‹ Paris et Versailles il y a cent ansChapitre 28 sur 40 · EN PROVINCE · texte numérisé non relu

EN PROVINCE

Cependant rien n'était encore chang-é à l'impôt de la terre. Elle restait imposée sous les noms d'autrefois : cens, fouag'es, tailles. Elle payait tantôt le sixième, tantôt le septième. Il y avait le bois d'hiver, le pré des ormes, le pré des saules, le champ de froment, le champ de blé noir. Au dix-huitième siècle, la vig'ne est déjà tout un poëme : la vig-ne haute, la vig'ne basse, et nos vig-nerons en savaient déjà plus que ceux de François I", qui en savaient plus long* que ceux de Virg-ile. Les valets de campag'ne ont aussi leur histoire; le premier domestique avait trois cents francs de g-ag'es^ et le batteur, cent quarante francs et sa toile. Il y avait Marg-uerite, il y avait Jeannette, servante de campag'ne et servante de ville; la femme de charg'e et la demoiselle suivante.

« Mes amis, à qui cette g'rande pièce d'eau?

« — Monsieur, c'est l'étang' du seig-neur.

« — Et ces vastes prairies?

« — Ce sont les fermes du seig-neur. »

Il y a l'homme d'affaires; bêtes et g-ens travaillaient pour le seig*neur. Le villag-e se levait avant le jour; les villageois

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amenaient les ag^neaux, les pourceaux, les chevreaux, les dîmes de toutes espèces. Dans le repas pris dans les champs, Taliment le plus ordinaire est la bouillie de sarrasin. Le pain blanchit de jour en jour; les hommes sont vêtus d'excellent drap de laine à côtes de fil. Dans ces maisons bien bâties et recouvertes de belles tuiles, vous rencontrez d'ordinaire le g-rand lit à quatre quenouilles, la g'rande table et les gTands bancs, les bancelles, les ustensiles de cuivre ou d'étain. Le maître donne à ses domestiques des souliers, A^^ ganaches. i->i>.Af{od«ol

En Normandie, la b«^che ne se montre g'uère hors des jardins. Chaque soir on sonne le couvre-feu. On parle des Prairies, des nombreuses maisonnées du Limousin, tous fils, petits-fils ou descendants du même père. Il y a mieux dans cette province : il y a des hameaux habités par d'antiques parentés, dont toutes les familles portent le même nom; je citerai celui de la Gousserie^ où tous les habitants sont le Monnier; celui de la Renardière, où tous les habitants sont Hénard; celui de la Gomondière, où tous les habitants sont Gomond. Quand quelqu'un part, il va prendre cong*é dans toutes les maisons; quand il arrive, il est embrassé à toutes les portes.

Chez les bons villag^eois normands, tous les étals et tous les âg'es et tous les sexes se tutoient. Rien de plus beau que la vallée d'Aug^e; elle représente un tapis vert de trente ou quarante lieues carrées, où vous rencontrez de nombreux troupeaux de vaches, qui portent des ruisseaux de lait dans leurs mamelles fécondes. Ces fermes recouvrent des laiteries souterraines, où se manipulent le fromag-e de Livarot et le beui're d'Isig*ny, qui n'a pas son ég-al sous le soleil. Chaque navette nourrit son homme, cliacjue marteau pi-

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carrl représente un chef-d'œuvre. Le villag-eois flamand est grand consommateur de beurre, de laitag^e et de viande. Le fermier franc-comtois est un père de famille qui rég*it paternellement ses enfants. Dans la grande Ile-de-France et la banlieue de Paris ont commencé les plaines de petits pois, les plaines de rosiers et de groseilliers, les melonnières, les hautes murailles empourprées de l'or des abricotiers. Voici Montreuil, voici Fontainebleau, voici les vignobles de ïhommery! Au sortir de l'Ile-de-France, vous entrez dans les belles terres du Gàtinais; quel beau voyag^e ! Vous passez du Berry dans le Nivernais, du Nivernais dans le Lyonnais, du Forez dans le Velay.

