I.A l'KTlTE MAISON
Les maréchaux de France et les ducs et pairs ri'écjueolaient la petite maison. Elle était faite pour leur esprit. C'était vraiment le séjour des sept péchés capitaux et des maréchaux qui portaient leur nom : duc à'Harcourt, la paresse ; duc de ISoailles^ l'avarice ; comte de Nicolaï^ la g^ourmandise ; duc de Fitz-James^ l'envie ; comte de Noaillesy l'org'ueil ; comte de Muy, la colère; duc de Duras, la luxure. Ils portaient dig-nement ces beaux prénoms^ que le peuple leur avait donnés. Enfin, ce qui surtout explique le succès de la petite maison, c'étaient les cuisines et le cuisinier, qui complétaient toutes ces merveilles.
Sur ces tables charg*ées de viandes, entourées de nudités de toutes espèces, la cuisine, une des g'ioires les plus incontestables de ce Versailles des casseroles et des saucières, déployait toutes ses merveilles. C'étaient des fêtes à cent soixante et quinze plats, ving*t-cinq dormants et quatreving-t-huit relevés, comme en savait composer le sieur Hélyot, écuyer de bouche de Madame, aux g-rands soupers du roi, à l'Hôtel de ville. — Entrées. — Quilles. — Quatre ouilles, huit potag-es moyens, douze g-randes entrées de poissons pour relever les potag'es, et bientôt trente-deux entrées, quarante-quatre entrées moyennes, douze entrées de relevé ; quatre hors-d'œuvre et deux g*rands entremets, suivis de trente-deux plats de rôti, plus quatre moyens plats dans les bouts, quarante entremets froids, quarante-huit entremets chauds ! Mang-ez, harpies ! déchiquetez, vau^ tours !
t'uraissoii, Navarrois, Mores et Castillaus !
Paraissez ! râbles à la royale.^ boudins d'écï*evisses à la Richelieu, coulis, jambons, carpes à la Chambord, à la Fonlenoy,
tanches au vin de Champag*ne, à la Chantilly, bouchées à la reine, truites aux truffes entières à la Pompadour, faisans à la rocambole, poulardes à 1 Urtubie, dindons à la Yilleroy, canetons, ramereaux, pig^eons à la duchesse^ petits poussins au beurre de Vanves, perdreaux, tourtereaux, cailles au laurier, g'ig'oteaux d'ag-neaux, pâtés, crépinettes à [archevêque^ fîlets-sauce à l'extrême honte ^ bouchettes, lapereaux, semelles de faisans à l'espag-nole, orillons au basilic, matelotes, pâtés de jambon, pâtés de poularde à la g-elée, faisandeaux, cailles bardées, coqs vierg'es, faons de daims, marcassins^ perdreaux blancs, becfîg'ues, écrevisses, g-âteaux, millefeuilles, ballons de dindons g*ras, poires de rousselet, pommes à la surprise, pêches au vin roug^e , rog-nons, rag-oûts en tortue, cailles à l'estouffade, boudins, filets, ris, ailerons, ballotines, profiteroles, champig-nons, beig-nets de blanc-mang-er, g*elées, g^imblettes, cardes, huîtres, asperg-es, abaisses de massepains, œufs pochés au café, cardons à la moelle de faisans, beig^nets^ noug-ats, babas, g*elées, charlottes soufflées, fondues, croquembouches, croquettes, croquantes et croquants. Cuisiniers! marmitons! rôtisseurs par la g'râce de Dieu ! donnez à toutes ces mang-eailles le nom de nos victoires et de vos maîtresses ! C'est le droit de vos tournebroches et de vos marmites. Nous vivons sous un roi cuisinier.
Tous les fromag-es, tous les fruits, tous les cafés, toutes les liqueurs^ tous les vins : tout Bordeaux, toute la Côte d'Or, tout le vin d'Aï ! Tel était le menu de ces festins nocturnes, où s'eng-loutissait en victuailles la fortune de nos financiers.
Tout boire et tout mang'er, tout gTignioter, tout souiller, aux hennissements de tous ces cœurs lascifs! Mais
quoi ! vous seul vous le savez, dieu des ténèbres, des vendangées et de l'imprévu; dieu des bons vins, des jupes brodées, des caves remplies et des licences inassouvies, vous savez si l'org'ie atteig-nit sa plus extrême hauteur sous ces voûtes de la luxure.
