SALONS ET CAFÉS
saires. Qu'on y aille les jours que les maîtres ne viennent pas donner leçon et qu'on se fasse montrer quelques coups par le paumier. On peut assez avancer en dix ou douze fours et acquérir de l'adresse en ballottant.
Le jeu de billard est une chose dont on se peut bien passer, et il n'importe pas tant pour un homme de qualité qu'il le sache ou non. C'est ordinairement le passe-temps de ceux qui n'ont rien à faire, qui n'ont point appris d'autre métier et qui ne sauraient, sans cela, passer leur temps. Pour ma part, j'estime les moments qu'un étrang-er passe à Paris trop précieux pour les perdre à un jeu inutile.
Ce dernier mois de l'hiver, on a mis en vente, au prix de mille francs une fois payés, ce fameux établissement qui. représentait à lui seul le boudoir, l'école, l'Académie et le champ de Mars du dix-huitième siècle. Il était le rendezvous universel des esprits les plus violents et des hommes les plus timides. Quand on avait dit le café Procope, on disait toutes les justices, toutes les renommées, toutes les «•loires, l'ironie et le mépris de ces temps avant Voltaire. Il n'y avait rien de plus terrible et de plus rare. Au café Procope se rencontraient les mauvais poètes et les mauvais prosateurs. Là se faisaient, au jour le jour, les plus mauvaises comédies et les trag-édies les plus tristes. Que de bons vins perdus, que d'éclanches de mouton inutiles ! Aussitôt que le maître de céans avait froncé son sourcil olympien, les amateurs de défi perpétuel à la lang-ue, au bon sens, aux passions de ce g-rand peuple, on les eût retrouvés tremblants de leur audace. Une fois sous ces voûtes solennelles, ils ne connaissaient ni le frein, ni larèg-le. Ils n'obéissaient plus qu'au hasard, ils ne reconnaissaient pas d'autre Muse que leur inspiration. Tout rompre et tout briser,
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voilà le charme ! Aussi bien que de g"émissements, que de plaintes et d'injures! Il y avait, dans cette émeute adroite et brisant toutes choses, un homme appelé Voltaire , un autre homme appelé Jean-Jacques, et Diderot entre les deux. Tous les trois ég^alement frondeurs de l'esprit, de la sag*esse et du bon sens.
Ce café Procope, on s'y amuse, on s'y plaît; on y dit mille atrocités contre tout le monde, et tant de calomnies^ de médisances, de chansons, d'épig'rammes, de g-ueulées, de bouts-rimés ! C'est un pêle-mêle insensé de platitudes, que chacun s'arrache et colporte avec une rag'e, un plaisir, un contentement! C'est à qui frappera sur ses meilleurs amis, et, faute de mieux, à qui se daubera soi-même. Témoin la Harpe : il a décoché contre sa Mêlante une épig-ramme^ et son épig'ramme a réussi plus que Mélanie l «a cao
Ecoutez ce que disait un héros de ce café des bénédictions :
<( Nous sommes là-dedans un tas de g-redins de la plume et de bandits de l'écritoire, sans sou ni maille, sans feu riî lieu, de vrais aboyeurs, tous un collier au cou, l'oreille coupée et la g"ueule ouverte, et pille ! pille ! Et nous mordons, et nous sommes mordus ! Et nous nous réjouissons de toutes sortes de pots-pourris, et rien n'échappe à notre espionnante, à notre ironie sauvag'e, à nos murmures. Ah ! le joli métier et les jolis écrivains : l'abbé Aubert et Charnois; Chevrier, qui est mort de peur avant-hier, quand il a cru qu'on venait le prendre et le conduire au Chàtelet ; la Beaumelle, Dupuy-Demportes, quia fait cinquante volumes, dont vous n'avez pas lu le premier mot ; le docteur Riballier, l'ennemi de Voltaire, et Coqueley de Chaussepierre, un animal monstrueux. Il poi'te en sa poche un poëme intitulé : le
LE CAFE PHOCUPE. 125
