saint-Paul, où log^eaient jusqu'à vingi-deux princes aussi puissants que des rois. 11 y avait
aussi l'hôtel de l'abbé Saint-Maur, du Petit- Musc, du comte d'Étampes, et chacun de ces hôtels avait ses meurtrières , son château fort, sa gTosse tour, ses mâchicoulis, ses moineaux de fer, qui ne valent pas les joyeux, ronds, éveillés et insolents moineaux du jardin des Tuileries.
Des tours, toujours des tours; des créneaux, toujours des créneaux; la force, partout la force; flèches, clochetons, g-irouettes, spirales, lanternes, pavillons, tourelles! Et Voyez-vous cette botte de tours noires comme ï encre, ce pont-lcvis toujours dressé, cette herse toujours tombée? C'est la Bastille, entourée de canons. Et tout cela pressé, serré, heurté, rivé, relié par des fossés, par des murailles, par des ravins, par des g*ibets, par des chaînes tendues, par des moines, par des bourreaux; par des cimetières tout remplis de morts et de cadavres; par des ég-outs, par des immondices, par des sépulcres; par des trous où vivaient des recluses; par des intersections de maisons, culs-de-sac, pattes d'oie, dédales, carrefours ; par de g-rands espaces boueux et sang-lants, dans lesquels clapotaient pêle-mêle les truands des deux sexes ; horrible nation dont les noms divers étaient horribles tout autant que la lang'ue qu'elle parlait : culs-dejatte, bossus, boiteux, manchots, béquillards, coquillards, cag'ots, lépreux, avec leurs plaies, beug^lements, clapissernents , hurlements; fourmilière d'ordures vivantes, la cour des Miracles pour tout dire.
Avant la révolution , chaque état avait sa police. Ils avaient en outre leur police claustrale. Chaque ville, en revanche, était moins avancée. Les unes étaient sous la juridiction municipale, les autres sous celles des commissaires de police qui exerçaient leur autorité en concurrence avec divers mag"istrats, parmi lesquels il faut citer le lieu-
tenant de robe courte. Ce fonctionnaire avait deux lieutenants, un g-uidon ou porte-étendard, un procureur du roi, un g^reffîer, un commissaire des g'uerres, un contrôleur des g-uerres, un huissier, un brig-adier et soixante archers, dépensant tous ensemble presque autant qu'un beau rég'iment de cavalerie.
Quant à la police des campag^nes, qui se montrait seulement les jours de dimanche, elle se trouvait dans les mains des jug-es seig-neuriaux ou des chefs des municipalités : maires, syndics, collecteurs, marg-uilliers et notaires.
En ce temps-là, d'ailleurs, la police était faite non-seulement par les hommes , mais encore par les choses : les quatre terribles châteaux de France , la Bastille, Pierre- Encize, Brescou, le donjon de Nantes, et bon nombre d'autres châteaux forts, contribuaient puissamment par leur aspect morose et formidable à maintenir l'ordre établi. La lettre de cachet!... Quel épouvantail! On se plaignait tout bas, l'on raillait le pouvoir... sous le manteau de la cheminée.
Ces châteaux maussades et inquiétants n'étaient pas les seules prisons d'État. Au besoin, l'on enfermait volontiers les suspects dans certains cloîtres. On peut citer, parmi ces prisons supplémentaires, la maison des cordeliers de Neuville en Biez, et celle des frères des écoles chrétiennes do Marseille.
Gardons-nous d'omettre Saint-Lazare, si souvent peuplé de prisonniers qui , tous , ne savaient pas au juste quel crime ils avaient commis. Et les couvents de femmes?... Ils s'ouvraient fréquemment par ordre supérieur, et la liste de celles qui y sont entrées représente une cohue formidable.
N'oublions pas non plus le For-l'Évêque, où les malheureux débiteurs payaient leurs dettes en douleurs et g-émissements. Souvent aussi n'a-t-on pas vu ses lourdes portes se refermer bruyamment sur de joyeux comédiens, jouets frag*iles du parterre et des log-es, qu'un caprice de noble seig-neur, une jalousie de g'rande dame, condamnaient aux tortures de la détention?
Un g'rand dang-er pour le jeune homme imprudent et curieux, c'était la race à part des racoleurs. Gomme il fallait des soldats pour recruter les armées du roi, il y avait, dans toute la France, des compag'nies charg^ées de rassembler des recrues, et, les ayant bien catéchisées, de les réduire à l'état de soldats. Aux recruteurs tout était permis; ils avaient pour complices les vieillards, les jeunes g'ens, les anciens militaires, les bonnes d'enfants. On eût dit d'une bonne farce à l'usag-e des boutiquiers.
C'était sur le quai de la Ferraille et aux environs du Pont- Neuf, dans cet amas de boutiques en plein vent où se g-lissait la foule, achetant, revendant toutes les vieilleries de la défroque parisienne, que se tenaient messieurs les racoleurs. Florian l'a dit :
Vous connaissez ce quai nommé de la Ferraille Où l'on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs.