Telle était la petite maison, dont le nom seul indig-nait les jolies prudes de la bourg-eoisie.
JUl'MAL D'UNE PROVIiNGlALE
Maintenant, s'il vous plaisait de savoir l'emploi d'une journée au siècle passé, nous vous raconterions volontiers le journal d'une jeune provinciale, la dig-ne fille d'un receveur g'énéral, qui était en même temps un bel esprit du premier ordre. Elle s'appelait M'" Laurette de Malboissière. Encore enfant, elle brillait d'une g-ràce ing-énue et déjà savante. Elle apprit de bonne heure le g^rec et le latin; à quinze ans l'espag^nol et l'italien n'avaient plus de secrets pour elle; elle lisait Shakespeare en ang^lais et Klopstock en allemand. Trois fois par semaine arrivaient le maître de mathématiques et le maître à danser, le menuet et les équa-^ tions allant de compag-nie. Elle écrivait à main levée, aU jour le jour, des lettres que chacun Voulait lire. Elle écrivait en v^ers, elle écrivait en prose. Elle pouvait raconter les histoires d'Hérodote. Au Tasse elle empruntait son Arniide; à l'Arioste son Ang'élique et son Roland. L'une des pre-. mières, elle eut l'honneur d'étudier les premiers tomes de ï Histoire naturelle de M. de Buffon, géide égal à la nature^ disait la statue élevée au Jardin du Roi, par l'ordre de
Louis XVf , qui, Jiii-méme, écrivait de sa main royale le Naturœ par ingenium.
Le soir venu, comme il fallait absolument que la jeune Laureite eut un dig-ne emploi de sa soirée, elle allait tour à tour à la Comédie italienne et au Tliéâtre-Fi-ançais, et le lendemain des g-randes soirées, c'était merveille d'entendre ce jeune esprit raconter à sa jeune cousine la comédie ou la trag-édie nouvelle.
« J'étais hier, dit Laurette, à la Comédie italienne, où j'ai vu la petite Camille jouer le rôle de mère dans Arlequin perdu et retrouvé. »
Vous iriez à Charmes, non loin de Mantes-la-Jolie, et vous retrouveriez dans le vieux château de MM. de Randon la trace et le souvenir de Laurette. Elle en a laissé, sans le savoir, une description charmante : « Il pleut ; tout notre monde est à la maison; les hommes jouent au billard, les dames lisent dans le premier salon, et moi je suis restée dans le second à lire et à vous écrire. Ce château est beau, le jardin surtout est déhcieux. Il y a des eaux mag'nifiques et de très-belles promenades. Les appartements, quoique simples, sont fort nobles. J'ai une petite chambre dont les fenêtres donnent sur le parc. Elle est séparée de celle de ma mère par une antichambre et un cabinet; sa femme de chambre log-e dans une petite pièce près de la mienne, et son domestique au-dessus de son antichambre. Je m'amuse assez ici, nous nous promenons beaucoup. Je me lève quelquefois à six heures, et je vais réveiller mon père, qui loge sur le jardin, dans le corps de log«is des bains, pour me promener avec lui. Gela dure jusqu'à huit heures; ou bien, quand je me suis fatig'uée la veille, je me coiffe, je m'habille, je travaille jusqu'à une heure et demie. Nous dînons
à deux heures; je reste quelque temps au salon, puis je me retire dans ma chambre jusqu'à l'heure de la promenade, qui a lieu ordinairement à six heures jusqu'à neuf. Nous soupons à dix heures. Telle est ma vie. »
On ne parle en ces lieux paisibles que de ballets, de comédies et d'opéras nouveaux. M""" de la Poupelinière a chanté sur le théâtre de Passy le rôle d'Orphée (il ne s'ag'it pas encore du chevalier Gluck) en présence de la duchesse de Ghoiseul, de la duchesse de Grammont^ du comte de la Marche et de l'ambassadeur d'Espag-ne. On a sifflé une comédie de Palissot, l'auteur des Philosophes, et la chute honteuse de Palissot a fait plaisir à tout le monde.
Voici cependant un g'rand événement : « Les Ang-lais vont bombarder Calais (17 juin 17()2). » Certes, c'est là ce qui s'appelle une g-rosse aventure, et cette nouvelle arrivant de nos jours comme une bombe exciterait dans Paris toute une émeute... Eh bien, il y a cent ans. Calais bombardé par les Angolais arrachait tout au plus cette humble réflexion à la jeune Laurette : On ne croit pas que ceki leur serve à grand' chose. Et la voilà, sur la même pag-e, racontant l'heureuse aventure arrivée à M"*" de BeaufPremont, il y a trois jours, lorsqu'elle eut la fantaisie de visiter le château de Bellevue.
