LA FINANCE
admirait toutes les violences que l'arg'ent peut faire à la nature : les bassins, les ruisseaux, les jeux de l'eau obéissante aux caprices du maître. Il était, ce Beaujon, le dig-ne héritier du fameux Paris de Montmartel, de Mag-nan de la Balue, et de tous les tyrans de l'Artois, de la Bourg'og'ne, du Lang*uedoc, du Béarn, de la Bretag-ne et de la Provence. On ne parlait que des berceuses de M. de Beaujon : six berceuses des plus belles et des plus jolies charg-ées de l'endormir.
Il y avait aussi M. Boutin, qui marchait à trente-six chevaux, six carrosses, un fourg'on^ neuf g'rands paniers d'osier, douze malles couvertes de peau de sang'lier, quinze écuyers en habits bleus g-alonnés d'arg-ent et quatre piqueurs. N'oublions pas M. Gauthier de Mondorg-e et le fameux Baudard de Saint-James, qui s'en fut chercher dans la forêt de Fontainebleau un rocher qu'il transporta en moins d'un an dans un coin du bois de Boulog'ne ; et M. de Brunoy qui dépensait, dans une seule procession, deux cent mille livres; à telles enseig*nes qu'il a mang'é ving"t-quatre millions et que, dans l'ég-lise qu'il a bâtie, il a fini par être chassé du banc seig-neurial.
Voilà des seig-neurs! voilà pourquoi tant de bruits si considérables autour de ces noms de la finance! Ils ont tenu leur place; on les a tués en place de Grève. A cette heure encore, nous sommes contents si nous parvenons à saluer quelqu'un des chefs-d'œuvre qui leur ont appartenu.
Au premier rang* de ces faiseurs de chefs-d'œuvre il faut placer maître André Boulle, ébéniste de Louis XIV et de Louis XV. Il avait construit le bureau de Samuel Bernard, qui lui fut payé cinquante mille livres, et qui se vendrait aujourd'hui plus de cent mille écus. André Boulle est un
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g-énie. Le roi le log'eait en plein Louvre et n'avait jamais assez de ses ouvragées. Il y avait dans ce Louvre une suite d'artisans et d'artistes : le peintre Guernier, Nicolas Boulle^ brodeur, Calliard et Pierre de la Barre, orfèvres, émailleurs, ébénistes. André Boulle était aussi faiseur de marqueteries, doreur et ciseleur. Louis XIV l'avait nommé premier menuisier de sa maison ; il inventait, pour plaire au roi, des meubles d'une admirable ordonnance. Il avait fait pour Monseig'neur et madame la Daupbine un cabinet qu'il appelait son chef-d'œuvre. Un de ses clients, M. Grozat Faîne, lui fît un procès pour diverses pièces d'ameublement : quatre piédestaux, un socle et deux armoires, que M. Grozat lui avait commandés, et Boulle perdit son procès. Il mourut pauvre, un incendie ayant dévoré sa collection de meubles et de tableaux, un Berg'hem, un Snyders, un Paul Bril, trois le Brun, une bataille de Bourg-uig-non ; à ces tableaux il fallait joindre les estampes pour lesquelles il avait refusé une terre et une métairie. La flamme avait dévoré plus d'un million, et le malheureux, qui ne s'en consola pas, mourut en 1732, à quatre-ving't-neuf ans. Il fut inhumé à Saint-Germain l'Auxerrois.
Au-dessus de la loi, au-dessus de la relig-ion, au-dessus du roi, au-dessus de tout, il y avait l'étiquette.
L'étiquette était à la fois une chose sacrée, terrible, ridicule et cruelle.
Elle était la discipline de la majesté.
Grâce à l'étiquette, le cœur n'était compté pour rien dans la joie ni dans la douleur des princes.
Kire était contre l'étiquette; pleurer était contre l'étiquette.
A force de soumettre leurs sentiments à ces règ'les du cérémonial, ces g-rands seig-neurs arrivaient à n'avoir plus de cœur; les affections, les long-ues habitudes d'intimité, tout ce qui fait le charme de la vie devait s'effacer devant le cérémonial.
Un duc et pah% un prince du sang-, un ministre, le roi lui-même, osaient enfreindre les lois; ils n'auraient potn^ rien au monde transg-ressé les prescriptions de l'éti- ({uette.
La mort de M"'' la marquise de Pompadour nous en donne un g'rand exemple;
De son vivant, elle était plus que reine; morte, elle n'appartient plus à rien de ce qui touche aux g'rancleurs de la terre; elle échappe à toute étiquette; il n'y [a pas de chapitre au cérémonial pour rég-ler les honneurs qu'on peut rendre à une femme qui a été tout ce que la fantaisie peut rêver, qui n'a été rien de ce que la réalité officielle accepte. On l'enterre avec moins d'éclat qu'une simple houtiquière de la rue Quincampoix.
Et derrière la vitre d'où il reg-arde passer la dépouille de celle qui fut l'arbitre de ses joies et de ses dissipations, le roi Louis XV ne trouve qu'un mot : « Pauvre marquise ! elle s'en va par un bien mauvais temps! » C'est odieux, mais l'étiquette n'en permettait pas davantag^e.
Il y avait l'étiquette de Versailles, la g-rande, la solennelle.
Il y avait l'étiquette de Mari y, de Trianon, de Gompièg-ne.
Enfin, quand le roi, accablé de ces g-randeurs, désirait une vie plus simple, il faisait un voyag-e à Ghoisy, à Crécy ou à Bellevue.
A la cour, toute chose avait son cérémonial oblig*é, rég-lé par les décisions d'un conseil qui avait pour mission de sauveg-arder les droits, de peser toutes les prétentions.
Les règ-les de l'étiquette ont été formulées au détriment de la liberté des rois par les g-rands du royaume, pour s'assurer des charg-es honorifiques et des prérog-atives inaliénables.
II y avait un cérémonial pour la naissance du Dauphin ; il différait de celui qu'on observait à la naissance des prin^ cesses ou des princes puînés;
II y avait un cérémonial pour les mariag^es, pour les enterrements; il y en avait un pom^ les lits de justice, les ré-
j'j(i LETIOLETTE.
ceptions du parlement, les visites des échevins de Paris, les réceptions d'ambassadeurs, selon l'importance des g'ouvernements représentés ; pour les serments, les hommag-es féodaux, les révérences.
Il y avait un cérémonial pour chaque acte particulier de la vie domestique, depuis le lever jusqu'au coucher.
L'étiquette des appartements du roi, de la reine et du Dauphin formait à elle seule un g"ros volume de prescriptions minutieuses.
Il y avait six sortes d'entrées chez le roi :
Entrées familières; le roi était dans son lit;
Entrée de la g-arde-robe ;
Entrée des brevets ; le roi passait de sa chambre à coucher dans la chambre où il devait s'habiller;
Entrée de la chambre; elle avait lieu au moment où le roi allait faire ses ablutions;
Entrée après la chambre ; elle était particulière aux ducs et pairs, aux maréchaux de France et à ceux des seigMieurs qui y étaient admis par faveur;
Entrée g-énérale, au moment où la chemise allait être présentée au roi.
