‹ Paris et Versailles il y a cent ansChapitre 21 sur 40 · AL0NS ET CAFÉS · texte numérisé non relu

AL0NS ET CAFÉS

Par quelle force et quelle puissance Paris a si long^teuips résisté à la cour, et brisé les arrêts de la cour, sifflant ce qu'elle avait applaudi, honnissant ce qu'elle avait admiré, ce n'est pas seulement parce que la ville avait le privilég-e de parler et d'écrire, mais encore parce qu'elle savait lire et causer. Certes le g-rand salon de Versailles était une g-rande autorité dans le monde des faits; mais il y avait à Paris même plus d'un salon tout petit dont la louang-e et le blâme étaient comptés par tous ces seig'neurs , dont le moins habile était de l'Académie. La conversation remplissait la vie, et la philosophie était reine en tous ces salons, instituteurs des tyrans de Versailles. Les femmes, lassées de bonnes fortunes, duchesses, marquises et comtesses d'antique édition, voulaient plaire aux beaux esprits, aux g*rands esprits. Elles tenaient à V Encyclopédie; elles voulaient que leur salon lut l'écho des passions et des amours de l'heure présente. L'ég-alité et la liberté, d'une main délibérée, ouvraient ces portes difficiles. Sans remonter bien haut, nous avions le salon de M""' de Genlis, où M. le duc d'Orléans donnait l'accent et le ton à la rai'!crie. Ici venaient les mai-

I Mi SALONS ET C.\Fi:S.

Lres du monde à venir : Brissol et Camille iJesmoiilins. Chez M""" Helvétius, qui trouvait tant de bonheur dans quatre arpents de terre^ se rencontraient les démons de V Encyclopédie^ avec Volney, l'abbé Sieyès et Manuel. Ce g^rand esprit, Champfort, qui avait plus d'esprit que Voltaire (et c'était beaucoup trop), démolissait d'un mot les plus gTandes renommées. Chez M""" Panckoucke arrivaient, tout joyeux, Marmontel, Sedaine et la Harpe , ou bien M. de Fontanes et Garât. Le salon de M'"" de Sabran appartenait à M. de Boufflers, à M. de Ség'ur, au prince Henri de Prusse, à M'"'' la duchesse d'Orléans. — On rencontrait, dans les meilleurs endroits, Saurin, Suard, d'Alembert, Marmontel, DelilleetGrétry. La marquise de Laval et le baron des Cars attiraient à leur char M™', de Simiane et M"" de Goig-ny, la jeune M"'" de Brog-lie, Barnave et les deux Lameth. Grimod de la Reynière avait institué ces fameux soupers où brillaient M*"^ et M'" de Saint-Amaranthe, deux victimes de Robespierre. Nous avions aussi les lundis de M. de Créquy, les mardis de M"" de Chambonas, où le vicomte de Mirabeau se moquait si souvent de son illustre frère.

Du salon la causerie allait dans la rue.

Ce rassemblement de braves g'ens, vus de dos, comme on dit chez les Vernet, vous représente une réunion curieuse: attention à ce musicien qui chante, à ce violon qui joue, à cet artiste de la foire ou de la Courtille, qui répète aux échos les flonflons de la vieille musique, ou des fantaisies de sa composition empruntées aux bouffons d'Italie, ou des souvenirs de Versailles, dont les échos du tapis vert ont g^ardé le souvenir: VAinadis, le RoIa7id, le Phaéton ^ VArmide et ÏJsis de Lulli ; puis la Galatée et le Poly.rène avec un brin du Te Deum; et des branles et des mascarades, et des fêtes de

SALONS ET CAFÉS. Hî

Bacchus, entremêlées de l'Europe galante et de la Servante maîtresse, et tantôt le Stabat de Perg'olèse, tantôt le Veni Creator, tantôt le Jubilate; puis, le cantique pour M""" de Maintenon. Que vous dirai-je? un pot-pourri féroce et charmant du bon papa Duni, et du fameux Baptiste, un polisson de g-énie. Maître, il donnait, sur son violon frappé d'un archet plein de fièvre, une vie inconnue, un accent tout nouveau à ces frag-ments qui avaient été la danse et l'amour des Montespan, des Fontang'es, des la Vallière, les gloires et les amours d'autrefois. L'instant d'après, si ces g-rands airs de la g-rande musique ne trouvaient pas l'enthousiasme et l'admiration , voici les ponts-neufs de Moulinet et toute la g-amme anacréontique des Lon km laire et Ion la derirette et Ma raison s'en va grand train. Préville et Dug-azon, Mole, Dazincourt, toute la clique de la gTande hvrée, applaudissaient comme s'ils avaient entendu M. Gros et M"" Fiel, la maîtresse du baron de Grimm. Telle était la musique au Palais-Royal, dans la g'rande allée des Marronniers ou sur la terrasse des Capucines. Il faut savoir, quand on veut parler de Paris et du dix-huitième siècle, se reconnaître à tous les échos et murmurer tous les refrains. Voyez passer, dans leur carrosse, nonchalante et dédaig^neuse du sourire des passants, la princesse de Robecq et M. de Çhoiseul, M"* ArnouldetM. de Laurag-uais , la Harpe et la Deschamps , le philosophe Diderot et M"" de l'Espinasse. A chaque instant de ces fêtes de la rue on rencontre une curiosité : M'" Çléophile, la tête de mort, l'abbé de Voisenon et M"" Favart, Florise et Marton. Les tentatives de Watteau, les amours de Lancret, Saint- Lambert qui s'en va rejoindre au plus vite M"' d'Houdetol, l'abbé Gerutti qui va dîner chez le cardinal de Tencin. C'est à désespérer de sa propre curiosité. Place à Jean-Jac-

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