« Elle y fut promener jeudi avec M'"' de Montalembert. Le roi y arriva quelque temps après elles, et reconnut la livrée de M""" de BeaufFremont. « Est-ce que la princesse est ici? — Oui, Sire. — Et avec qui est-elle? — Avec M""" de Montalembert. — Leur a-t-on fait voir tous les appartements? — Oui, Sire. — Sont-elles entrées dans les jardins? ont-elles mang'é de nos cerises? — Pas encore, Sire ; on attendait Votre Majesté. — Je vais donc me dépêcher bien
vite pour qu'elles puissent en mang-er à leur tour. » Quand il en entmang-é, il dit à M. de Ghampcenetz, qui est g-ouverneur de Bellevue : « Allez bien vite chercher ces dames. » Et pour les laisser libres, il alla à Babiole, une petite maison auprès de là appartenant à M. de Ghampcenetz. N'estce pas là une action d'un bon prince? Que j'eusse été contente si j'avais été là lorsqu'il est arrivé! je l'aurais vu, ainsi que ces dames , de bien près, et sans qu'il m'aperçût. »
Tel était ce prince charmant, un vrai prince de féerie. A peine s'il se doutait, dans les enchantements de ses petites maisons, que les Ang-lais voulaient bombarder cette ville hé-' roïque. Attendons encore; il verra représenter, au Théâtre- Français, le Siège de Calais, au milieu de l'enthousiasme universel.
Huit jours plus tard, un autre événement très-considérable sig-nale la Russie à l'attention publique. En quatre ou cinq lignes la jeune Laurette a raconté cette royale catastrophe :
« Eh bien, ma belle petite, l'impératrice de Russie me semble prendre son parti sans balancer long-temps. Son mari, dit-on, voulait la répudier, on prétend même lui faire trancher la tête, et faire déclarer ses enfants illég'itimes, de plus établir le luthéranisme dans ses États; mais elle la prévenu, l'a fait enfermer lui-même, et s'est fait déclarer czarine. »' Il s'ag'it de Catherine IL
En revanche, on vous dira tout au long' comment un bal public vient de s'établir sur la pelouse de la Muette, en concurrence avec le fameux bal de Vincennes. Ce bal de la Muette est charmant : on y danse, on s'y promène, on y va le dimanche, et lo compag*nie est encore meilleure qu'à
Yincennes. Un peu plus tard, ce lieu de fêtes aura nom le Ranelagh.
Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés...
C'est la chanson de M'"' de Pompadour. Encore une nouvelle importante: « On jouait, hier, Tancrède et le Legs à la Comédie française, et le duc de Bedford était dans une log-e. » Or le duc de Bedford venait justement pour traiter de la paix.
A peine si les plus graves événements tiennent autant de place, en cette histoire écrite sous l'émotion du moment, qu'un serin qui s'envole, un chien perdu, ou la mort d'un sing-e favori. Évidemment, toutes les choses sérieuses étaient au second plan. Tout le monde ig*nore ou semble ig"norer la menace ou le dang'er de l'heure présente. A peine on entend un murmure, une plainte, une espérance ; on ne voit que la surface, on s'arrête uniquement à ce qui plaît. La décadence est invisible et se fait à peine sentir. Ces g-rands livres qui paraissent coup sur coup : F Esprit des lois, V Histoire naturelle, V Essai sur les mœurs, Y Encyclopédie elle-même, et tant de g-randes œuvres qui sont grosses d'une révolution, Laurette qui sait tout, on dirait que c'est à peine si tous ces bruits sont venus à son oreille. Elle ne voit, elle ne sait et n'entend que les cantiques, les louang^es, les Te Deuni. Ces vastes famines, ces misères sans nom, ces faillites d'ar- «'-ent et d'honneur, cet abaissement des âmes et ces conquêtes de l'esprit, Laurette n'en sait rien. Elle vous dira plus volontiers les sept ég-log'ues de Yirg-ile qu'un seul des épisodes sang-lanls de la g^uerre de Sept ans. Innocence est le mot très-inattendu de cette idylle en plein dix-huitième siècle.