11 fallait être prince du sang* pour avoir le droit de prendre la chemise des mains du g*rand chambellan et la passer au roi. Les princes du sang' avaient ég^alement le droit de prendre la serviette des mains du premier maître d'hôtel pour la donner à Sa Majesté. Ce fut une gTande joie dans la maison de M. le duc du Maine, lorsque l'ordonnance de 1723 lui accorda, ainsi qu'à M. le comte de Toulouse, le droit de la chemise et celui de la serviette.
Un jour, le vieux maréchal de Richelieu présente la robe de chambre au roi. Sa Majesté, occupée à parler chasse,
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ne l'aperçoit pas, et va causer avec un chasseur qui était du côté opposé. Le maréchal, les bras tendus, le suit en chancelant; Louis XV, plein de son sujet, revient à l'endroit d'où il était parti. Le maréchal, toujours nanti de la robe de chambre, revient sur les pas de son maître, qui fait encore quelques tours sans le voir; et cette scène, qui dura quelques minutes, ne fut pas suffisante pour déterminer M. de Richelieu à renoncer aux honneurs de présenter un vêtement et un chapeau.
Parmi les particularités bizarres de l'étiquette, il suffira d'indiquer le cérémonial oblig-é pour le bouillon du roi.
Lorsque le bouillon est apporté par l'écuyer de la bouche, l'officier du g-obelet et le contrôleur ordinaire de la bouche, l'huissier annonce au premier g^entilhomme de la chambre les seig-neurs qui ont le droit d'assister à la prise du bouillon. L'entrée du bouillon, les jours de médecine, subissait une lég*ère modification. Le premier médecin, les médecins, chirurgiens et apothicaires ordinaires de quartier, devaient y assister. Dans le conseil du cérémonial du mois d'avril 1757, il fut décidé qu'à l'avenir le premier maître d'hôtel assisterait à tous les bouillons. Cette décision fut prise un jour que l'écuyer de la bouche et ses deux acolytes ayant été retenus par un service extraordinaire et non prévu, le roi avait été privé de son bouillon. Il était beaucoup moins grave de supprimer la collation du roi que de la lui faire présenter par un serviteur dont ce n'était pas la fonction.
Dans les dernières années de son règne, Louis XV se plaisait à échapper à l'ennui du cérémonial.
Un petit hobereau de province, venu à Paris pour étudier le droit, r«Vait dans sa mansarde aux splendeurs de la cour.
« Si je pouvais parler au roi, se disait-il, ma fortune serait faite ! » Et, tous les jours il errait autour des g-rilles du château, montrant sa fîg*ure éveillée aux g-ardes, aux huissiers; saluant, d'un air d'intimité, quelques g'rands seig-neurs qu'il avait coudoyés au théâtre ou rencontrés dans deux ou trois salons où il avait accès.
Enfin, apprenant que le roi était à Trianon, il y courut. Mais il n'était pas facile de franchir les gorilles de ces jardins : il y avait à chaque porte un hallebardier, qui vous barrait le passag'c.
Cependant notre jeune homme saluait à droite, à g-auche, toutes sortes de fig-ures connues ; mais apercevant l'aumônier de quartier, qui était justement son compatriote, il lui prit le bras et entra bravement.
Le roi se promenait dans les jardins. Notre jeune homme se tenait sur ses pas, et contemplait Sa Majesté d'un reg-ard si tendre et si persistant, que Louis XV finit par vouloir connaître la cause de l'assiduité de ce jouvenceau de bonne mine.
D'un g'este, il l'appela devant lui.
« Au bout du compte. Monsieur, lui dit-il brusquement, que voulez-vous?
« — Le bonheur de voir Votre Majesté, Sire. »
Cette réponse, faite avec l'effusion d'un cœur naïf et sincère, décida de son sort.
« Votre nom ? demanda le roi.
« — Le chevalier de Non, Sire.
'( — Eh bien. Monsieur le chevalier de Non, vous serez toujours le bienvenu à Versailles. »
Dès le lendemain, le roi se plaisait à causer avec lui, à l'interrog-er, à rire de ses reparties; et comme l'étiquette
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interdisait à ce jeune inconnu l'entrée des appartements, il le nomma, pour commencer, g-entilhomme ordinaire de la chambre. Il avait alors dix-huit ans. Deux ans plus tard, il était secrétaire d'ambassade et bientôt après ministre plénipotentiaire.
Cet audacieux, le seul peut-être qui, pendant toute la durée du règ-ne, eût osé violer l'étiquette et tirer profit de ce méfait, n'était autre que le savant et illustre Vivant de Non, surnommé depuis, par Napoléon, Y homme vnworsel et itulispemable.
Nous voilà déjà bien loin de VAlmanach royal l C'était alors le recueil nécessaire des noms les plus g-lorieux de cette maison de Bourbon , qui prétendait n'avoir pas d'ég*ale sous le soleil. A chacun de ces noms, devant lesquels chacun s'inclinait, les Français peuvent répondre aujourd'hui : Mort sur léchafaudl Le roi? la reine? Madame Elisabeth de France? morts sur l'échafaud ! Après ces noms aug-ustes^ VAlmanach royal inscrivait sur sa liste fastueuse tous les g'rands dig-nitaires de l'Egalise et de la cour, les cardinaux, les archevêques, les évêques, les abbés commendataires, — décapités, dépouillés, mis en fuite, écrasés sous les débris du trône et de l'autel! Venaient ensuite les parlements, les cours souveraines, les commensaux de la maison du roi, les secrétaires du roi, au nombre de neuf cents, auxquels il était enjoint de porter leurs écritoires honnêtement. Après quoi brillait du plus vif éclat cet ordre royal, le plus beau et le plus admiré des ordres de l'Europe, avec la Jarretière et la Toison d'Or, l'ordre du Saint-Esprit, et ensuite l'ordre de Saint-Louis, et les ordres de Saint-Lazare, de Jérusalem et de Notre-Dame du Mont-Carmel, et l'ordre
de Saint-Mioliel, chevalerie instituée par Louis XI, clievalerie bourg'eoise et roturière comme le roi qui l'avait créée.