L'habit villageois est le même du Rhin aux Pyrénées : chapeau clabaud, culotte long'uele dimanche; et pour nourriture, pain de seig-le, châtaig^nes, pommes de terre, grosses raves, abondance de toutes choses. La marmite normande a fait le tour de la France.

C'est le moment de vous parler de cet Anjou par lequel nous aurions dû entrer en Bretagne, et de ce Poitou par lequel nous allons en sortir; ces deux provinces s'appellent et bien sûrement s'appelleront historiquement la Vendée. De quelle manière, direz-vous, le Poitevin fume-t-il les terres? Il y répand les eng'rais en les divisant, en les semant comme du grain, et voici quelle est sa rotation des récoltes : pendant cinq ou six années, blé; pendant cinq ou six autres, repos ou plutôt pacage. Durant ce temps, la terre se couvre de hauts genêts et de grandes herbes ; les herbes, les g'enêts sont coupés, brûlés, et la terre est de nouveau emblavée. x\utre part, les g'rosses fermes sont de six, huit charrues; dans ce pays elles ne sont, comme en Bretagne, que de trois ou quatre. Les vig-nes ne sont pas échalassées. Vous

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avez partout entendu parler des beaux ânes du Poitou. Les plus beaux, ceux d'espèce, ceux des haras, se vendent, comme une petite ferme de notre Gévaudan, deux, trois mille francs.

De même que les choses simples d'un pays ressemblent aux choses simples des autres pays, les villag'es du Poitou ressemblent aux autres villag'es ; mais le villag-eois du Poitou fait meilleure chère ; il paye plus franchement la dîme et la rente de son pot. Il est d'ailleurs habillé simplement ; toutefois il a Fair étoffé.

Vous croiriez que la belle Poitevine, dont une coiffe, ag-réablement serrée par une agn^afe au-dessous du menton, encadre si gTacieusement le visag-e, dont un haut corset marque toute la finesse de la taille, dont un riche clavier d'arg'ent à plusieurs chaînes semble , pour ainsi dire, sonner à tous ses pas sa portion d'empire, soit, dans son domestique, choyée, considérée? Il s'en faut bien : elle sert humblement son mari, et ne s'assied à table que lorsqu'il lui en a donné l'ordre. Dans sa chaumière, le villag*eois poitevin est roi et il n'y a point de reine.

Retenez bien, je vous prie, cet usag-e du Poitou : lorsqii'im bon vivant a achevé dans une fête la barrique, il en porte la cannelle au chapeau. Retenez encore ceci : lorsqu'un jeune g-arçon Veut se louer pour les travaux champêtres, il se présente sur la place paré d'épis; lorsqu'il veut se louer pour la domesticité, il se présente paré de fleurs.

Le villag-eois poitevin est un bon, un excellent homme, franc, simple, droit de cœur et de sens; loyal, relig-ieux^ moral, mais opiniâtre, surtout dans ses opinions^

La France, en ce temps-là, était divisée en provinces, et le plus fastueux de ses g'ouverneurs de province, M. le duc de Richelieu, rég^nait à Bordeaux. II fut le plus hardi dans les plus braves; il fut à la mode et g"alant; il eut tous les g^enres de succès, même le succès du bel esprit. Les honneurs avaient été si loin pour ce favori de la ville et de la cour, que l'on avait fini par lui attribuer la paternité de Voltaire, et pourtant il se vantait, ce membre ing'énieux de l'Académie française, de ne pas savoir l'orthog-raphe. On l'aimait pour toutes ses jactances; on approuvait toutes ses vanités. II vint au monde honoré de ce g-rand nom du cardinal de Richeheu, qui avait été le maître absolu de la France, et l'avait conduit d'une main ferme à ses brillantes destinées. Il naquit sous le règ*ne du vieux roi Louis XIV. Enfant, il put assister aux derniers éclats de ce soleil couchant. Voilà comment il fut plus tard le plus dig-ne, le plus complet représentant du g*rand siècle.