Le racoleur était chez lui, dans ce lieu de perdition. Vous le reconnaissiez à sa démarche hardie. 11 allait la tête haute, la jambe tendue, appelant tout haut les jeunes g-ens qui passaient et les conduisant dans sa boutique , au bruit criard des trompettes et des tambours. A peine entré dans ce taudis de la g*loire, l'innocent se sentait enguiirlandé par toutes les séductions imag'inables. Voici des armes; le vin coule à long's flots; les plus belles promesses rem-
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plissent l'oreille de l'innocent qui les écoute : « Enfants, venez avec nous! Nous vous mènerons dans les Indes, au milieu des diamants et des perles ; il n'y a qu'à se baisser pour en prendre. Encore on ne se baisse pas, car les esclaves se baissent pour vous! Le dimanche, vous aurez des esclaves blanches pour vous servir. En même temps^ Messieurs, tous les fruits d'une terre féconde : orang-es, limons et g'renades. Répondez seulement à notre appel. N'écoutez pas les bavardag*es de votre papa et de votre maman ; laissezvous faire; en quinze jours vous êtes des héros. Plus de boutiques, et les plus belles armes entre vos mains remplaceront la demi-aune. Ou bien, si vous aimez l'arg-ent, qui veut derarg'ent?»Et les voilà qui faisaient résonner les sacs d'écus, pendant que leurs acolytes promenaient, dans les rues et sur les places, de long-ues perches appétissantes, surcharg"ées de poulets, dindons, cailles, perdreaux. « C'est à vous, mes enfants! Pour vous toute cette bombance ; et si vous avez soif, remplissez votre verre à ces bouteilles qui vous sont tendues par des princesses de Malabar. » Pour résister à ces belles avances, il eût fallu être un héros; les racolés consentaient bien vite, et, l'eng^ag-ement sig*né, tout chang-eait : le vin de Beaug-ency et la piquette, le pain bis et les coups de bâton ! Beaucoup de ces pauvres diables réclamaient la liberté perdue, appelant à leur aide leur papa, leur maman et le nom qu'ils portaient. On leur riait au nez. Et voilà comme, avec F autorisation de Sa Majesté, messieurs les serg'cnts du roi remplissaient les cadres de l'armée. Une fois eng-ag-és, c'était sans rémission. Les plus courag-eux faisaient contre fortune bon cœur, et, trois ou quatre ans après, ceux qui n'étaient pas morts ne s'en portaient pas plus mal.
Après le racolag-e, autrefois comme aujourd'hui, la peinture était un g-rand art, entouré d'une admiration naïve, et les folies de ce temps-là valaient bien les folies de ce temps-ci.
Le brocanteur, comme le racoleur, était un homme intrépide. Il avait toute une fortune d'éloquence, et, quand il avait persuadé à quelque imbécile l'excellence d'une œuvre, il sentait que, pour lui, la partie était g^ag-née. Ah! les admirables inventions ! les plus g'rands noms étaient invoqués pour venir en aide à ces croûtes splendides : Raphaël, Rubens, Titien ou bien Michel-Ang-e. On disait le nom des musées auxquels appartenaient ces chefs-d'œuvre. On disait les palais d'où ils étaient sortis. C'était une rag*e, un délire, et souvent, pour g^ag-ner une pièce de trente sols sur le cadre ou sur la toile de tableau ! Déjà, en ce temps-là, le brocanteur portait de long-ues oreilles, des oreilles d'âne, et le public riait d'un bon rire. C'est pourtant ainsi que s'est fondé ce mag*nifîque hôtel des commissaires-priseurs, un véritable eldorado... Changiez les noms, chang-ez les amateurs, et vous rentrez dans la brocante, et les oreilles
sont les mêmes, que l'on paye en effet cent mille francs ou un petit écu une dépouille du temps passé.
Aussi bien les plus grands artistes, M"" de Pompadour elle-même, semblaient s'être imposé une tâche impossible. Ils voulaient absolument tenter Tabsurde et par la toile et par le marbre. Par les eff'orts les plus coûteux ils allaient facilement à leur but. Gela s'appelait le g'enre rocaille; et, disait Watelet, en parlant de Boucher : « En voilà un, certes, qui témoig'ne ouvertement de son profond mépris pour l'art des maîtres, et pour la statuaire des anciens Grecs ! » On se demande en vain, en présence de ces efforts misérables, quel était le projet de ces artistes favoris. Pourquoi ces g*uirlandes? Pour qui ces bonshommes, ces nymplies, ces pyg-mées, ces g-éants? Pourquoi faire? A quoi bon ? Pour démontrer que l'acheteur était un riche, un prince, un fermier g-énéral. Enfin, chose étonnante! toute une révolution ! Nous nous sommes passionnés pour le rococo rag-eur; nous rachetons à tout prix ces épaves du passé, et Dieu sait si nous sommes fiers et contents quand nous pouvons dire : « G'est un Boucher ! w
Nous ne retrouverons pas, si vite et si bien, la tournure de ces marchés abondants, faciles et bien g-arnis. Les femmes règ'nent et g-ouvernent dans ces lieux de la bombance, et surtout elles marchandent. Le marché à la volaille est situé sur cet espace de la rive g*auche de la Seine qui s'étend du Pont-Neuf au pont Saint-Michel. Ge fut d'abord une prairie plantée de saules, d'un bel effet ; mais Philippe le Bel fit abattre les arbres et élever un quai en pierres, pour dompter les inondations du ffeuve. Là, déjà, s'étaient établis des marchands de volaille qu'approvisionnait la navig-ation courante. Il y eut aussi des libraires qui commen-
cèrent à se poser au bord du quai nouvellement bâti, et c'est pourquoi vous aviez encore nag'uère ce mélang-e incroyable de toutes sortes de nourriture pour le corps et pour l'esprit. Sur ce quai des Aug'ustins se trouvaient des volailles toutes plumées, des rôtisseurs qui les mettaient à la broche, et des g^ens de bon appétit qui les mang'aient. C'était un peu contre toutes les ordonnances ; mais la veille de la Saint-Martin, la veille des Rois et du Mardi-Gras, c'était une fête devoir les petites bourg^eoises acheter une oie, un dindon, une poularde. On rentrait en toute bateau log'is, on plumait la bête sur le seuil de sa porte, et chacun pouvait comprendre que le lendemain on ne mang*erait ni le bœuf à la mode, ni l'éclanche accoutumée.