Quel tapag'e c'était alors pour occuper dans VAlmanach royal rien qu'une lig-ne, et comme on se disputait pour savoir à quelle pag-e, à quel endroit de tapag'e! Grandes batailles, dont le souverain jug-e, après le roi, était M.Gliérin, un homme qui savait les ascendants et les descendants, les ag-nats et les cog*nats de toutes les familles nobles de la France, seulement depuis Adam! A M. Gliérin nul n'était assez habile ou assez hardi pour demander une injustice; il donnait à chacun et à tous ce qui leur revenait d'autorité et de respect. Gelui-ci , nommé d'hier, obtenait à peine de M. Ghérin le messire ; tout au plus lui disait-on Monsieur le chevalier. Monsieur ï écuyer. Les nouveaux anoblis étaient les plus petits de l'échelle de la noblesse; venaient ensuite, déjà plus importants dans le nobiliaire de France, MM. les membres des douze parlements du royaume, de la cour des Gomptes, de la cour des Aides, de la cour des Monnaies ; les maîtres des requêtes, lesg'rands baillis, g-énéraux, g-ouverneurs, les lieutenants g-énéraux d'épée. Que si vous aspiriez à l'honneur très-envié de monter une fois en toute votre vie dans les carrosses du roi, ce qui vous donnait le droit de suivre le roi à la chasse et d'être présenté à la cour, M. Ghérin exig-eait vos preuves de noblesse, des preuves certaines, authentiques, non interrompues, depuis Fan 1400 tout au moins. Aviez-vous par bonheur un siècle de plus sur la tête de vos ancêtres, M. Ghérin vous faisait un beau salut par dessus le marché. On n'était pas aussi sévère quand il s'ag-issait de choses moins importantes que de monter dans les carrosses du roi. Par exemple, pour être pag'e de la
grande ou de la petite écurie, pour être pag-e de la chambre du roi, voire de la chambre du duc d'Orléans, de M. le prince de Gondé ou de M. le duc de Penthièvre, il ne fallait que deux cents ans de noblesse. Il n'en fallait g-uère moins pour porter la chaise percée du roi. Quand Sa Majesté prenait médecine, ladite chaise était portée l'épée au côté et en g-rand cérémonial. Quoi d'étonnant? le g-rand maître de la g'arde-robe était M. le prince de Gondé en personne.
Versailles, en ce temps-là, savait le blason. Il connaissait les oiseaux : aig*le, paon, coq, canette et merlette. Il connaissait les poissons : dauphin, barbota chabot, coquille. Les plantes, les fleurs, les fruits héraldiques, les raves tig'ées et feuillées, il les préférait à toutes les fleurs des jardins et prairies. Il se retrouvait sans peine en tous ces casques, couronnes, chaiisse-trapes, écussons, g on fanons ; enfin, pour conclure, comme il portait deux fleurs de lis dans ses armes, il avait toujours à la bouche la devise de la maison de Bourbon : « Les lis ne travaillent pas! » Dans cette abrutissante étude, Versailles avait un immense org*ueil.... l'org-ueil est tombé en même temps que les pierres taillées et sculptées de ces anciennes maisons. Tout a changée, la forme et le fond. Ils sont morts, ces propriétaires des g-rands hôtels, dont le nom était inscrit sur un marbre.
Mais aussi quel org-ueil dans ce Paris des révolutions et des tempêtes! quelle résistance aux volontés du maître, quelle ironie infatig-able et quelle émeute au premier prétexte! «Ah! si tu m'appartenais, s'écriait Pierre le Grand avec un g-este de menace, je te renverserais, je te ferais brûler; tu ne serais plus qu'un villag-e, si j'étais roi de France! » Il était prévoyant, cet empereur de Russie; il avait deviné que cette tête immense de la France en-
traînerait dans un jour prochain la ruine et la chute de ce g-rand corps.
Pour conclure en tous ces détails qui touchent à la noblesse, on remontera jusqu'au livre intitulé : Mémoires historiques, par Amelot de la Houssaye, et l'on verra comment, en 1722, les plus grands seig-neurs étaient traités par un esprit net et droit. Écoutez l'auteur, il vous dira que « les Bouillon ne sont pas princes d'Auverg-ne » ; à Tentendre, « les Luynes sont très-heureux que le connétable soit mort jeune ». Il vous dira bien autre chose vraiment. Les l'Aubespin'se sont entés sur les vieux l'Aubespin d'Orléans. La Feuillade n'est point d'Aubusson. Les Béthune-Ghâtillon ne sont point ce qu'ils disent. Bossuet, l'évêque de Meaux, entreprit l'archevêque de Cambrai par jalousie et non par relig-ion. Les Harlay ont écartelé d'armes qui ne sont pas à eux. Mézeray a vendu aux d'Effîat un bisaïeul qu'ils n'avaient pas. Le marquis de la Bivière, g*endre de Bussy, est petit-fîls d'un laquais, qui trouva et rapporta un billet de 800,000 livres après la mort du maréchal d'Ancre. Les Valençay descendent du valet de chambre d'un duc de Bourg-og-ne, à qui il vola ses pierreries après sa mort. Les Mouchai viennent d'un apothicaire d'Annonay, en Vivarais. Le duc du Lude, en épousant une Feydeau, dit qu'il s'était réfug'ié dans une boutique parce "que ses créanciers le voulaient mener à l'hôpital. Nog-aret est moins que rien. Le cardinal de Furstemberg* était un milord avec les femmes et n'est parvenu que par elles. Les Glermont ne sont point Tonnerre.
Or, tous ces nobles, vrais ou faux, sur lesquels il y avait tant à g-loser, si vous saviez comme ils étaient avides et souvent cruels ! Le jeune duc de la Meilleraie, en conduisant
lui-mr'me sa propre chaise, renverse une femme au coin de Saint-Sulpice. Un prêtre arrive et fait des remontrances à ce jeune seig-neur.... Il reçoit un coup de fouet dans la fig"ure, et il fallut enfermer le duc à la Bastille pour satisfaire l'opinion publique. Dans cette même Bastille, un jour que l'on transportait un prisonnier d'une chambre à l'autre, il résiste, il se défend avec une fourche. On le tue à coups de fusil, après quoi on fait le procès au cadavre, et ce malheureux corps est traîné sur la claie et pendu en Grève, par les pieds, chacun s'indig'nant de cette inexplicable cruauté.
Le comte de Valmont, chevalier de Saint-Louis, avait fait toutes les g-uerres qui sig'nalèrent si tristement le milieu du règ-ne de Louis XV, et, sitôt qu'il put rentrer dans sa maison, il y revint très-fatig-ué de ces long-ues batailles, et poursuivi dans ses rêves par le spectacle affreux de ces villes renversées et de ces peuples ég'org'és pour des causes si futiles. Pour tous les soldats, la g-uerre est une profession terrible; elle était, pour le comte de Valmont, un métier plein d'ennuis et de remords. Il n'aimait pas la g-uerre. Une fois même, il fît bien rire à ses dépens, lorsqu'à l'avantg-arde, où il se tenait avec son frère, aux premiers jours du mois de juin, voyant tomber une douce pluie, ils dirent, celui-ci à celui-là et celui-là à celui-ci :
(( Voyez , mon frère , que de bons foins dans nos prairies ! »
« Voyez, mon frère, que de vendang'cs sur nos coteaux ! »
Le g-énéral en chef s'était beaucoup moqué de ces foins et de ces vendang-es; l'armée, à son exemple, en avait fait des g'org-es chaudes, et le chevalier de Valmont, voulant à
tout prix effacer cette mauvaise impression, se fit tuer à la première rencontre avec l'ennemi. Son frère y perdit le bras droit, et dans sa furie il disait encore : « Ah! que de foins, mon frère, dans nos prairies! et que de raisins sur nos coteaux ! »
A peine g-uéri, le comte de Valmont revint en toute hâte au châleau que lui avait laissé son père. Il s'établit dans ces campag*nes dont il avait vendu une bonne partie pour payer ses dépenses à l'armée; enfin, pour réparer tant bien que mal la maison qui tombait en ruines, il épousa sa jeune parente et voisine, Athénaïs de Montbrun, qui l'aida de son mieux à rétablir sa fortune. Elle lui donna même un fils, le dernier des Valmont, unique espoir de cette famille ancienne dans la province du Lyonnais.