Ecoutez Laurette : elle se félicite en son patois de son cold warm hearted. c'est-à-dire d'avoir un cœur mêlé de chaud et de froid. Cette froideur est d'un bon présag-e au milieu de passions brûlantes, à l'heure de la JSouvelle Héloise et de Manon Lescaut. On s'aperçoit à chaque instant que Laurette habite assez loin de la cour. Elle n'en sait que les histoires les plus décentes ; pas un des hommes sag^es et pas une des honnêtes femmes qui l'entourent n'oserait lui parler des scandales de Versailles. Ses livres favoris se composent de \ Histoire de l'Angleterre., de V Histoire des abeilles et des Idylles de Gessner, traduites par Didot, qui ne s'en vante g-uère. Du g-rand Diderot, maître es arts, docteur en philosophie, Laurette n'a jamais lu ^que ce poëme innocent : le Premier navigateur. Un beau jour quelqu'un lui prêta Gil Blas^ et cette enfant qui lisait Tacite à livre ouvert, que rien n'étonnait dans les hontes et dans les crimes des empereurs, cette enfant qui disait : « Je les ai vus quelque part, eux et leur suite, » oubliant qu'elle était à quelques lieues de Luciennes, elle ne comprit pas g-rand'chose au roman de le Sag^e. Elle ne vit pas que, dans son Gil Blas, le Sag^e avait représenté le caprice et le courant de la vie humaine, et que le lecteur, à chaque pag'e, pouvait s'écrier : « Je reconnais mes propres aventures. » Laurette en savait trop peu pour en savoir tant que cela. Cependant elle a très-bien compris plusieurs des choses et des personnag'es du règ-ne actuel. Par exemple, à ses yeux, cette femme habile entre toutes les femmes de la cour de Louis XV, que sa mère avait tout exprès élevée afin que d'un bond elle pût atteindre au.r ho7meurs de la maîtresse rég*nante , M"'° de Pompadour, n'était rien moins qu'un simple ministre absolu dirig*eant les affaires de l'Etat. De tout le reste elle savait peu de
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chose; elle igniorait les commencements de la dame et son orig"ine de fdle d'un boucher, de petite-fdle d'un pendu. Ce qu'elle savait de M""' de Pompadour, c'était sa passion pour le théâtre, et son petit talent de comédienne, et sa voix de fausset qui lui servait à chanter le rôle de Colin dans le Devin du village :
Non, Colette n'est point trompeuse, Elle m'a donné sa foi...
jyfmc ^g Pompadour avait profité de la g-loire et des succès de Fontenoy; elle s'était trouvée de plain-pied avec le maréchal de Saxe et le maréchal de Richelieu. Les poètes et les g'ens de lettres, Voltaire en tête, et ce n'est pas le plus beau moment de son histoire, s'étaient faits les flatteurs en titre de cette infante. Elle avait compris confusément que l'opinion publique obéissait volontiers à l'autorité de ces fjens-là, comme disait Louis XV. Puis, quand la malheureuse eût joué tous ces rôles, soulevé la g-uerre de Sept ans, chassé brutalement le dernier des Stuarts de ce Paris qui avait toujours été l'asile des rois détrônés; quand elle eut bâti une douzaine de maisons de plaisance , dépensé sans compter l'arg-ent du trésor royal; quand elle eut appelé à son aide le Parc-aux-Gerfs et ses hontes, peuplé la Bastille, et jeté un désordre infini dans ce royaume aux abois, la voilà qui disparaît. Elle meurt d'une mort obscure, et le roi, voyant passer son cercueil à travers un brouillard, se prit à ricaner. « Mauvais temps, disait-il, pour le dernier voyag-e de la marquise! »
A la même heure, notre jeune provinciale était occupée ég-alement de son serin, de son sing'e, de son chien et de M™" de Pompadour : « Mon serin est mort tout couvert d'ab-
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ces. Briinet, mon sing-e, allait beaucoup mieux ; il me faisait toutes sortes de caresses. Le voilà mort, en même temps que notre jeune archiduchesse. On dit que M""" de Pompadour est très-malade.