Roué vertueux^ ci si vous saviez quel g'redin ! iNous avons aussi l'abbé Gerutti, ci-devant jésuite. Il est le plus jeune de la bande; il avait les yeux noirs et les cheveux bouclés; il est aussi dang*ereux et aussi méchant que la Grang-e de Ghecieux, censeur royal... Amours, pleurez! Grâces, pleurez ! L'abbé Gerutti vient d'épouser, des deux mains, la vieille duchesse de Brancas ; Gerutti est pire que duc, Gerutti mang-e et ne mord plus. Sa fortune étant faite, il ne se g'êne avec personne. Il m'a rencontré l'autre jour (il était en carrosse), et ce prestolet m'a éclaboussé, de la tête aux pieds, en me désignant à sa duchesse. Nous avons aussi chez Procope, en fait d'aiguiseurs de vers, le Mierre et Saint-Foix, Rochon et Duclairon, auteur de V Arlequin sauvage; et Pèlerin, et le premier de tous, Marin, le g-azetier, le pourvoyeur des bastilles; le même que l'on montrait à la foire, au milieu de toutes sortes d'animaux féroces : C'est ici que ton voit le monstre marin^ cet animal sans pareil, né à la Ciotatl N'ayez garde aussi que je vous oublie, ô mes chers confrères de la chronique scandaleuse : Linguet, l'abbé Grosier, l'abbé de la Porte, l'abbé du Tertre, ex-jésuite, de Gaux, de Rességuier, Palissot, Bret, de Bruix, Dorât, Berg-ier, d'Arnauld, Goste, Blondel, Patte, Poinsinet, Vandermonde, de Sivery, le Roy, Gastillon, Golardeau, .d'Éqn de Beaumont, homme et femme, espion et catau. -
« Quoi encore? Et ce fourbe à petit collet, Gossard? Et le roi des fourbes, le chevalier de la Morlière, un tyran de comédie, un pirate de coulisses, un claqueur?Pour un dîner il eût applaudi le Bêgulus de Dorât. Pour un souper il insul-^ tait la Dang'eville. Ole méchant homme ! A peine si deux ou trois fois il a écrit une pag'e qui se lise ; et tel qu'il est, il s'est fait l'arbitre de toutes les renommées* Ghacun trem-*
i^« LE CAFE PROCUPE.
ble à son aspect, la maîtresse et l'amant. Chacun le flatte et le supplie. Il fait peur à le Kain, il intimide Mole; le reg*ard faux de la xMoiiière suffit à troubler cette g-rande cavale de Clairon. Il a fait réussir par son bon g-oût le Zaruckma, du sieur Gordier, et, par son caprice, il a fait passer M"" Duplant avant M'" de Beaumesnil, Il est le bienvenu chez le prince de Soubise; il est l'ami de Palissot, le collaborateur de Voisenon, le parasite de M. de Marig-ny. Chacun le hait et le salue. Quand il entre à la Comédie, on s'incline; à l'Opéra, sa présence est une fête; au café, il est le maître absolu... Voilà ma compag-nie habituelle, et quand huit jours se passent sans le voir, je suis comme un saint que Ton ne fête plus. Il me semble que je ne suis plus bon à rien.
(( Dieu sait pourtant que j'ai de la malice à revendre, et qu'en fait de méchancetés je ne manque pas d'inventions. Ce matin, par exemple, avons-nous fait de la besog*ne! Hormis le roi et le lieutenant de police, nous n'avons éparg-né personne, et ce soir je vous promets que nos chansons et nos anecdotes ne tomberont pas dans l'oreille des sourds. Ce soir, tout Paris saura que Dug^azon a surpris, dans la poche de sa femme, une lettre du marquis de Lang'eac; on saura que M'" Dolig^ny est partie en poste pour Villers-Cotterets; que iM"° Contât... elle est amusante l'histoire de M"" Contât, et je vais vous la dire. Elle a reçu avant-hier la visite d'un prince du sang*, et par méprise elle avait laissé traîner plusieurs assig-nations de ses créanciers, qui tombèrent entre les mains de Son Altesse. « N'est-ce que cela? dit le prince, je m'en charg-e! » En effet, le surlendemain il revint avec un arrêt de répit poin^ une année. 0 les bons billets de M'"= Contât!
LE CAFE PKOCOPE. 12:
« Dans cetlc même séance à tout brûler, nous autres, les jurés-peseurs de l'honnêteté des femmes et de l'honneur des hommes, nous avons ;arrêté que M'"' Guimard avait trompé le prince de Soubise pour le maréchal de l'Hospital ; que le comte de Laurag"uais était l'auteur du mémoire intitulé : Pour moi, par nioil que l'ambassadeur d'Autriche, le comte Mercy d'Arg-enteau, avait acheté une baronnie, une terre à clocher, à M"*^ le Vasseur; que M'"= Dumesnil avait bien fait d'enlever le rôle d'Ériphile à M"^ Vestris, et que Mole était pathétique et touchant dans le Père de famille.