L'enfant g'randit vite et bien. De très-bonne heure on put voir qu'il porterait dig-nement le nom de ses aïeux; mais, autant que son père et son oncle, il aimait les belles prairies, les doux vig-nobles, le g-rand fleuve dont les eaux portaient au loin le murmure et la fécondité. C'était bien le dig'ne enfant d'une époque où les armes faisaient silence; où les vieux capitaines ne song-eaient plus qu'à bien mourir, oublieux, cette fois, de l'ancien lang'ag-e et du droit féodal. Ces braves g'ens, héritiers des anciens preux, dont les pères étaient à la croisade de Saint-Louis, comprenaient confusément que l'aristocratie disparaîtrait bientôt dans les prog-rès des libertés nouvelles. Ils honoraient la paix féconde et calme, autant que les anciens avaient aimé la g-uerre, et voilà pourquoi ils laissaient gTandir leurs petits-fils dans les campag'nes clémentes avec les jeunes chevaux de leurs écuries. « Pâturag^e et laboiiràg^e, » disait M. de Sully, revenu des g'uerres d'Henri IV, et nléme il £lv£lit fait aux laboureurs
l'inestimable présent du ver à soie. On venait admirer de ving-t lieues à la ronde, à Valmont, les mûriers que le seig*neur du lieu avait plantés pour célébrer la naissance de son fils, nouvelle fortune ajoutée au g'ag*ne-pain du laboureur.
Notre sag-e et paisible capitaine était revenu des champs de bataille non-seulement privé de sa main droite, mais encore accablé de toutes les infirmités qu'apportent inévitablement les labeurs et les misères du dieu Mars, pour parler le lang-ag'e de ce temps-là. On vieillit vite à la belle étoile, et, sitôt que la jeunesse est partie, un soldat se trouve en proie à toutes sortes d'épreuves. De toutes ces épreuves la g-outte est la plus cruelle. Elle est semblable à l'ancienne torture; elle vous brise en attendant qu'elle vous tue. Alors, malheur à l'homme impatient qui ne sait pas souffrir! Le comte de Valmont était de ceux-là. Il eût plus volontiers, même en détestant la g-uerre, affronté le canon charg-é à mitraille, qu'un accès de g-outte, et nous le trouvons, à l'heure où commence l'historiette que voici, cruellement étendu sur son lit de douleur. Ses plus vieux serviteurs osaient à peine l'approcher. 11 refusait de voir la comtesse sa femme, et peu s'en fallait qu'il ne rudoyât son fils unique, Albert, jeune homme aux traits charmants, que son père embrassait avec tant de joie et de bonheur, au premier répit que lui laissait l'indicible torture.
Au plus cruel moment de cet accès, que le mohidl^e accident irritait encore, arriva dans le château désolé une citalion à comparoir au parlement de Paris, pour certains droits seig*neUriaux qui, depuis longtemps, étaient disputés par les voisins du comte de Valmont. La rivière, ornement et fécondité de la contrée^ était revendiquée par quatre ou
208 HISTUlllE DE LA COMTESSE UE VALMOiNT.
cinq riverains tout-puissants à la cour, et dont le crédit semblait formidable, surtout pour un vieil officier mécontent qui ne se g'ênait pas lorsqu'il fallait qualifier les g-énéraux et les ministres.
A cette invasion d'un procès, aussi dang'ereux que la g-outte, le goutteux gronda de plus belle, et son indig-nation dépassa toutes les bornes. :I3 .s^fî-^-
.,,« Les brig^ands! s'écria -t-il, ils choisissent pour me ruiner le moment où je ne saurais faire un pas, quand; eux-mêmes ils vont assiég^er la porte de nos jugées ! Je serais mort, ils n'en feraient point davantage. Hélas ! que deviendra la terre de Valmont, privée à jamais de ses courants d'eau si fertiles? »
A ces lamentations la mère et le fils ne savaient que répondre. Ils trouvaient, cette fois, que le maître avait raison. A la, fin, la comtesse, prenant la parole, et de sa plus douce
« Monsieur, dit -elle à son mari, vous savez que nous avons laissé dans Paris des amis et des parents, qui ne sont pas sans crédit. Mon gTand-père a porté l'hermine, et: je suis la nièce d'un président à mortier. Si donc vous vouliez me promettre...
« — Allez au diable! s'écria le comte, en ressentant une douleur nouvelle dans son g^enou droit.
« — C'est à peu près où je veux aller, reprenait la dame en souriant. Aller au diable ou chez son rapporteur, c'est à peu près la même chose. Eh bien, j'irai, si vous voulez, et notre fils restera près de vous. Vous savez s'il vous aime et, vous honore.
« — Oui, mon père, dit le jeune homme, et chacun de nous fera son devoir. Partez donc, ma chère mère. Nous ne
HISÏOIHE DE L\ COMTESSE UE VALMOM. 20'J
pouvons pas espérer un avocat plus éloquent et plus habile que vous. »
Force fut au malade de se résig-ner à ce parti.
Le jeune Albert de Valmont était, en effet, le plus tendre et le plus dévoué des fils; timide avec son père, plein de respect pour sa mère, affable et bon aux pauvi'es f>'ens. Chacun célébrait sa bienfaisance et sa justice ; il était bien le tîls d'une époque indulg^ente, où toutes les aspérités allaient s'affaiblissant chaque jour. Il avait beaucoup plus les apparences d'un bourg'eois que les façons d'un g-rand seig'neur. Toute la g-énération nouvelle était ainsi faite; abandonnée à ses bons instincts, elle allait au-devant de toutes ces réformes salutaires que des fanatiques ont ensang'iantées plus tard.
En ceci la comtesse de Valmont tenait beaucoup de son fils. Elle n'avait pas d'org-ueil ; elle était simple et vraie, avec une âme ouverte à toutes les impressions. La grande noblesse lui faisait peur; elle se contentait parfaitement de la noblesse de robe, et, dans son estime, l'hermine avait le pas sur un duc et pair. Elle avait l'esprit ag-réable ; elle parlait bien, elle écoutait mieux. Elle était jeune encore et fort jolie. En elle on ne trouvait rien que d'aimable et rien d'imposant.
Quand elle eut fait tous les préparatifs, car la route était long'ue en ce temps-là, qui séparait Lyon de Paris, la comtesse de Valmont prit cong-é de son mari et de son fils, et le vieux g-entilhomine, en la voyant partir, versa des larmes abondantes. 11 aimait sa femme, au fond du cœur ; elle avait été son ang-o g-ardien ; et elle allait courir tant de dang-ers pour défendre et protég-er la fortune de lour maison !
Dans ses moments de convalescence, M. de Valmont n'eût pas laissé partir la comtesse.
(( Hélas ! pensait-il, ce n'est pas ma faute ! »
Et plus que jamais il jurait contre son mal.