« Voudriez-vous bien, ma chère petite, rendre un g-rand service à un pauvre chien que nous avons, que mon père avait fait dresser, et à qui nous voudrions trouver une bonne place, n'ayant aucun besoin de ses services? Vous le connaissez peut-être, c'est Aldobrandin; il est g-rand, beau, bien marqué de feu et très-doux. Proposez-le à M. le marquis de la Grang-e; il pourrait l'envoyer à une de ses terres où cet animal vivrait heureux, maman ne voulant pas absolument le g-arder. Je ne puis vous dire s'il est g-rand chasseur, car il n'a encore vu de g'ibier que chez son g-arde. Vous me feriez un gTand plaisir, mon cœur, si vous vouliez en parler à M. de la Grang-e. Si vos élog*es pouvaient le tenter et qu'il voulût l'accepter, vous auriez la bonté de me le faire dire et je vous enverrais le chien.
« Tout le monde disait ce matin que M"'' de Pompadour allait un peu mieux.
(( Prêtez-moi, s'il vous plaît, votre serinette. J'ai un petit serin qui commence à chanter. Nous allons samedi à l'Opéra... Elle est morte enfin, cette pauvre marquise. Adieu, mon petit cœur, j'ai mal à la tête; je vais me déshabiller, souper, me coucher et faire de jolis rêves. Si de votre côté vous savez quelques nouvelles, des mariag'es, des morts, des pièces tombées, vous m'en ferez part. »
Et voilà tout : plus un mot de la défunte, et pas un mot des révolutions de Versailles, du timide Dauphin, de M"" Adélaïde , des greniers d'abondance et de l'horrible pacte de famine, l^as un mot du parlement exilé; mais,
en revanche, une assez jolie histoire du parlement de Toulouse. Il venait de chasser les jésuites comme on les avait chassés de Paris ; mais les femmes de messieurs les conseillers etdes principaux de la ville, fâchées de l'arrêt qu'avaient prononcé leurs maris, les unes parce qu'elles avaient leurs enfants chez ces Pères, et les autres leurs directeurs, se sont mises d'un commun accord dans un couvent. Les maris, à leur retour, ne trouvant plus leurs femmes, se sont assemblés et ont donné un arrêt par lequel ils leur enjoignaient de demeurer un an au couvent aux frais des relig-ieuses qui les avaient reçues.
(( J'ai acheté ce matin trente volumes latins et gTCCs de la bibliothèque des jésuites. » En effet, c'était pour le moins la seconde fois que la maison professe des jésuites de Paris avait vu se perdre aux quatre vents du ciel les nombreux livres qui portaient son chiffre et qui le portent encore de nos jours.
c( Aujourd'hui, dit-elle, après avoir lu Locke et Spinosa, fait mon thème espag-nol et ma version italienne, j'ai pris ma leçon de mathématiques et ma leçon de danse. A cinq heures est arrivé mon petit maître de dessin, qui est resté avec moi une heure un quart. Après son départ, j'ai lu douze chapitres d'Épictète en g-rec, et la dernière partie du Timon d'Athènes de Shakespeare. . . » Le reste de la soirée appartenait au théâtre. On donnait Héradius et le Cocher supposé, et, fouette cocher ! on rentre au log'is. On soupe, et voici le menu de ce repas simple et frug-al : « Une bonne et franche soupe à la paysanne, sans jus, sans coulis, avec de la laitue, des poireaux et de l'oseille ; un petit bouilli de bonne mine, du beurre frais, des raves, des côtelettes, bien cuites, sans sauce, une poularde rôtie excellente, une salade
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délicieuse, une tourte de pig-eons, une de frang-ipane, et des petits pois accommodés à la bourg'eoise : voilà tous les plats qui parurent sur la table. Au dessert, nous eûmes un fromag'e àla crème, des échaudés, des confitures, des bonbons et des abricots séchés, et pour que finis coronat opus, on nous servit du café que j'avais fait moi-même. » Le lendemain, Laurette achète encore un beau Dante en maroquin à la vente des jésuites. Le même jour, elle va visiter au Louvre l'atelier de Drouais le fils.