« Avons-nous mang-é de la Clairon, de la Rosalie et de la duchesse de Mazarin! Avons-nous ri de M. de Gréqui, s'arrêtant devant une auberg-e à lire : « Ici, bon vin, bon log-is, jolie servante, à pied et à cheval, » et ne voyant pas qu'il était à la porte de M'*' l'évêque de Rennes !
« Nous excellons dans la chanson ; nous tournons le couplet sans rime et sans raison avec des refrains à l'emportepièce, et sur des airs à la diable. Ils ne vivraient pas, ces Parisiens, si chaque jour ils n'avaient à chanter une chanson nouvelle. Il faut leur fabriquer, chaque matin, l'esprit qu'ils auront le soir; ce sont des échos que nous ne laissons pas mourir d'inanition. Puis, cachés dans nos trous, nous écoutons le bruit de ces fariboles ; nous étudions le désespoir de ces messieurs et de ces dames, nous voyons le gTincement de la Gomédie et les rag-es de la Trag-édie, et ça nous amuse et ça nous veng-e! Et tant pis pour M"°Asselin ^ si nous avons sig-nalé sa ressemblance avec la gTCnouille; et tant pis pour Dauberval, si nous avons visité le salon carré de sa nouvelle maison !
« Nous savons tout, nous voyons tout, nous disons pis que tout. Nous étions, le samedi saint, à la Sainte-Chapelle, où
i28 LE CAFÉ PROCOPE.
l'abbé de Sailly, yi'aiul-chantre de cette collég'iale, a touché Jes possédés, et les a renvoyés hurlants et g-uéris. Nous avons assisté à la répétition d'Aline^ reine de Golcondc, et nous avons compté les œillades de M"" Heinel, Asselin, (ruimard, Peslin, Myon, Pitrot, dirig-ées contre le sieur Bertin. A la séance publique de l'Académie, où M. Thomas a remporté le prix de poésie, nous avons découvert, les premiers, dans la log-e du directeur, M. de Moncrif, une prêtresse de Gythère appelée M"" Mazarelle, et sa dig-ne associée, la petite Armand. Pensez à la fureur de Moncrif; de toutes parts il cherche quelqu'un à bâtonner : c'est un vrai sauve qui peut! Nous savons aussi quelles seront les armoi-ries de M"° Duthé : la housse de cocher, les supports des laquais, les roues, les moyeux, les marchepieds du carrosse, autant de merveilles! Mais nous, de rire et de compter ce que cela coûte. Ah ! nous avons de la morale et do l'esprit à revendre! et nous nous sommes indignés vraiment, quand nou^ ftvons vu, sur les panneaux de ce beau carrosse^j ,;. .
'>H;> ^0 in Où tant .l'or s« relève en bosse, ! '•*
Hiol'fbwM XUJ3
se becqueter ces deux colombes amoureuses dans un nid
de fleurs de Hs. Nous savons aussi que la g-rande Clairon sera tantôt princesse et marg-rave de Baireuth* Elle sera l'cine, elle aura sa cour, ses chambellans, sa maison,, son almanach, ses ducs et pairs, ses g'ouverneurs et lieutenants g'énéi'aux, ses brig'adiers d'infanterie et sa chambre souveraine. Elle aura son g-arde-meuble de la couronne, son école royale militaire et son g'ouvernement de l'hôtel royal des Invalides. Elle aura son arsenal, son château royal de Ici; Bastille, son état-major g^énéral de la cavalerie lég'ère, et
Lb; CAFE IMIOCOPE. \i9
ses chevaliers de la Toison d'Or. Elle aura son elianeelier g^arde des sceaux, son prévôt maître des cérémonies, ses trésoriers, ses ministres, ses ambassadeurs. Elle aura sa chapelle et son g-rand-maître, son g'rand chambellan ; elle aura sa g-arde-robe et ses capitaines des g'ardes du corps ; elle aura sa petite écurie et sa g-rande écurie, et ses centsuisses, et son maître d'hôtel, et ses g'ardes de la porte, et ses serviteurs de la chambre et du cabinet. Voilà ce qui l'attend, cette aug'uste Clairon, la plus mauvaise comédienne de la Comédie. Et song-er que M. de Voltaire, un si g-rand homme, n'a pas eu de honte d'écrire, à la louang-e de cette infante, des vers de mirliton :
^.'iti Bjioqqu Les talents, l'esprit, le génie 1B0 ob 8b; 'Chez Clairon sont très-assidus...