En moins de huit jours^ tant elle allait vite, la comtesse arriva dans ce Paris des fables, où chaque minute est un événement, où chaque homme est un prodig-e , où le miracle est un fait de tous les jours. A cette époque, Tétrang'er était le bienvenu dans ces maisons parisiennes, où chaque appartement contenait la chambre de Vhûte, l'hôte apportant avec soi les nouvelles de la province et l'écho des bruits les plus lointains. La comtesse à peine arrivée fît prévenir sa cousine, la baronne d'Holbach, qui était la femme de ce -fameux baron d'Holbach, un très-bon homme, entêté de philosophie. Il aimait le g-enre humain, mais il détestait le bon Dieu ; il n'eût pas donné une chiquenaude à un enfant, mais il eût foudroyé le Saint-Esprit. Son g-rand bonheur était de se faire un nom fameux parmi les incrédules; il n'a réussi qu'à g^ag-ner sa place au second rang* des philosophes. ■Sa maison, très-opulente, était ouverte à tous les libres penseurs, et quand par hasard l'un de ces messieurs avait besoin d'un habit neuf, il le trouvait à l'instant chez le baron d'Holbach.
La comtesse de Valmont fut la bienvenue en cette hospitalière maison. Chacun la trouva belle et de bonne compag-nie. En peu de mots, elle raconta les motifs de son voyag-e^ appuyant fort peu sur un procès si g-rave, et quand son oncle, le président à mortier, l'eut bien rassurée en disant que son procès était imperdable, mais qu'il fallait attendre, et que le rapporteur n'était pas encore prêt , elle s'abandonna volontiers au bonheur d'habiter une belle maison,
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d'aller une fois par semaine à la Comédie, un autre soir à l'Opéra, et le reste du temps d'entendre en un beau salon, bien meublé des peintures de Lancret, de Watteau et de Boucher, une demi-douzaine de beaux esprits, que l'on s'arrachait dans la ville, et que chacun désig^nait à son voisin, disant tout bas : « C'est lui! le voilà qui passe! »
(( Oh ! disait un vieux poëte (il y a dix-huit cents ans déjà), c'est un g*rand honneur d'être ainsi désig-né par tous les hommes intellig'ents d'une g'rande cité. »
Gomme elle avait à faire une suite de visites, non-seulement pour solliciter son procès, mais encore pour se rappeler au souvenir des anciens amis ou des alliés de sa maison, la comtesse eut g-rand soin de s'adresser aux bonnes faiseuses, et de renouveler sa g-arde-robe, en beau ling-e, en habits précieux, en ag'réments de toutes espèces. Ainsi parée, elle eut dix ans de moins, et les g-alants n'auraient pas manqué autour de cette belle, pour peu qu'elle eût été plus atfable ou moins sérieuse. Mais elle était une honnête femme, et le premier qui se hasarda à lui porter des paroles malsonnantes, fut reçu de telle sorte, que tous les autres restèrent à distance. Elle fut donc à l'abri des g-alants, mais non pas des philosophes. Elle assista, sans rien craindre, à ces fameux soupers du baron d'Holbach, où les mystères les plus redoutables étaient mis en question, où le rire était une insulte aux plus antiques croyances. Or, c'était là une conversation d'autant plus dang-ereuse, qu'elle était dans la g'râce et dans l'accent même des plus honnêtes g-ens.
Après s'être un peu débattue en son par-dedans, la comtesse y fut prise, et s'abandonnant au charme inaccoutumé de ces beaux esprits, il advint qu'elle commença à trouver Un attrait réel en ces discussions dang-ereuses. Bref, hier
encore elle était croyante et le lendemain elle était en plein doute. Une fois dans ces dang-ers, l'esprit va vite, et d'autant plus vite, que ces prédicateurs tout nouveaux n'étaient rien moins que les plus beaux g-énies du siècle passé.
Celui-ci 's'appelait M. le baron de Grimm. Il parlait à voix basse et s'écoutait parler. Il riait de l'honneur des femmes; il ne croyait pas à la justice; à peine s'il croyait au courag'e. Il enreg-istrait dans ses papiers les scandales de la ville et de la cour, et comme il était le premier à les savoir, il en donnait les prémices à la société du l)aron d'Holbach. Ce M. de Grimm était plus Allemand que Français; le duc de Saxe^Gotha en avait fait un baron et son envoyéien France.
Le second de ces philosophes était un Genevois,, qui toii-: chait à l'âg-e mùr. Il venait du fond de sa patrie, après avoir déjà traversé bien des aventures. Mais celui-là était l'éloquence en personne. Il était semblable au volcan sous la pression d'une lave ardente, et sitôt qu'il daig-nait parler, toutes les âmes étaient attentives. Son gTand bonheur était de démolir les anciennes sociétés et de déchirer les vieux codes. Si M. de Grimm était g^alant et dameret, celui-là n'était jamais plus heureux que quand il accaljlait les femmes de ses injures, et les femmes raffolaient de leur ennemi Jean-Jacques Rousseau.
Le troisième était un esprit plein de feu et de fumée.
Il était tour à tour superbe, indig-né, charmant. Poursuivant de la vérité, ce g-rand fantôme, il la voyait tantôt à sa droite et tantôt à sa g'auche, oublieux de la chercher où se lient la vérité sans voiles et sans taches. 11 s'appelait Diderot, cet orateur des salons et des carrefours. Ami du peuple, il était recherché des plus g-raiids seig'neuj's; il écri-
vait des contes qui couraient le monde et des drames qui remplissaient le Théâtre-Français. C'était l'un des plus dang*ereux causeurs que put rencontrer une âme timide, un esprit faible, et bien peu de croyances lui résistaient.
On voyait arriver plus rarement chez le baron d'Holbach un homme à la mine austère, au sourire sérieux. Il inspipirait peu de sympathie au premier abord; mais bientôt, quand on avait deviné, sous cette froide enveloppe., un cœur g'énéreux, cet homme avait bien son charme, et sitôt qu'on l'aA^ait nommé, c'était à qui s'empresserait de Tentendre. M. d'Alembert (c'était lui), en sa qualité de président des deux Académies, jouait un g'rand rôle dans toute l'Europe, et de très-g-rands princes, le g'rand Frédéric' à Berlin, la g'rande Catherine à Saint-Pétersbourg", lui demandaient ses conseils. Il ne discutait pas, il ne dissertait pas, il parlait à la façon d'un oracle, et ne trouvait pas de contradicteurs. On racontait dans les coins du salon certaine aventure de cet homme, qui lui faisait le plus g'rand honneur. Enfant abandonné sur les marches de Saint-Jean le Rond, il avait été ramassé par une vitrière, et quand il fut devenu plus tard l'un des ornements de Paris , une g'rande dame ayant voulu le reconnaître pour son fils, il répondit en s'inclinant : « .le suis, madame, le fils de la vitrière. »
Il habitait encore, à cette heure, une petite chambre au log-is de sa mère adoptive. Supposez cependant une dame de province attentive aux moindres paroles de M . d' Alem^ bprt, et vous comprendrez bien vite qu'elle n'ait pas résisté plus long*temps à ce terrible enseig*nement.