Il avait à peine quatorze ans, lorsqu'il fut présenté à M™" de Maintenon, et la dame, à l'aspect de ce beau g-entilhomme, étourdi, vif et Iég*er, se sentit très-intéressée. On

a même g^ardé la lettre qu'elle écrivait au père de M. de Fronsac: « Votre fils, monsieur le duc, plaît au roi et à toute la cour; il fait très-bien tout ce qu'il fait, il danse à merveille, il joue honnêtement, il est bien à cheval, il est poh, non timide, il n'est point hardi, il est bien élevé, il est de très-bonne conversation, rien ne lui manque enfin. M"'* la duchesse de Bourg-ogme a une g-rande attention pour votre fils, w En effet, la duchesse de Bourg'og'ne appelait M. de Fronsac sa poupée.

Même il paraît que cet enfant était si hardi que son père lui-même sollicita pour ce chérubin précoce une lettre de cachet et le fit enfermer à la Bastille. Il accepta lég'èrement cette lég'ère disgrâce, et mit à profit ces long-ues heures pour apprendre à lire le merveilleux Virg-ile. Ce fut même un des moindres bonheurs de ce jeune homme de se plaire aux Bucoliques, et de les lire avec fruit toute sa vie. Enfin M"" de Maintenon, à la prière de la jeune princesse, ouvrit les portes de la Bastille, et le voilà mousquetaire, lieutenant, ce qui était dig'uement commencé pour devenir l'un des héros de la bataille de Fontenoy. Le maréchal de Villars voulut avoir pour son aide de camp ce vaillant jeune homme et ce porteur d'un si beau nom qui faisait si bon marché de sa personne. Ils prirent ensemble Marchiennes, Fribourg', Douai. Villars l'envoyait à Versailles, orné d'une lég-ère blessure, pour annoncer au roi que les forts se rendaient. C'était la première fois que, depuis la Bastille, le roi revoyait M. le duc de Richelieu.

Nous disons M. le duc de Richelieu; en effet, son père était mort en laissant de grosses dettes, que le fils paya de toute la succession paternelle, au gTand étonnement des courtisans. Paver les dettes de son père insolvable! à peine

si les IjoiU'geois de Paris s'acquittaient d'un pareil devoir. Et quand niourut Louis XIV, peu de seig'neurs furent attristés de cette niorl qui les affranctiissait d'une tutelle sévère, on vit le jeune duc de Uichelieu pleurer le patriarche des rois. H avait tous les instincts bourg-eois, et toutes les habiletés du g^entilhomme.

Alors vint la rég'ence, une époque où le vice et le bel esprit, déchaînés par Philippe d'Orléans, devaient accomplir tous leurs miracles. liichelieu comprit tout d'abord qu'il serait le vrai roi de ce monde enfin délivré de ses vieilles croyances, et, pour commencer, il fit une g'rande opposition à ce bon prince indulg-ent pour la jeunesse. Il éleva boudoir contre boudoir; il fit le métier de braconnier dans les amours, dans le luxe et dans les folies du régnent.

Il enlevait au rég-ent ses maîtresses; il lui g-ag-nait sort arg-ent. Compromis dans la ridicule conspiration de Cellamare, et jeté dans les cachots de la Bastille (29 mars 1719), le duc sut g-arder son secret et ne dénonça personne; à tous les' g*énres de courag-e il réunissait tous les g-enres de bonheur. Dans cet abîme, il apprit que les propres filles du régnent. M"' de Gharolais et M""^ de Valois, avaient pitié de sa misère; elles le défendaient contre leur propre père. A leur exemple, toutes les femmes de Paris furent émues de pitié pour ce jeune homme; elles accouraient chaque jour dans leur plus bel équipag'e et leurs toilettes charmantes, pour entrevoir les murs de sa prison, et pour le saluer d'un sourire quand il se promenait sur le perron. Long-temps le faubourg' Saint-Antoine, ce terrible ennemi qui dormait encore, attendant l'heure de la révolte, ne fut plus qu'une procession de duchesses et de rendez-vous des marquises; même les femmes qu'il avait trahies, et dont il faisait un

jouet frivole, arrivaient en toute tiâte à la nièuie heure, pour contempler de loin cette ombre chantante et captive de leurs amours. Elles disaient tout bas dans leur silence et toutes dans leurs reg*ards : « 0 jeune homme, on te pardonne; hélas! ton inconstance n'est pas seulement ta faute, elle est la nôtre encore, et nous te pardonnons justement parce que notre cœur était faible, et que nous t'avons beaucoup aimé. »

