I A REINE D'UN JOUR
berceaux de feuillag^e, rôtis par le soleil, qui sont restés si à la mode chez les champêtres Parisiens.
Je ne sais comment cela se fit, mais sous le même berceau se trouvèrent réunis plusieurs Angolais de l'ambassade. Sir .1. Brown, échauffé par le vin (on buvait beaucoup en France, et surtout du vin de Bourg-og-ne), s'avisa de parler très-haut contre le roi, contre les ministres, contre tout le monde, contre M""" dePompadour elle-même, tantil était ivre; il finit par dire que le cabinet de Saint-James était trop poli d'envoyer à Paris un homme comme lord Albemarle ; que la première g*risette aurait été assez bonne pour cette ambassade, et que pour sa part il en connaissait des milliers plus belles que la Pompadour. -bneqeLl
Rosier, qui était le plus simple enfant du monde, entendant ainsi traiter une femme qu'il trouvait la belle des belles , qui avait été bonne pour lui , et qui était la maîtresse de son maître, ce qui était beaucoup alors*, fitv remarquer à l'Angolais qu'il était un insolent. J- -- '
L'Ang-lais lui donna une chiquenaude sur le nez.
Rosier répondit à la chiquenaude par le plus v^ig^oureux coup de poing* qui se soit jamais donné dans les quatre royaumes (non unis) d'Irlande, d'Ecosse, d'Ang"leterre et de France. Sir John, en se relevant, tira son épée ; Rosier tira la sienne, et il reçut un g-rand coup sous le bras qui entra assez avant dans les chairs. On eut quelque peine à reconduire Rosier à la maison.
I^e pauvre Nicolas était blessé... et d'un bon coup. Le chirurg-ien, en levant le premier appareil, se plaig-nait de l'insolence des Ang-lais, disant que, si cela dépendait de lui;, tous les Angolais recevraient, avant ving*t-quatre heures, leur passe-port. Colas, qui souffrait de gTandes douleurs,
LA REINE n'UN JOUR. ilii
prit la main de son chirurg-ien, en l'assurant que la g'uerre serait déclarée à l'Ang'leterre avant trois jours. Le chirurgien, l'entendant parler ainsi, simag-ina que son malade avait la fièvre chaude.
Mais quoi! vous aurez peine à vous fîg"urer l'indig-nation de Pauline, quand elle vit son protégée, sa créature, son ami, l'époux qu'elle se fabriquait en espérance, si cruellement traité; elle était furieuse contre rAng*leterre; elle eût voulu pouvoir chasser de France tous les Angolais. L'histoire de M"" Juliette que Rosier lui avait racontée ing'énument , n'avait pas fait un seul instant de distraction à cette g'rande colère, tant il avait parlé naïvement de cette pauvre fille. Cependant Colas , qui avait ce g-rand coup d'épée sous le bras! et sur le cœur, jurait tout haut qu'il irait demander une seconde satisfaction à ce terrible sir .loi m Brown , aussitôt qu'il serait g'uéri.
Voilà Pauline bien en peine! Comment empêcher son ami de se battre? Et d'ailleurs Colas exig-e que la France rompe avec l'Ang-leterre : il l'a promis à son chirurgien, il ne faut pas que ce soit là une promesse en l'air. Heureusement, Pauline retrouve le prince de Soubise, au moment où elle avait ce coup à porter.
« Vous savez, Monseig-neur, que ce pauvre Nicolas Rosier s'est battu pour vous? »
Et la voilà qui raconte à M. de Soubise toute l'aventure ; que Rosier s'était battu pour le prince et pour M°' de Pompadour, indig'nement insultés par des g'ens de l'ambassade ang'laise. A ce discours, M. de Soubise, fort en colère, s'en va chez M™' de Pompadour, et lui raconte l'histoire « des milliers de gviseiies ph/s jo/?es que/le. » ' ' *
Trois jours après, l'ambassade ang'laise reçut l'ordre de
152 f-A lŒI.NK I)1;N .IOUR.
repasser le détroit, et voilà comment la g^uerre fut déclarée. Quand elle revit le prince de Soubise, Pauline lui fit un ag'réable sourire, et le complimenta hautement de ce qu'il n'avait pas reculé devant TAng'Ieterre. Puis elle ajouta :
« Je suis sûre aussi, Monseig'neur, que vous n'avez pas oublié celui qui a versé son sang* pour vous , votre intrépide et dévoué défenseur, ce pauvre Nicolas Rosier. »
Le prince, qui n'avait pas du tout pensé à Rosier, répondit à M"" de Pons qu'il venait justement de demander pour lui des lettres de noblesse et la croix de Saint-Louis.