Dans cette réunion de révolutionnaires (le mot n'était pas encore inventé) M"" de Valmont aperçut un soir, assis dans
un fauteuil , et grelottant au coin d'un grand feu, un homme maigre, aux yeux d'escarboucles, et dont le sourire était infini. C'était un aspect étrang'e, et, même en se défendant contre une pareille fascination, l'esprit le plus fort était bientôt vaincu. Chaque parole de cet homme était comme un fer roug-e qui s'enfonçait dans la conscience de son auditoire, et son rire, évidemment, de près ou de loin, renversait une citadelle, une ég-lise, une renommée, une force, ou tout au moins une g'ioire. Il était vêtu comme un très-g*rand seig'neur, en contraste avec ces habits nég-lig-és, et, pendant que ses camarades en bas de laine s'honoraient du titre de citoyens, il s'intitulait seigneur et comte de Ferney, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Du premier coup d'œil et sans l'avoir jamais vu, la comtesse reconnut Voltaire, et, dans son premier transport, elle porta à ses lèvres cette main sèche où brillait un rubis royal, à travers les dentelles d'Ang-leterre.
« Ah! madame, s'écria le poète en s'inclinant, comme vous me vieillissez! »
Dans cette académie, et c'est pourquoi elle était au moins aussi célèbre que l'Académie française, les dames étaient admises, à condition qu'elles auraient autant d'esprit que leurs camarades de l'autre sexe.
On y voyait M"^ Aïssé, une fille d'Orient; M"^ de l'Espinasse, étincelante de hardiesse et de bons mots. M'" Clairon, une curieuse du premier ordre, y venait essayer ses rôles nouveaux; M""' d'Houdetot, toute jeune, et M"" d'Épinay, dans l'épanouissement de ses trente ans, prenaient leur juste part de ces fêtes du bel esprit. On parlait encore en ce g"rand salon de M"''Laurette de Malboissière, et chacun redisait la g-aieté, le bonheur, l'ing-énuité de cette jeune
HISTOIRE DE LA COMTESSE DE VALMONT. 2dS
savante. Elle-même, M"' du Ghàtelet, avait été conduite en cette maison du sceptique par M""" de Boufflers. M""" du Deffand n'y venait plus depuis qu'elle avait été supplantée par sa dame de compag-nie, M"° de l'Espinasse. Ils n'étaient pas sans se haïr et sans se jalouser quelque peu les uns les autres, ces amis du baron d'Holbach; mais le premier dont ils se moquaient en mang'eant son dîner, c'était M. le baron. C'est souvent traître un bel esprit. Qui s'y frotte s'y pique, a dit la sag-esse des nations.
Toutefois, si l'on vient à se rappeler la g'râce et l'éclat de ces fameux sceptiques, prédicateurs des nouvelles doctrines, on comprendra facilement quels ravag'es ils devaient produire en cette intellig-ence ouverte à toutes les nouveautés. Au déclin du dix-huitième siècle la province était bien en retard sur la ville capitale. On y parlait encore un lang^ag-e plus voisin du patois que de la lang*ue animée et lég-ère des beaux salons de Paris. Dans ces lieux ag'restes qui se sont si fort rapprochés depuis seulement une trentaine d'années, les femmes en étaient restées au catéchisme et aux modes de leurs gTand'mères. Les hommes portaient les habits et se servaient des charrues d'autrefois. Un antiquaire a rencontré nag'uère cette inscription dans le cimetière d'un villag-e à cinquante lieues de la Bastille: Ici repose Honoré Durand, Il avait fait une fois le voyage de Paris. Toute autre femme, à la place de M"" de Valmont, n'eût pas résisté davantag'e à ces doctrines si nouvelles, parties de si haut. A peine elle essaya de les combattre une ou deux fois, mais elle comprit bien vite qu'elle n'était pas plus forte, et, semblable au rameur inhabile qui renonce à remonter le courant d'un g-rand fleuve, elle s'abandonna sans crainte au fil de l'eau courante.
,, w II faut convenir, disait un soir Denis Diderot, que, pour une dame de province, la belle comtesse a déjà fait de gTands progn^ès. »
Ces prog'rès auraient été bien plus rapides sans les fréquentes visites qu'elle faisait à son oncle le président. C'était un homme austère, un chrétien de la vieille roche, et qui vi-
.ivait' complètement éloig*né des nouveautés philosophiques. A peine s'il avait accepté, mais non pas sans y contredire , les progTès indiqués par M. le président de Montesquieu. Il vivait seul dans le fond du Marais, sur les confins du fameux hôtel de M. de Pimodan, son confrère, dont le faste et l'ornement faisaient un si g-rand contraste avec les hôtels d'alentour.
Dans ce sombre log^is, tout rempli des senteurs d'autrefois, les murailles étaient charg^ées, pour unique ornement, d'une antique tapisserie , sur laquelle étaient clouées, dans leurs cadres autrefois dorés, les imag-es peu complaisantes des mag'istrats et des présidents de la famille Thélusson, les dames tenant pour la plupart une rose à la main, et les hommes les balances de la justice. On ne voyait g-uère en ceiieu peu eng-ag'cant que des plaideurs, des hommes de justice, et chaque jeudi le révérend père Nicolas Petitpied, un pantouflier de la Sorbonne et g*rand ami du président de Thélusson. Ce jour-là ils dînaient ensemble, et M. le docteur en Sorbonne se plaisait à redire a son dig^ne ami les livres qu'il avait censurés dans la semaine, et qui, presque tous, à l'entendre, avaient mérité d être brûlés par la main du bourreau, au pied même du g-rand escalier de justice. Or, chaque fois, c'était entre les deux amis, à qui défendrait le mieux l'orthodoxie et l'obéissance^ oubliées si complètement dans ces temps malheureux. Mais quoi! d'une visite
à l'autre il arrivait que la belle plaideuse oubliait les leçons de son oncle et les menaces du terrible polémiste, Nicolas Petitpied. Plus d'une fois même, elle retrouvait dans la maison du baron d'Holbach ces mêmes livres qu'elle croyait anéantis dans le bûcher, ou prisonniers à la Bastille, et la voilà, sans trop de peur, qui se mettait à les lire, et ne se déplaisait pas à ce g-oùtde roussi. Entre autres dang-ers, elle pouvait feuilleter tout à l'aise les livraisons de Y Encyclopédie, et très-souvent elle se demandait par quel motif était prohibé ce gTos livre ennuyeux comme la pluie. Hélas! justement parce qu'il était défendu, elle trouvait à le lire un certain plaisir. laBnjnuu bi >iU ju ic :
Mais rien ne pouvait affaiblir les nobles instincts" de son cœur. Elle aimait son mari, même dans ses brusqueries; elle adorait son fds. Elle écrivait chaque semaine à ce jeune homme les lettres les plus touchantes, mais aussi les plus étrang-es, et ce n'était pas sans une surprise voisine de l'épouvante, que le jeune Albert de Valmont suivait dans les confidences de sa mère ce que la dame elle-même appelait les progrès de sa raison. Sitôt qu'elle avait raconté les phases diverses de son long* procès, elle entrait résolument dans les dissertations sans fin qu'elle avait entendues à la tableet dans le salon du baron d'Holbach. Tantôt elle proclamait l'irrésistible autorité de la relig-ion naturelle, et tantôt l'impuissance et les déceptions de la loi naturelle. Aujourd'hui elle s'attaquait aux préjugés de la naissance, disant que toiis les hommes étaient ég-aux, et que le fils d'un repris de justice était au niveau d'un duc et pair. Le lendemain, autre llième. Elle venait de comprendre enfin que la passion était une excuse suffisante à toutes les fautes des femmes, et que les moralistes avaient gM^and tort de leur imposer la néces-
site de tenir les serments faits à l'autel. Quant au respect du fils pour son père et sa mère, elle en faisait presque aussi bon marché que de tout le reste. Elle demandait de quel droit les parents pouvaient exig-er tant de déférence et d'abnég-ation pour le prix de quelques mois de nourrice. En même temps, elle affranchissait le valet de l'obéissance à son maî' tre, ajoutant, sur la foi d'un économiste appelé M. Melon, ancien secrétaire du rég*ent, que le fermier ne devait rien pour son fermag^e. Enfin , elle ne comprenait pas tant de cérémonies relig-ieuses qui prenaient le plus beau temps de la vie, et chaque fois que se rencontrait sous sa plume un scandale, elle donnait raison facilement à la fille perdue, et trouvait que le père de famille avait tort de s'opposer à tant de mariag'cs disproportionnés, que M. de Voltaire avait pris sous sa protection dans sa comédie intitulée : Nanine, En toutes ses lettres si tendres pour son fils, elle ne laissait passer aucune occasion de lui montrer comme on marchait vite et bien dans les nouveaux sentiers pleins de chansons, de disputes et d'un doute infini.