Quand il sortit de la Bastille, racheté par une jeune et belle princesse au prix de sa propre liberté, M. de Richelieu avait à peine ving-t-quatre ans. Il accepta les honneurs de l'Académie (12 décembre 1720), où l'attendait le fauteuil de Dang*eau. A la nouvelle de ce nouveau confrère, trois académiciens, des premiers de l'Académie, à savoir Fontenelle, Destouches et Gampistron, se mirent l'esprit à la torture pour écrire son discours de réception; mais le nouvel élu répondit à ces beaux esprits, qui voulaient le servir, qu'il suffirait à sa tâche, et que Fontenelle avait trop d'esprit, pendant que les deux autres ne savaient pas assez le lang'ag*e de la cour. Donc, à lui tout seul, il improvise, toujours avec l'orlhogTaphe de ses billets doux, un discours académique, tout rempli de ces belles gTâces sans apprêt, et de ce g'oiit naturel qu'il avait puisé autre part que dans les livres* Dans ce discours, qui est un des meilleurs que l'Académie ait entendus, le public applaudit de toutes ses forces un bel élog^e de Louis XIV; l'enchantement durait encore.

Lorsqu'il fut reçu pair au Parlement, les plus belles dames lui servirent de cortég*e, et le duc de Saint-Simon s'inclina devant ce duc et pair qu'il n'a jamais beaucoup aimé. « Le 6 mars 1721 , écrit Matthieu Marais, le duc de Richelieu entra au Parlement. 11 avait tout son habit, le

manteau et les chaussures d'une étoffe d'or très-riclie, et qui coûtait deux cent soixante francs l'aune. Il ressemblait à l'Amour. »

Quand mourut M. le régnent, raisonnablement atteint de la disgTâce publique, et quand le roi Louis XV, émancipé, commença ce long* règ'ue si mêlé de mal et de bien qui allait à l'abîme, M. le duc de Richelieu fut envoyé ambassadeur à Vienne (1725) dans les circonstances qui étaient les plus difficiles. En cette cour, qui partag'eait les rancunes de l'Espag'ne, tout irritée du renvoi de l'infante confiée à notre g'arde, M. le duc de Richelieu lutta de hauteur et d'insolence avec les seig'neurs les plus insolents et les plus hautains; même un jour que Ripperda, le ministre de Philippe V, voulait prendre le pas sur l'ambassadeur de France, celui-ci repoussa brutalement l'Espag-nol, et cette offense au milieu de toute la cour fut presque applaudie.

C'était toujours la même parole où le feu roi tenait la première place, quand on disait dans toute l'Europe : « Le roi est mort, » sans dire le roi de France ; et pourtant le cardinal de Fleury était premier ministre, un esprit si timide, un ministre si prudent; il ne conduisait pas Richelieu, c'était Richelieu qui l'entraînait, comme il le fit bien voir dans les affaires du roi Stanislas. Quand il eut perdu M"" de Noailles, sa première femme, il épousa M"" de Guise (1734), une princesse de Lorraine, alliée à toutes les familles royales; c'était une femme accomplie, admirablement belle, qui aima passionnément son mari et ne se veng-ea de ses nombreuses infidélités que par d'ing'énieuses plaisanteries. Six ans plus tard, Richelieu la perdit, et il la pleura. Cependant, lorsqu'au siég'e de Philipsbourg* il fut insulté par le prince de Lixin, son beau-frère, il le tua d'un coup d'épée, à mi-

nuit, au Jjout do la tranchée; heureusement pour lui, le lendemain de ce jour funeste à sa g'ioire, il nionlait à l'assaut et fut blessé à cette môme place, humide encore du sang* de son parent.