« Nous vous dirons aussi demain, pas plus tard, conmient le sieur Hebel, directeur de l'Opéra, a surpris M"" Petit dans sa log-e avec M. de Meslay, président de la chambre des comptes; comment M"° Guimard a préféré ce même Dauberval au prince de Soubise; et comment M"'" de Chamois, la protég'ée du marquis de Permang-le, au moment où elle montait sur le théâtre, a été prise et conduite aux Madelonnettes, et, l'infortunée! un vil exempt a brisé son sceptre et sa couronne. On Fa rasée, on l'a fouettée, on l'a condamnée à la bure^ au pain noir pour le reste de ses jours, pendant que M"' Rosalie était portée au troisième ciel de l'Opéra. Messieurs, pleurez M"" Dang-eville : elle a perdu M. le duc de Praslin, membre de l'Académie des sciences. Mesdames, pleurez Marmontel : il est en train de quitter la femme de son financier, pour épouser une Ag-nès de la rue Saint- Denis...
Ce Marmontel si gios, si long, si lent, si lum-d...
« Pleurez M"' Guèle, une danseuse surnuméraire ; elle se croyait morte... elle a donné tout son bien à ses parents; elle est ressuscitée, et son bien est mang-é. C'est une fortune à recommencer. Plaig"nez M'" Gléophile; elle porte à son palais une feuille d'or, et, qui pis est, elle a pour son poète M. de la Harpe :
Quoique Amour m'ait diius ses chaines Engagé plus d'une fois ; Quoique Amour, malgré ses peines.
M'ait fait adorer ses lois, • Par une erreur très-facile Dans un cœur bien enflammé.
Je crois, pi'ès de Cléophile, N'avoir pas encore aimé.
« Ce même soir, dira la chronique, M'"* Sénac a quitté le comte de la Marche pour le duc de Fi tz- James, et le comte de la Marche a convolé avec M"* Prévost. Dans la rue Meslay habite une belle fille appelée M'" d'Arg-ent. Elle était peu connue; aujourd'hui, sa fortune est faite; un homme s'est jeté par sa fenêtre en criant : Je meurs pour elle! et s'est cassé le cou. M"" Ghâtillon est condamnée à un an d'hôpital, pour avoir séduit un cent-suisse des Tuileries. M"^ de Chambonnas, la dig-ne mère de M""^ de Lang-eac, a perdu son procès contre M"° Fanier, sur le rapport d'un vieux g-rand chancelier, M. Pasquier, revenu depuis long-temps des erreurs de sa jeunesse :
'■'■''■ Fauier disait eu s'en allant :
•jjj Moi> sans art je sais plaire ;
On peut se passer de talent Quand on est minaudière.
Mon nez retroussé, Mon maintien pincc^
Out toujours t'ait merveille;
Mon tozi, mon caquet,
Tout est déjà prêt Pour quand je serai vieille.
« Voilà, ou peu s'en faut, le travail de la nuit passée, et vous pensez bien que, parmi nous, c'était à qui ne s'en irait pas le premier, tant chacun avait peur de servir de plastron à tous les autres. Nous nous connaissons si bien , nous nous estimons si peu! Sans compter ceci, que M. le lieutenant de police aura la fleur du panier de nos calomnies, le dernier couplet et le premier couplet de nos chansons. Ça l'amuse! il fait son profit de nos badinag-es: il en divertit la favorite; et la favorite, à son tour, en fait des g-org-es chaudes avec Sa Majesté. Puis, bonté divine! si la dame a nég*lig"é de sourire, si le maître a froncé le sourcil, si le lieutenant de police a jug*é
Que nous faisons un bruit a lendre les gens sourds,
à Saint-Lazare! à la Bastille! au fort de Joux! ces mécréants, ces trouble-fêtes ! Tout n'est pas rose et jasmin dans notre métier. Un bon mot nous tue, un couplet nous enferme. Il y a contre nous des rancunes qui durent ving't années. Je suis encore épouvanté de ce que j'ai vu l'autre soir avant de venir dans nos cavernes chercher la même peine peut-être et le même châtiment.
« Un pauvre homme oublié, Desforg-es, nous revenait du château de Ham, en Picardie, où, depuis ving-t-sept ans, il était enfoui dans un cachot de huit pieds carrés, sur la paille, en proie aux plus vils insectes, sans feu, sans vêtements, sans lumière. Il était seul, abandonné, plus que mort, et toutes ces misères, en châtiment d'une action qui ferait
132 LE CAKE l'UUCUl'E.
cnviu iiLix plus honnêtes g-ens. Ce pauvre hoinme élail à l'Opéra lorsque fut arrêté, contre le droit des g'ens, le prétendant, le dernier des Stuarts, qui réclamait en vain l'hospitalité tie la France. Il vit Charles -Edouard colleté par Quidor; il entendit cette voix royale appeler à son aide et se déhattre en invoquant le nom de Louis XIV... Le nom du g-rand roi se perdit dans l'espace, à peine si les échos du château de Saint-Germain l'entendirent, et le Stuai't fut traité comme un pamphlétaire! Rentré chez lui, le pauvre diable, dont je parle, écrivit d'une main pleine de lièvre cette adjuration au peuple français :
Peuple jadis si ûtiv, aujourd'hui si servile,
Des [31 iuces malheureux vous u'ètes plus l'asile.