Le lendemain, le prince, qui ne voulait pas avoir menti à M"" de Pons, envoya à M. de Rosier, ci- devant Rosier, son brevet de chevalier et ses lettres de noblesse. Il n'y eut plus qu'à enter M. de Rosier sur une branche noble ; ce fut l'affaire d'un artiste héraldique, qui planta tout exprès un g-rand arbre g-énéalog-ique , à l'ombre duquel s'épanouit tout à l'aise M. Nicolas Rosier, baron de la Roserie et autres lieux. ; : ; K ii;
Quand la fortune de Rosier fut faite, restait à faire la forlune de M"*" Pauline. Depuis sa noblesse. Rosier n'avait plus besoin de protection; il se protég'eait tout seul. M. le cardinal de Remis, qui se connaissait en hasards heureux, étonné de la fortune de Rosier, le fît nommer conseiller du roi. Rosier, nommé conseiller, s'en fut remercier Pauline; mais Pauline lui répondit que cette fois elle n'avait rien fait, qu'il n'av^ait plus qu'à voler de ses propres ailes, et qu'il song'eât seulement à voler bien haut. Nicolas Rosier promit de lui obéir.
Comme ils étaient à parler ainsi dans un coin du salon , entra dans le salon la jeune comtesse de Stabrenberg*. « Mon Dieu! dit Colas, qu'elle est jolie!
IX HKiMÎ D'UN JOUR. \o:\
(( — Mon Dieu! dit Pauline, que son voile est beau! Je n'aurai jamais un pareil voile, Colas.
« — Pourquoi donc? reprit Colas.
« — Parce qu'il n'y en a que trois dans le monde, reprit Pauline ; celui-ci, celui de l'impératrice-reine et un troisième, qui ne tombera pas sur mes épaules.
« — Qui sait? » repartit Colas.
Et du même pas il s'en fut saluer l'ambassadeur de l'impératrice Marie-Thérèse, le «omte de Stahrenberg'. Il était venu pour conclure une alliance entre la cour d'Autriche et celle de Versailles contre le roi de Prusse. Le cardinal et jyjmo ^g Pompadour étaient fort opposés à cette alliance.
« Et si je la conclus à moi tout seul? » disait Rosier.
« — Vous aurez le voile, » repartit l'ambassadeur. Et véritablement, en dépit de tous les efforts du cardirfal de Bernis, Nicolas Rosier jeta le beau voile sur la tête de Pauline.
Le lendemain de ce grand jour, M. de Bernis s'alla reposer à Fontainebleau, emmenant Rosier. Rosier écrivit à Pauline qu'il était à Fontainebleau, et Pauline, en toute hâte, rejoig*nit Colas. De son côté M. de Soubise, avec l'agTément de la marquise, partit pour Fontainebleau, et M""" de Pompadour persuadait au roi qu'un petit séjour à Fontainebleau ne lui serait pas désagTéable. Alors voilà tout un monde attentif de valets, de courtisans, de piqueurs, de marmitons, de laquais, de secrétaires, de cuisiniers, de poètes, de perruquiers, de chanteurs, de g*entilshommes et maîtres des plaisirs qui s'abattent sur le château. Les trompettes sonnent; les tambours battent aux champs; les cloches s'ébranlent en volée. Les g'ardes du corps, les chevau-lég'ers, les g^ardes du roi sont de service. Saints et saintes du paradis!
lo4 \A REINE D'UN JOUR.
la belle solitude que voilà! Deux jours après, Rosier, qui avait promis au cardinal de le débarrasser de cette foule, retourne à Paris; Pauline se plaint de sa mig-raine et revient à Paris, et le prince de Soubise après elle. En même temps la marquise; enfin le roi et l'armée. « Il faut que ce petit Rosier ait fait un pacte avec le diable, » se disait le cardinal de Remis.
Quand il n'y eut plus d'obstacle, il advint que Pauline, qui avait ses ving-t ans et qui ne voulait pas rester fille, épousa son petit Colas de Rosier, le jour même de la bataille de Rossbacb.
.q QÏiSL ,80tiiBi