Au retour de la g'uerre, il était g^ouverneur de la province du Lang-uedoc, et à Toulouse comme plus tard à Bordeaux, il rappela, par son faste plein de g'oùt, par ses vives reparties et son talent de se faire aimer des jeunes g-ens et des vieillards, son entrée à Vienne sur des chevaux ferrés d'arg-ent qui perdaient leurs fers à chaque pas.

Le premier, il a deviné la gTâce et le parfum du vin de Bordeaux; avant lui les soldats, les mag'istrats s'enivraient de vin de Bourg-og'ne. « On boit, disait-il, sur les bords de la Garonne, un petit vin fluet qui nous tient en parfaite humeur et que nous avons tort de laisser boire à nos laquais. » En même temps il apaisait les troubles relig-ieux dans cette heureuse province, délivrée, par son g-ouverneur, des massacres de Toulouse. En ce moment surtout. Voltaire était son père, et comme il écrivait de belles choses à Monsieur son fils ! Tolérance et bienveillance étaient le fond de cet aimable caractère ; il serait mort de honte et d'effroi s'il avait fait ég-org^er, pour cause de religion , d'honnêtes g^ens confiés à sa surveillance.

Rien de trop était sa devise, et même aux temps les plus foug'ueux du roi Louis XV il maintenait la jeune cour dans une sorte de décence.

Un jour que le vin de Bourg-og-ne avait exalté les esprits^ le roi donne un petit soufflet à M. de Bichelieu, qui le rend à son voisin en disant : « Le roi veut que ça passe, » et le soufflet fit le tour de la table. En ce moment le père Voltaire eût donné sa meilleure trag'édie, ou même son meilleur

conte, pour avoir trouvé ce mouvement de son dig'ne fils. Dans cette part de sa vie, il fallait à M. de Richelieu bien du tact pour échapper à Tentraînement de la cour au milieu de tant de passions. Avec quelle gTâce il s'inclinait devant Sa Majesté la reine de France, Marie Leckzinska ! d'autre part, comme il savait modérer l'envahissement des maîtresses et rappeler au royal habitant de Versailles que toute l'Europe avait les yeux sur ses amours ! — En tous ces débats si divers et pour des causes si différentes, il n'a jamais trahi personne, il a sauvé sa propre estime ; il restait fidèle à la maîtresse royale jusqu'à l'heure où ces majestés éphémères disparaissaient dans le caprice du maître absolu.

C'est ainsi que, rencontrant dans M™^ de Ghâteauroux un esprit ferme, un courag-e à toute épreuve, et comprenant qu'elle aimait la g'ioire, pour elle et surtout pour le roi de France, il se servit de M"*' de Ghâteauroux lorsque la g*uerre d'Autriche embrasa toute l'Europe, et que la jeune dame entraîna Louis XV à la bataille. Le roi passait sa vie entre la paresse et le sommeil, et Richelieu le réveillait par ses g-rands conseils, qu'il soufflait à sa maîtresse. A la bataille de Detting-en, il perdit la moitié de ses troupes et fut blessé g-rièvement; son premier soin fut d'envoyer à l'hôpital six cents Angolais sauvés par lui. Si Louis XV, dans Metz, succombant sous un mal sans nom, et pleuré par toute la France, enfin se releva victorieux de la mort avec ce g*rand nom de Bien -aimé, que lui donna dans un couplet un chansonnier de la cour, c'est que M. le duc de Richelieu était à son chevet pour le protég*er contre les prêtres, les médecins, les courtisanes, et pour défendre, à ses risques et périls, la pauvre femme éperdue à ce lit de mort, M"" de Ghâteauroux.