Tout d'abord, à la lecture de ces choses inattendues, écrites par une mère qu'il entourait de ses respects, et qui avait été jusqu'alors le dig*ne objet de sa reconnaissance, le jeune Albert se demanda si vraiment c'était bien l'écriture et le seing" de sa mère. Il ne reconnaissait plus, dans ce mélang-e incroyable de vérités et de paradoxes, l'esprit net et droit de la comtesse. Il cherchait à s'expliquer cet oubli si profond des anciens devoirs dans un cœur si droit, et il déplorait comme un g-rand malheur ces chang*ements inattendus.
De son côté, M. le président de Thélusson s'était étonné plus d'une fois de l'audace et des assertions de sa nièce, et
même, un jeudi qu'il l'avait invitée à dîner avec son ami le docteur en Sorbonne, ils restèrent l'un et l'autre éperdus de cette intime révolte dans les croyances d'une personne si bien née, et qui tenait à tant d'évêques, à tant de mag^istrats,àtant d'abbesses, dont le nom se trouvait dans sa g'énéalog-ie. lis se reg*ardèrent interdits, et se levèrent en silence avant la fin du dîner, comme si le tonnerre fût tombé sur la maison.
Le lendemain, de très-bonne heure, comme il venait d'achever sa prière du matin, M. le président vit entrer chez lui son ami le docteur en Sorbonne.
« Ah! lui dit celui-ci, j'ai passé une bien mauvaise nuit, en song'eant que, si nous n'y prenons pas g-arde, votre nièce est perdue.
(( — Et moi donc, reprit M. de Thélusson, il me semblait que la pauvre enfant était au lit de la mort , et qu'il fallait être un saint pour la tirer des abîmes où elle est tombée.
« Il suffit , Monsieur, d'être un homme de bonne volonté, je Tespère, et tout d'abord il faut renvoyer cette dame à son mari, cette mère à son fds, cette insolente chrétienne à son curé. C'est pourquoi je vous }1rie en g-râce, et beaucoup plus instamment que si c'était pour moi-même, d'en finir avec toutes ces lenteurs. Il y va de la vie ou de la mort de cette âme. Après tout, peu importe que la dame g-ag-ne ou non son procès; il suffît qu'elle s'éloig'ne, et quitte enfin ce foyer de pestilence. Êtes- vous de mon avis? »
Le président répondit qu'après y avoir bien pensé, il avait décidé que c'était là un service d'urg'ence, et qu'il allait écrire au rapporteur que, toute affaire cessante, il s'occupât de celle-là.
Quinze jours après, au g*rand étonnement du palais de
justice, le procès de Valmont était plaidé, jug-é et g'ag-né. jyjmc ^g Valmont, au comble de la joie, oubliant en ce moment cette parole du baron de Grimm « que la reconnaissance était l'esclavag-e du cœur, » s'en vint remercier le président, son bon oncle, et celui-ci :
« Mon enfant, lui dit-il, je ne veux pas d'autre témoigniag-e de vos contentements que votre prompt départ de Paris. Quittez à l'instant même, il le faut, ces belles conversations qui ne vous ont que trop cbarmée, et retournez en toute hâte à vos devoirs de mère et d'épouse , et de dame châtelaine. Aussitôt arrivée, allez remercier le Seig*neur de la g'râce qu'il vous a faite en vous ramenant saine et sauve, à travers tant de périls, dans ces domaines qui tiennent de vous leur exemple, et que vous n'auriez jamais dû quitter. Ne m'écrivez pas, je vous prie, avant un mois, de ce retour de l'enfant prodig'ue, et recevez, avec les embrassements de votre oncle, les bénédictions du sag-e docteur, mon ami. »
Sur quoi, la comtesse de Valmont eut bientôt fait ses préparatifs de départ, et prenant cong-é de ses hôtes qui proclamaient sa gM^ande sag'esse, elle partit trois jours après, non pas sans avoir prévenu son fils du grand succès de son voyag^e et de l'heure de son retour.
Après un séjour de six mois dans ce g'rand Paris, tout rempli de disputes si terribles, et dont elle s'était tant occupée, à peine M""' de Valmont fut remontée en chaise àè poste, elle s'étonna d'abord et se charma bien vite en retrouvant le g'rand silence et les aimables distractions du chemin. Peu de reg-rets, beaucoup de souvenirs.
-La fièvre et le bruit de l'esprit s'enfuyaient à chaque tour de roue, et la voyosTeuse , après ving't-quatre heures, se
HISTOIHt; l)K LA COJJTESSK DE VALMOM. 221
trouva tout à (ait calmée. Elle revenait par des sentiers déjà connus ; mais, dans l'intervalle, avril brillait de ses plus douces splendeurs. L'hiver s'était enfui ; la neig'e avait disparu; le vent tiède avait b.risé l'écorce des eaux. L'arbre au loin verdoyait dans la prairie émaillée , et les oiseaux chantaient leur nouvelle chanson. Peu de g'ens sur la route; on ne voyag'eait g-uère en ce temps-là. Le vaste et g*rand chemin semblait fait uniquement pour conduire les adorateurs de la fortune, du palais de Versailles à Fontainebleau, à Chantilly, dans ces royales maisons, où les chevaux du soleil conduisaient le dieu du joui*. Mais quoi! le beau temps comblait les ornières; l'obstacle fut bientôt franchi pour une femme vaillante qui allait retrouver son époux et son fils.