« Nous y avons vu le portrait de M""* de Pompadour, qui est réellement une très-belle chose. Elle travaille sur un petit métier; son attitude est très-noble; sa robe est de perse g'arnie en dentelle et de la plus grande beauté. Son petit chien cherche à monter sur son métier. »
A la campag'ue, chez ses nouveaux hôtes, Laurette habite une belle chambre, et la description de son appartement, entre deux tourelles, sera la bienvenue après le récit de son dîner :
« Je suis dans une g'rande et assez belle chambre; mon lit est cramoisi, brodé en nœuds blancs; sur ma tapisserie sont des chars, des g-ens montés dessus, des chevaux pomponnés, des curieux aux fenêtres, etc. J'ai pour meubles une commode, une cheminée, une chaise long-ue autrefois de damas bleu et blanc, six chaises en tapisserie, deux fauteuils, un crucifix, le portrait du père et de la mère de notre châtelain. J'ai vue sur l'eau et sur le parc; mais mon cabinet de toilette est délicieux, il se rapproche (ce vendredi au soir) de la description de votre futur château. Il y a deux fenêtres étroites, dont liiiie est au nord, et donne sur la partie la plus largue du l'ossé et sur un paysag'c charmant. Il est meublé en indienne, bleu et blanc; a une cheminée
et une petite g^lace; c'est là où couche ma g-ouvernante , M'" Jaillié. »
C'est à la campag-ne que Laurette fait jouer ses propres comédies; et comme elle est heureuse quand elle peut ramasser, dans les châteaux environnants, une troupe de comédiens! Le soir même de la représentation à'Eudoxe fut sig'nalé par toutes sortes d'accidents.... « J'étais dans la coulisse attendant ma réplique, et j'entre enfin avec mon Florimont, qui débite d'un ton g"lacial les choses les plus pathétiques. Nous rentrons ensemble ; la scène entre nous se passe assez bien. Mais comme ma voix était exténuée, les spectateurs m'entendent à peine. Tout va passablement jusqu'au moment où un laquais vient dire à Florimont que Léontinus le demande; Saint-Jean débite cette phrase d'un ton si emphatique que tout le monde part d'un éclat de rire. Nous nous remettons encore, et tout va presque bien jusqu'à la scène de reconnaissance entre Eudoxe et Florimont; mais dans l'instant où Florimont se jette aux g*enoux d'Eudoxe, qui le tient embrassé, ils tirent tous deux leurs cahiers de leurs poches et lisent ce qu'ils doivent dire. Je leur fais de loin des reproches. « Eh! s'écrie M. Loiseau, je savais mon rôle ce matin à merveille dans mon lit! » Ils finissent cependant. Les spectateurs ont la bonté de ne point siffler, et moi celle de ne point les étrang-ler dans le passag"e. »
C'étaient là ses jours de fête et ses g-rands plaisirs. Son bel esprit s'en donnait à cœur joie. Eh bien, lorsqu'il fallait se mettre au niveau des bonnes g-ens de la campag^ne et partag*er leurs amusements, la belle et bonne Laurette était la première à les encourag'er : «c II y avait eu le matin dans notre village un mariag-e auquel nous avions assisté, et le
soir toute la noce était venue danser au château. La mariée n'est point jolie, elle n'a que de belles dents et ving-t-deux ans. Le marié est fort laid aussi : trente-cinq ans, et n'est point de ce villag*e-ci. J'ai presque toujours dansé avec lui, et mon cousin avec son épouse. Ils viennent encore ici aujourd'hui pour faire le lendemain. »
Et pendant que cette aimable enfant s'amuse avec tant de belle grâce innocente, le palais de Versailles, le parlement de Paris, le peuple ameuté, la g*uerre menaçante et la faim partout.
« Sire, disait le vieux duc de Noailles, j'ai vu l'horrible année 1709; nos peuples avaient faim, nos soldats avaient peur, nous étions moins bas qu'aujourd'hui. » Voilà ce que l'on disait à cette Majesté endormie; elle était ig-norantedu dang^er, elle ne redoutait que l'embarras. C'est en vain que Frédéric le Grand se manifeste ; intrépide au dang'er, seul contre tous les rois de l'Europe et leurs maîtresses, habile et patient, lettré, philosophe et poursuivant de son g'ros rire les deux impératrices : celle d'Autriche et celle de Russie ; on dirait que le roi de Versailles a des yeux pour ne rien voir, des oreilles pour ne rien entendre. Il fait pitié à Frédéric, roi du champ de bataille, subissant toutes les intempéries ; soldat le jour, roi la nuit, compag'non de ses soldats et rimant des vers pour Voltaire. J'admire en ce moment par quel excès d'innocence et par quel excès d'abaissement la Laurette villag-eoise et le roi des petits appartements arrivent à la même ig'norance. Elle ne sait rien des événements et des aventures dont s'entretient l'Europe entière. Il ig"nore absolument dans quel abîme il entraîne à sa suite une monarchie que Louis XIV croyait avoir fondée sur une roche inébranlable.