Ainsi couvert de gloire et de bonheur, ayant sauvé de tous ces périls ce jeune roi et sa vaillante maîtresse, il était encore un des mieux faisants à la bataille de Fontenoy. L'hésitation d'un moment pouvait tout perdre; à la tête de la Maison du roi il se précipita dans cette colonne formidable et, disons mieux, dans ce rempart de soldats anglais qui déjà criaient victoire. Il était au nombre des capitaines qui s'en vinrent avec le roi visiter sous sa tente M. le maréchal de Saxe. « Holà! disait le roi, vous avez bon visag*e, M. le maréchal!... — Sire, reprit M. de Richelieu, tout s'exphque, M. le maréchal de Saxe est le seul homme que la victoire ait désenflé. » Cette bataille, où Richelieu fit jouer l'artillerie avec si g'rand à-propos, est restée une consolation dans nos défaites, une espérance dans nos g-uerres ; elle a sauvé l'honneur de la couronne de France au moment le plus dang-ereux, et Louis XV lui-même, en ses plus g-randes imprudences, ne put effacer de nos souvenirs la bataille de Fontenoy.

Quand le roi eut perdu cette admirable et vaillante amie et ce bon conseil qui l'avait conduit dans tous les bons sentiers, M""" de Ghâteauroux, la couronne appartint désormais aux femmes les plus perverties et les plus téméraires. Jusqu'en ce moment de notre histoire, les rois de France prenaient leurs maîtresses uniquement dans les familles les plus nobles de leur royaume; on eût dit que c'était une charg-e de cour que se disputaient les gTandes dames. A cet usag^e Henri IV avait manqué rarement ; François P', pour l'avoir oublié, l'a payé de sa vie; et quel g-rand scandale aussitôt que M"" de Pompadour eût pris eff'rontément la place et l'emploi des demoiselles de Nesle !

Richelieu partag-ea la peine et l'étonnement g'énéral;

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mais, cette fois encore, il sauva son propre honneur, même aux pieds de la maîtresse rég*nante. Assidu courtisan de la faveur, il restait dig-ne de ses commencements, et lorsque la favorite hardiment lui proposa de marier M"" d'Etiolés au duc de Fronsac, le duc de Richelieu échappa avec un esprit infini à cette étrang-e alliance et sans déplaire au roi son maître.

En même temps et toujours il recherchait les occasions de g'uerre et de plaisir.

Il a pris Port-Mahon au son des violons ouvrant la tranchée, pendant que les g'ardes-françaises applaudissent à cette aimable surprise ; il a pacifié Gênes, délivrée enfin de l'ennemi qui l'opprime; il a repoussé, à l'embouchure de l'Elbe, le duc de Gumberland et son armée; il a g-ag^néson maréchalatà force de victoires; il a conquis sa renommée à force de plaisirs : il était un g'entilhomme, un diplomate, un maréchal de France, autant de titres excellents pour être le très-bien venu des dames.

Il a fermé les yeux du roi Louis XV, au moment où toute la cour se précipitait aux pieds du nouveau roi et de la jeune reine, les brèves et tristes amours d'un peuple qui les devait ég'org^er au milieu des insultes et de toutes les impiétés : brèves et infausios popidi romani amores, disait Tacite en song^eant au prince empoisonné par Tibère.

Cette fin d'un siècle attendu par de si terribles et si funestes représailles , Richelieu la traversa la tête haute et rendant à ses ennemis insulte pour insulte; même il avait supporté sans ployer le g-enou la terrible philippique de l'abbé de Beauvais : Encore quelques jours ^ et Ninive sera détruite \ c II me semble, lui dit à ce propos le feu roi, que le prédicateur a jeté plus d'une pierre dans votre jardin.