« Pourquoi donc tout d'un coup l'avait-on rendu à la douce lumière du jour? Gomment rentrait-il soudain, après tant d'années, au café Procope, où l'exempt l'était venu prendre? G' est encore un mystère. Il est revenu. Ses yeux n'ont reconnu personne. Il a pleuré, et quand on lui a demandé son nom, il n'a su que répondre. On eut mieux fait de le tuer tout de suite, il aurait moins souflèrt. G'est un fantôme.... et pourtant il n'est pas mort!
« Vous soupirez ! consolez-vous, avec les quatre vers que les g'arçons de Procope ont inscrits sur le collier du chien de Uiljallier :
Passant, lisez sui- luou collier Ma décadence et ma misère :
J'étais le chien de Bélisaire, Je suis le chien de Riballier. ,
' « Avez-vous vu comment nous avons traité le marquis de Pezay, notre ami, le talon roug-e?
f.Hl CAFÉ PROCOPE. \Xi
Ce jeune homme a beaucoup acquis.
Beaucoup acquis, je vous assure :
Kn deux ans, malgré la nature.
Il s'est fait poëte et marquis.
« Enfin, n'étaient ces cachets, ces chaînes, ces étrivières, ces pailles pourries, tout va le mieux du monde. Le prince de Monaco est toujours aux pieds de Carabine ; M. de Voltaire est toujours amoureux du g'énie et du talent de Blin de Sainmore; M. Dorât est toujours à la porte de M"" Dubois, et se console en faisant des vers :
Chassé deux fois, c'est trop, friponne.
Quoique je m'attende à tes jeux....
« Le sieur Collinet, fils du bourreau d'Amiens, fiait toujours des livres pour l'instruction de la jeunesse, et, cette
année encore, nous avons un mandement sur l'air':' ^
'h A Paris y a deux lieutenants.
A Paris sont en grand soûlas
Deux saints prélats :
L'un est le chef et l'autre sou
Premier garçon.
I,our carnaval est d'annoncer
Qu'on peut laisser Filles, garçons, femmes et veufs,
Casser des œufs.
« Certes, j'en conviens volontiers, la profession des lettres serait la plus honorée et la plus honorable des professions, si elle n'était livrée incessamment à tous les aventuriers de la plume et de l'écritoire. 0 misère! est-ce vrai qu'il faille un diplôme, un chef-d'œuvre, une maîtrise, avant qu'on ait le droit de faire un bouton de g'uétre, et que le premier venu se croie autorisé à faire un livre?
(( Quelle foule, hélas! de nos chers confrères, les écrivains du café Procope, si nous comptions les princes, les ducs, les comtes, les marquis, les barons et les chevaliers qui écrivent en prose et en vers ! Ouvrons les livres nouveaux des dix derniers mois de cette année, et nous trouvons, acharnés à cette œuvre de ténèbres, des maréchaux de France, des lieutenants g'énéraux, des maréchaux de camp, des brig-adiers, des colonels, des capitaines, des gardes-ducorps. Les uns et les autres, chacun s'en mêle : chevaliers du Saint-Esprit, chevaliers de Malte, chevaliers de Saint- Louis, chevaliers de Saint-Lazare, chevaliers de Saint-Micliel, chevaliers d'industrie et chevaliers sans chevalerie. Et, dans cette liste, il ne faut pas oublier les g-ens d'Ég-lise : prélats, abbés, chanoines, curés, vicaires et sacristains. La mag*istrature à son tour arrive avec des présidents, conseillers, maîtres des requêtes, maîtres des comptes, avocats, g*reffîers et procureurs. Les financiers, de leur côté, ne s'en g"ênent g-uère : fermiers g-énéraux, receveurs g'énéraux, payeurs de rentes et leurs commis. Ils font presque autant de livres que les médecins, les chirurg"iens, les apothicaires et les dentistes. Chaque branche de différents états possède aussi son orateur, son historien, son démonstrateur : peintres, musiciens, violons de l'Opéra et joueurs de vielle. Enfin, parmi les artistes et les artisans, nous trouvons des horlog-ers, des maréchaux ferrants, un maître maçon, un maître boutonnier. Il y a aussi quelques libraires, Luneau de Boisg^ermain, par exemple; mais ceux-là écrivent peu, tant ils ont peur de se ruiner eux-mêmes. Encore, si chacun de ces écrivailleurs s'en tenait à sa partie, à sa profession, à ce qu'il sait plus ou moins bien ! Mais non, ces messieurs n'ont point de cesse qu'ils n'aient été