Et pendant que le roi de France est sans remords, Laurette est sans crainte. Elle ne voit pas que déjà la mort s'avance ; elle souffre, elle est malade, elle éprouve je ne sais quoi semblable à l'ennui. Sa jeune amie et confidente, hélas ! la voilà qui se marie. Ah ! pauvre Laurette ! Un jeune homme, un certain Lucenay, son cousin, au cœur tendre, à l'esprit frivole, elle l'aime un peu, beaucoup, passionnément... pas du tout. Le charmant Lucenay a délaissé la charmante Laurette; il aime ailleurs. Il va, il vient, on lui pardonne: « Zeste ! le voilà qui s'échappe encore ! » Ah ! le fourbe ! elle pleure, elle rit, elle oublie. Avant toute chose, elle était une fille de bon sens. Elle avait ég-alement le g-rand art de détourner la vue à propos, ce qui était le plus sag^e et le plus difficile de tous les arts sous le roi Louis le bien aimé.
Un jour qu'il était à sa fenêtre des Tuileries (le jour même de la Saint-Louis), le roi découvrit, de son reg^ard blasé, dans cette foule ivre de joie, une belle jeune fille au bras de son g-rand-père, un vieux chevalier de Saint-Louis. Comment se fît-il que ce vieillard eût si bien remarqué cette fillette, et qu'il l'eût si merveilleusement dépeinte à Lebel, son valet de chambre? Toujours est-il qu'un simple coup d'œil suffit à ce satrape d'Asie, et la plus simple indication à l'esclave de ses plaisirs, pour que l'instant d'après, dans l'agntation de cette foule pressée, la jeune fille, arrachée au bras de son vieux père, disparut, en appelant, mais en vain, à son aide. Huit jours après l'enlèvement de M'" de Romans (je vous écris à ving-t pas de son jardin), Laurette en parle à demi-mot : « Faut-il donc la plaindre ou la blâmer? » dit-elle.
A coup sûr, il faut la plaindre, et tout de suite elle
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revient aux petits événements de la journée. Hier, le bon peintre Michel Vanloo, le dig-ne frère du célèbre Carie Vanloo, a représenté Laurette en Melpomène, et le soir elle apprenait la mort du pauvre d'Alembert. Le surlendemain, l'éloquent M. Thomas remportait le prix de l'Académie, avec le plus curieux de ses élog'cs, l'élog-e de Descartes. On voyait bien que M. d'Alembert n'était pas assis parmi les jug-es.
Peu à peu, cependant, tout s'assombrit dans ces lettres charmantes. Ce n'est pas sans un déchirement de cœur que la jeune fille a brûlé la prose et les vers du jeune M. de Lucenay. En vain elle veut s'en consoler en lisant l'illustre Pope; elle s'ennuie. A peine elle a dix-neuf ans qu'elle dirait volontiers, comme autrefois Valentine de Milan : Rie?i ne m'est plus, plus ne m'est rien. C'est qu'en effet la voilà qui se meurt. Pourquoi vivre encore? Son amoureux l'a quittée et son amie est mariée. Jl n'y a rien de plus triste et de plus doux que les derniers jours de l'aimable Laurette. Elle met en ordre toute chose, et puis elle dit : « Je voudrais voir M.Tronchin. » C'était le médecin à lamode. Voltaire et M""" du Châtelet l'avaient sig^nalé comme infaillible... le pauvre d'Alembert venait de mourir entre ses mains. Il se rendit chez Laurette, et cet homme, lassé de tout, qui tenait, palpitant sous son reg^ard sérieux, les évêques, les philosophes, les jansénistes, les molinistes, tous les démons de V Encyclopédie et toutes les duchesses de la cour; ïronchin, qui avait vu partir, dans un sang*lot, l'âme ambitieuse et lég-ère de M"' de Pompadour; Tronchin, le témoin de tous les désespoirs silencieux, de toutes les douleurs muettes et des plus terribles ag-onies que contenaient ces temps de désordre et de doute, comme il dut être étonné et charmé de
cette enfant résig-née et calme, et reg-ardant la mort sans pâlir !
Ainsi, la bonne conscience et le détachement des choses de ce bas monde entourent jusqu'à la fin la jeune etsavante Laurette d'une g-râce ineffable et d'un respect irrésistible. Elle est vraiment la violette au milieu des tubéreuses, le bluet dans un bouquet de pivoines, le brin de serpolet sous les roses épanouies au souffle brûlant de Luciennes ou de Trianon.