— Oui, répliqua Richelieu, mais si fort qu'il en a rejailli jusque dans le parc de Versailles. «

ATâg-e de quatre-vingi-quatre ans, en 1780, il se maria, pour la troisième fois, avec la veuve d'un lieutenant g-énérai, M"" de Rootli. L'année suivante, il accepta la présidence du tribunal du point d'honneur'; mais toujours superbe, une fois qu'un officier venait se plaindre au maréchal d'une insulte irréparable : « yVllez-vous laver. Monsieur, et revenez à mon tribunal!» Il avait rég-lé le duel, il eût été désolé de l'abolir. Il se conduisit de telle sorte avec les pouvoirs passés, avec la royauté présente, que le roi Louis XVI, comme on voulait l'indisposer contre le vieux courtisan, le rappelait à la cour, et le présentait à la reine. Alors Richelieu se retrouva dans sa maison, chez son parrain Louis XIV, chez son ami le roi de Fontenoy, chez la bonne reine Marie Leczinska. « Quand la g-outte me prend par un pied, disait-il, je me tiens sur l'autre et je marche. »

11 avait gTand plaisir à s'entretenir avec l'un des maîtres de ce temps-là, M. le comte de Maurepas. Le vieux courtisan l'écoutait avec la passion même de Voltaire entendant raconter Henri IV et rêvant déjà les honneurs de la Henriade. Un jour qu'ils étaient assis sur un banc du palais de Versailles, Richelieu lui prédit la révolution qui s'avançait, et la prédiction était presque incroyable à l'aspect de ce palais des féeries. «M. de Reauvais avait raison, disait Richelieu ; Ninive sera détruite, et je ne serai plus là pour me demander ce qu'eût pensé Louis XIV et pour crier de ma voix mourante : Vive la reine et vive le roi ! »

Le 8 août 1788, il mourut «sans faire l'enfant, » comme il l'avait dit de Voltaire, assez à temps pour ne pas voir s'en aller une toute-puissance à laquelle son gTand-oncle av^ait

consacré sa vie et ses labeurs; il avait déjà dépassé la quatre-ving-t-douzième année. Il fut enterré en Sorbonne, auprès du fameux cardinal qu'il avait tant aimé.

Non moins que le cardinal de Ricbelieu, le marécbal de Ricbelieu représente tout son siècle : il eut le courag*e et la g"randeur, l'babileté, l'imprévoyance et l'ég-oïsme avec l'a' bandon, la g-râce et la bonne humeur. Son siècle et lui vivaient pour les plaisirs et pour les douceurs de vivre, ils n'ont rien prévu sinon à leurs derniers jours, quand ils n'avaient plus rien à redouter des châtiments et des ven^ g^eances que leur réservait l'avenir. Richelieu est tout ensemble un héros, un fanfaron de vice et de vertu. — 11 aime et recherche avec soin le scandale et le bruit; il est prodig'ue et n'est pas libéral; à condition q.u'on le verra, il est capable de tout, même d'une bonne action; il est fier sans être insolent; il porte en toutes les choses sérieuses une ironie assez voisine du mépris, et dans toutes les choses frivoles une impertu-rbableg'ravité.

Comme il partait pour Port-Mahon, son valet de chambre en g*rand habit lui vint dire : « A quelle odeur M. le maréchal veut-il faire la campag-ne? — A l'iris tous les jours, à la tubéreuse un jour de bataille. » Richelieu est tout entier dans cette aug"uste réponse.

Parlons une fois, pour n'y plus revenir, d'une des folies les plus ruineuses de ce siècle, où l'on ruinait, comme à plaisir, tout ce qui avait été l'honneur de la monarchie française.

Parlons des petites maisons.

Le nom de Folies leur est resté : on disait encore nag-uère la Folie Beaujon^ la Folie Rer/nanld^ et nous avons conservé la Folie Méricoiirt. Nous leur devons, il est vrai, d'adorables modèles d'architecture. Les petites maisons étaient des palais de féerie que les g-rands seig-neurs et les g-ros financiers faisaient bâtir par-delà l'enceinte de la ville, pour quelque fille d'opéra ou quelque impure à la mode, et où ils accumulaient les trésors des arts, les prodig-alités de l'industrie, tout ce que la mode divinisait, en ses org^ies échevelées de soie, de joyaux, de velours, de tapis, de vaisselle précieuse, de meubles et de colifichets innommés et ruineux. Pénétrons dans ces lieux de délices.