m CAFÉ PROCOPE. 135
sur les brisées les uns des autres. Ainsi, Messieurs les curés font des trag'édies, les mag'istrats des romans, les maîtres boutonniers des ouvragées de métaphysique et de morale. Les ordres relio'ieux brillent ég-alement, dans X Almanach des Beaux- Arts, par le nombre des plumitifs. J'en ai compté soixante-cinq parmi les jésuites, quarante-sept chez les bénédictins, quatorze dans la cong-rég-ation des oratoriens, dix parmi les chanoines rég"uliers, huit chez les jacobins, six parmi les capucins, trois ou quatre parmi les prémontrés, autant chez les cordeliers et les carmes, un seul chez les célestins, un seul chez les théatins, un seul chez les minimes. Les femmes auteurs sont au nombre de ving-t-cinq, tant dames que demoiselles, etc. Les provinces qui fournissent le plus d'écrivains sont : la Normandie, la Bretag'ne, la Provence et le Lang'uedoc.
« D'ailleurs, si les poètes étaient moins rares, nous n'aurions pas Xode sur la Patience^ de M. le Mierre; nous n'aurions pas, non plus , les deux épîtres de l'abbé Delaunay, l'une au Chien du Roi., l'autre à Monseig^neur l'évêque d'Orléans.
a Nous sommes une nation de beaux-esprits, nous produisons chaque jour des œuvres charmantes,, et la postérité s'étonnera, soyez-en sûr, de tout le g'énie que nous avons inutilement dépensé. Mais voici l'heure où je vais au Mercure, uniquement pour remettre sur leurs pieds les énig-mes de la Normandie, et les log'og-riphes du Lang^uedoc. C'est une pièce de trente sous que ça me rapporte tous les mois. »
Et le pensionné du café Procope s'en fut en chantonnant.
C'est triste à dire ! Mais le fait n'est que trop certain : la chronique scandaleuse du dix-huitième siècle est, à de rares exceptions près, la seule histoire contemporaine qui nous reste de la vie du roi Louis XV.
Toute la moralité de ce règ-ne de soixante ans est là. Les,,, Fastes de Louis XV y la Vie privée de Louis XV, les Mémoires .. historiques du temps^ le Journal de l'avocat Barbier, les Noies de police de Sartines, celles de Malesherbes, le Journal Ae, . Matthieu Marais, et, enfin, la plus excessive de ces indiscrètes productions, le trop fameux Recueil de Maurepas, tout est fatalement chronique scandaleuse. A peine daig-ne-ton lire la solennelle et ennuyeuse Gazette de France ; le ,| Mercure n'a qu'un public d'élite; la faveur g'énérale est pour les feuilles interlopes venues de Hollande, sous le manteau des colporteurs : le Magasin, le Vendangeur, le Postillon, le Babillard, le Papillon , le Grenier à sel, les Anecdotes secrètes, le Sottisier, le Nouvelliste, les Nouvelles ecclésiastiques, etc., etc. Des Tuileries aux petites-maisons, des hôtels des" gTands aux cafés et aux jardins publics, du Châtelet aux boutiques de la rue Saint-Denis. Innocdote triomphe.
LA chroniouh: scandaleuse. i.-ît
l'intrig'ue de ruelle ou de boudoir fait fortune, les aventures des filles d'Opéra et des courtisanes font tourner toutes les têtes.
Quand la récolte des nouvelles ne suffît pas à la consommation, on les invente, et, pour approvisionner les conteurs de cour, on institue, en haut lieu, le cahinet noir, — une invention de M'"" de Pompadour pour désennuyer le roi.
C'était \m jeu plein de surprises et d'appas.
On n'en abusait g-uère, à vrai dire, que pour se distraire pendant une heure ou deux, et pour peu qu'il n'y eût en ces lettres violées ni traces de conspiration, ni épigTammes contre la favorite, ni sacrilég-e, car on était dévot, on riait, on recachetait, on expédiait, et il n'en était plus ques-' tion.