Nous entrons par un vestibule, orné, dans des niches élég-antes, de six statues en marbre, de Pig-alle et de Goustou : le Silence, un doig-t sur la bouche; le Mystère, enve-

LA PETITlL MAISON. 171

loppé de voiles; la Folie et ses grelots; Mercure et son caducée; Hébé , la nymphe à la coupe d'or; Hercule, un fuseau dans la main. Trois portes de ce g'iorieux vestibule, au rez-de-chaussée, conduisaient dans la salle à mang'er, au salon, et de la g-alerie au boudoir. Les voûtes étaient peintes par Lag-renée et Frag-onard. L'arc du milieu laissait entrevoir des tapis de verdure, où brillaient des roses naissantes au milieu d'arbustes exotiques. Un escalier en bois d'acajou, rare et sing*ulier, conduisait en toute hâte aux chambres supérieures. Ce n'étaient que pilastres, colonnes, entrelacs, g^laces biseautées à Venise, alcôves, sofas, lits de repos : tout était g*alant, riche, élég-ant, silencieux.

On voyait dans la g-alerie, entre autres jolies toiles : le Repas italien, de Lancret, peintre du roi; la Solitude agréable, de Boucher, peintre du roi; le Départ pour la pêche, de M. Vernet, peintre du roi. Dans le boudoir pétillaient les Quatre Heures du jour, le Ballet du prince de Salerne, F Amour à F école, et le Village pillé par les pandours de M. le maréchal de Saxe, A M. Coypel, peintre du roi, avaient été confiés les dessus de porte, où brillaient en camaïeu Bacchus et Vénus, F Officier galant, les Vivandières, le Négligé. Dans le salon d'attente. Carie Vanloo, peintre du roi, avait représenté le Faiseur de châteaux de cartes, la Pupille, le Paradis terrestre et Job sur le fumier.

On voyait dans la salle de billard plusieurs tableaux qui n'eussent pas déparé une chapelle : Saint Antoine de Padoue prêchant F Évangile aux oiseaux.... Les oiseaux l'écoutaient.... beaucoup mieux que n'eussent fait les habitants et habitantes de céans. Ici la Madeleine, à demi repentante; un peu plus loin, Judith, coupant la tête d'Holopherne; et puis tes Gentilles villageoises, les Belles vendangeuses, le Temps mal

employé; la Y ne, le Toucher, l'Odorat; le Berger content^ le Sif fleur de linottes, le Pot au lait, la Tentatio7i de saint Antoine et le Parc aux cerfs, dig-ne composition de ce libertin de Deshayes, le g-endre de Boucher, mort de débauche entre les bras de ses modèles.

La maison était pleine de chiffonneries, et encore aujourd'hui nous sommes possédés de cette manie, et nous ressemblons à ces dames des petites maisons qui ne laisseraient pas traîner un bout de jarretière inutile. Autour de ces peintres g-alants arrivaient, comme à une curée certaine, les poètes g-alants, les musiciens g-alants, les chanteurs de romances g-alantes.

En vain le dieu de Cythère Nous offrirait son secours, .

Tout lanf^iiirait sur la terre S'il n'était point de beaux jours.

Autour de ces dames et de ces messieurs papillonnaient deux abbés, un jeune mag'istrat qui soufflait sur ses manchettes et deux mousquetaires dans le bel âg'e. Ils riaient avec la Cydalise; ils lui contaient des histoires, ils amusaient son petit monde, ils faisaient de leur mieux pour vivre. Ils applaudissaient à la musique, à la chanson. Ils savaient Armide par cœur, chose incroyable en ce pandémonium de toutes les décadences.

Voici la charmante retraite De la félicité parfaite;

Voici l'heureux séjour Des jeux et de l'amour.

.Iniiinis dans ces beaux lieux votre attente n'est vaine; l.i' liirii (pio vous cherchez se vient offrir à vous ; Et, pour l'avoir trouvé sans peine, Devez-vous le trouver moins doux?

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