Que dis-je? Il y eut des occasions où, moitié par remords,' moitié par sentiment de bienveillance, on prenait plaisir à jouer à la Providence en réalisant, toujours histoire de rire, des vœux à peine ébauchés, prodig^uant des faveurs " avant qu'elles eussent été sollicitées. De là tous ces heureux d'un jour, enivrés de leurs succès faciles. Les nig'auds ! ils^' ne se doutaient pas qu'ils avaient côtoyé la Bastille; un mot de travers, dans une lettre interceptée, pouvait fés' y"'' plong-er, comme cet infortuné Latude.
A la chronique scandaleuse du dix -huitième siècle se rattache une des réunions littéraires les plus actives du temps. Il s'agit des yo?/?72eV^ de M'"^ Doublet de Persan. Elles alimentèrent, pendant plus de quarante ans, les Nouvelles à la main, et tinrent la police en éveil sans lui laisser jamais le plaisir de constater le flag-rant délit. Ce fut une long'ué' ' g'uerre d'escarmouches, d'expédients bizarres et de subterfuges comiques, durant laquelle la déroute fui toujours du ' '
côté de l'autorité. M"" Doublet était devenue un personnag-e important, surtout parmi les politiques, à cause de la profondeur, de la netteté des vues et des documents qui se rédig-eaientchez elle, au jour le jour, sur tous les événements publics et particuliers. La cour et la ville faisaient si g*rand état des nouvelles de cette société, qu'à tout ce qui se débitait de par le monde, les vrais curieux demandaient, avant d'y ajouter foi : « Gela sort-il de cbez M"' Doublet? »
Cette dame faisait sa résidence, par économie, car elle n'était pas riche, dans un appartement dépendant de la communauté des Filles de Saint-Thomas, près du Palais- Royal.
Tous les jours elle présidait un cercle d'hommes d'esprit et de personnag'es marquants. Chacun d'eux avait son fauteuil au-dessous de son portrait; chaque assistant était tenu d'apporter une anecdote qui était contrôlée et discutée par la compag*nie, avant d'être inscrite sur les reg'istres. Il y en avait deux : l'un pour les on dit douteux, l'autre pour les faits avérés. A la fin de la semaine, on relevait un extrait de ces archiv^es qui était livré aux éditeurs des Nouvellesà la main.
Dans l'intimité, ces messieurs appelaient leur réunion la Paroisse. Le journal de l'Institut historique a recueilli les noms des principaux paroissiens : c'étaient les frères Lacurne de Sainte-Palaye, Piron, l'abbé Ghauvelin, Fabbé de Voisenon, l'abbé Xaupi, rég'ent de la Faculté de théolog-ie; l'abbé le Gendre, de Mairan, Mirabaud, secrétaire perpétuel de l'Académie française ; d'Arg-ental, Falconnet, le médecin, et enfln Bacliaumont, qui puisa dans les archives de la société le fameux recueil des Mémoires secrets, pour servir à l'histoire de la république des lettres.
Une société si brillante et si prônée devait trouver des imitateurs : — on appelait cela des singes. — M"" Quinault, de la Comédie française, éleva bientôt sa petite chapelle à côté de la paroisse. Elle lui donna le nom de Dîner du bout du banc, et admit Gaylus, son ami, à en partag-er les frais avec elle. La réunion avait lieu deux fois la semaine, un jour chez l'actrice, un jour chez l'antiquaire g-alant; chaque convive payait son écot par une anecdote ou un conte. Elle se composait de Duclos, Fag'an, Collé, Moncrif, Crébillon fds, Pont-de-Veyle, Voisenon et le comte de Maurepas. Le marquis d'Arg'enson et le chevalier d'Orléans y étaient aussi très-assidus.
Plusieurs publications lég*ères et badines prirent naissance dans la collaboration de ces beaux esprits, lég'èrement entachés de liber tinag-e. On cite les Écosseuses, les Bals de bois, les Fêtes roulantes et les Mémoires de l' Académie des colporteurs .-c'étaient là les grosses pièces. Les menus morceaux allèrent enrichir de leur verve endiablée le volumineux Recueil de Maurepas qu'on pourrait appeler le dixhuitième siècle satirique.
Paris fourmillait en même temps de petits chroniqueurs besoig-neux et faméliques, qui, moyennant trente ou quarante sous par mois, envoyaient par la poste, deux fois la semaine, ce qu'ils avaient pu recueillir touchant les affaires publiques ou les aventures particulières.
Barbier, dans son journal, décrit d'une touche assez pittoresque les manœuvres de ces pauvres hères à l'affût des nouveautés. « Ils ne manquent jamais, dit-il, les mercredis et les samedis de se trouver au Palais-Royal, où ils s'attachent à écouter tout ce qui se dit. Ils le font avec si peu de ménag-ements que quand, pour les éviter, on veut parler
bas, ils ne se font point scrupule d'approcher leur oreille el de mêler leur tête avec celles de ceux qui parlent en secret. Cela leur occasionne souvent des duretés. Ils avaient commis un nommé Desjardins, bijoutier des g*aleries, pour leur apprendre les noms des principaux interlocuteurs, dans les conversations qu'ils espionnaient ainsi. »
Gela amena tellement d'abus et servit à propag'er un si ft-rand nombre de calomnies ou de diffamations, que le parlement finit par intervenir, et rendit, en mai 1743, un arrêt défendant le débit des Nouvelles à la ynain sous peine du fouet et du bannissement.
Les nouvellistes les plus connus étaient Rhéville et du Breuil. Celui-ci avait été secrétaire de l'abbé Antonio Conti,i à Venise; cong-édié pour quelque peccadille, il s'était fait nouvelliste à Paris. Nous avons sous les yeux une lettre qu'il écrivait, en 1727, à son ancien maître, pour le supplier de s'abonner à sa feuille. Tout le mécanisme de cette sorte d'industrie est renfermé dans ces lig-nes :
« Le parti que j'ai pris depuis que j'ai eu le malheur de vous déplaire, Monsieur, vous surprendra peut-être. N'ayant pu me résoudre après avoir perdu un si bon maître à en prendre un autre auprès duquel je n'eusse jamais trouvé les mêmes ag'réments, j'ai cru ne pouvoir mieux faire que d'en servir plusieurs à la fois.
« Je me suis fait à la cour et à la ville des relations fidèles que je donne à dix et douze livres par mois^ et comme ce commerce demande un secret inviolable et que la crainte d'être puni me retient^ il ne m'est pas jusqu'ici fort avanlag'eux.
<( Si vous acceptez mes services, je vous prie, lorsque vous manderez à M. Gavan de mellre mes lettres dans ses pa-
La chronique SCANDAI.KUSE. i41
quels, de ne pas leur marquer pour quel sujel je me donne l'honneur de vous écrire. »
On s'étonne de la facilité avec laquelle la chronique scandaleuse, celle qui paraissait chaque mois par cahiers imprimés, circulait dans Paris, malg-ré les efforts de la police pour la saisir. L'étonnement disparaîtra quand on saura de quel luxe de précautions les éditeurs entouraient leur dang-ereuse industrie. C'est encore l'avocat Barbier qui nous en a donné le sens.
« Quand l'auteur d'une chronique a composé sa feuille sur les matériaux fournis par ses collaborateurs, il jette les manuscrits orig-inaux au feu. Il fait recopier sa minute qu'il brûle aussitôt après. La copie est portée par un affidé chez l'imprimeur. Le même aPfidé retire les exemplaires et les fait déposer par paquets de cent et par ving-t-cinq ou trente porteurs différents dans ving-t-cinq ou trente bureaux parliculiers. Le maître du bureau paye au porteur le prix des cent exemplaires et celui-ci en tient compte à l'affidé de qui il les a reçus, mais sans jamais connaître son domicile, le lieu de leur rendez- vous variant à chaque numéro. Chaque buraliste sait à qui donner les exemplaires pour retirer son arg-ent. Si par malheur l'un d'eux était arrêté, tous les autres sont aussitôt prévenus et ils transportent les exemplaires qui leur restent dans un autre endroit, en sorte que, quelque personne qu'on arrête, l'auteur et Timprimeur restant toujours inconnus, la manivelle ne cesse pas d'aller et il n'est quasi pas possible d'arrêter le cours de ces nouvelles. M
C'était une véritable institution, et, pendant près d'un siècle, elle fut, suivant la situation particulière des auteurs
de nouvelles, ou une arme terrible d'opposition, ou un moyen secret de g"ouvernement.
Maurepas, arrivé au pouvoir, fît servir les Facéties calotlnes qu'il avait inventées et qu'il faisait rédig^er par Gacon, Desfontaines, Aynion, Roy et quelques autres, à favoriser ses vues g"ouvernementales. C'est par une calotme des plus mordantes qu'il tenta d'empêcher M"^ de Ghàteauroux, M""" de Laurag"uais et d'autres dames de la cour, de suivre le roi à l'armée. Mais, cette fois, il en fut pour ses frais d'épig-rammes : ce que favorite voulait... le roi le voulait.