La comtesse traversa la Bourg'og-ne en évoquant toutesces tendresses. Elle revoyait déjà le manoir féodal ; elle entendait les vivats de ses vassaux; elle se disait qu'en tel endroit, à dix lieues de Valmont, son fils et peut-être aussi son maître et seiguieur, la viendraient attendre en son carrosse à quatre chevaux. Tous les présagées étaient heureuXji(| Pas un essieu brisé, pas un postillon qui fût ivre. A chaque auberg'e, l'hôte, incliné devant la voyag-euse, accourait lui disant d'un air joyeux : « Madame^ soyez la bienvenue. » Au bout du sixième jour. M"" de Valmont pétillait d'impatience. Elle reconnaissait toute chose; elle respirait, radieuse, la vive odeur de la terre natale, et Dieu sait son im-' patience à reg^arder le carrefour où elle espérait rencontrer les chers objets de sa tendresse. Hélas! le lieu du rendezvous était désert! Pas une couronne et pas un brin de myrte au pied du calvaire que ses ancêtres avaient planté en cet endroit même. On eût dit que le Christ avait été abandonné
222 HISTOIRE DE LA COMTESSE DE VALMOiNT.
dans ces campag-nes. Deux lieues plus loin, la dame entrait sur sa propre terre, et, jug-ez de son étonnement, pas un de ses vassaux ne s'inclina devant sa dame et maîtresse. Il y avait dans ces champs paternels des laboureurs dont la charrue était de race antique autant que la famille de Valmont.... les laboureurs, même les plus anciens, tout courbés par les années, virent passer la chaise de poste, et pas un ne song-ea à lever son chapeau. Le berg-er dans les champs, la fîleuse au-devant de sa porte, les lavandières sur le bord du ruisseau, reg*ardèrent.... indifférents. C'étaient pourtant les mêmes villag-eois et villag-eoises qui se précipitaient sur les pas de leur maîtresse à son départ, en lui souhaitant un bon voyag'c. Elle en était à se demander si donc elle était vraiment dans ses domaines et ne s'était point ég'arée en son chemin.
« Mais enfin, Dieu soit loué ! voici le villag-e et le château de Valmont. Ils vont me reconnaître enfin, et me rendre tous leurs respects ! » Mais les habitants du villag'e étaient dans les champs, et le seul bruit qui se fît entendre en ce gTand silence... et elle lie se trompait pas, c'était le bruit d'une arme à feu. Des braconniers ravag-eaient les plaines de leurs maîtres, tant il était impossible en ce moment que le père et le fils fussent à la chassera pareille heure et si près de leur maison;
Son doute aug^mentait à chaque instant, et lorsqu'elle fut au pied du vaste perron, elle pensa se désespérer, ne trouvant pas un serviteur pour l'aider à mettre le pied à terre. Elle descendit seule et monta seule, avec une inquiétude assez vive que toute la maison ne fut morte. Elle trouva son fils et son mari, paisiblement assis dans la g-rande salle, et comme elle ouvrait ses bras pour embrasser les deux êtres
qu'elle aimait le plus au monde, ils lui prirent la main, à l'ang'laise... on ne se saluait pas autrement dans les salons du baron d'Holbach.
Très-étonnoe, et ne se rendant pas un compte exact de cet étrang-e accueil, la comtesse tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur une chaise, et les deux hommes restèrent dans leur fauteuil. Dans des temps meilleurs, le seul aspect de la mère de famille eût attiré toutes les déférences dues à la reine elle-même, et jamais le fils n'eût osé s'asseoir sur le même siég-e que sa mère. De la féliciter sur le g-ain si rapide et si complet d'un procès considérable, et même de s'informer de sa santé et de lui offrir le vin et le fruit de la bienvenue, personne en ce lieu n'y song-ea. On aurait ditqu'ils s'étaient séparés il y avait une heure, et qu'elle revenait de visiter les treilles du jardin.
Les domestiques allaient et venaient par cette chambre liante, assez mal vêtus, et sans même saluer les habitants de céans. Ils parlaient familièrement à leur jeune maître, avec une ég-alité parfaite, disant : oui et non, comme si Pierre eût répondu à Jacques, et Ghampag-ne à Lafleur.
Cependant la comtesse, ouvrant de g-rands yeux, demanda pourquoi donc tout ce sans-g^êne .
« Hélas ! c'est vous-même, ma mère, qui nous aveii enseig'né, dans vos lettres, l'ég'alité du maître et du valet. Grâce à vous, il n'y a plus de maîtres et de valets sur les terres de Valmont. Nous avons mis en pratique^ et nous savons par* cœur le beau Discours sur F Inégalité des conditiotis, par votre excellent ami Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, et chacun, puisque vous l'avez voulu, fait ici ce qu'il lui plaît. Celui-ci chasse sur la lisière de la forêt, Celui-là pêche aux bords de nos élang"s. Qui veut couper
224 mSTUlKE DE LA COMTESSE UE VALMO.NT.
coupe, et qui veut faucher fauche, et sans dire un g-rancl merci. Vous serez ici comme à Paris. »
A peine le jeune homme achevait de parler, que l'on entendit les aboiements joyeux de Phanor, le lévrier de la comtesse. 11 avait deviné son retour, et, sa chaîne brisée, il se roulait aux pieds de sa maîtresse avec toutes sortes de tendresses et de g'aietés.
(( Mon cher Phanor ! » disait la dame, en song'eant que du moins celui-là l'avait reconnue et n'avait rien oublié.
Mais le vieux comte, irrité sans doute du contraste, chassa Phanor à coups de pied. La malheureuse bête en g'émit, et, plus qu'estropiée, elle rentra pleurant en son chenil.
. « Ah ! fî, monsieur! s'écria M'"' de Valmont, vous n'avez donc pas d'àme et pas de cœur de frapper ainsi cette bête innocente?
^:rt: — iVme et cœur! reprit le vieillard, mais vous nous avez enseig-né, dans une belle lettre, que les bêtes n'ont point d'àme, et ne sentent pas les coups qu'on leur donne. Alors, pour vous obéir, nous avons mis en pratique les belles leçons de votre ami la Mettrie, et nous avons chassé d'ici toutes ces bêtes qui nous donnaient tant de joie il y a six mois. ))
Sur ces entrefaites, entra Marton, la jeune servante. A peine elle honora d'un coup d'œil la maîtresse qui l'avait élevée.
j « Albert, dit-elle au jeune baron de Valmont, tu as défendu qu'on ouvrît la porte à M. le curé? Il dit qu'il veut voir la mère, et que, malg'ré ton ordre, il entrera.
« — Tu vas voir! » répondit k; jeune homme, et pienant son fusil dans le çoiil de là cheminée : « Avertissez, dit-il.
Hisruir.i:: de la comtesse de valmunt. i-ïo
cette vieille robe iioii'e ([ue s'il ose eiitrei' chez nous, je le traite comme ou traite an sang'lier. »
A ces mf)ls, la comtesse éperdue :
« 0 mon Dieu! s'écria-t-elle avec désespoir, où suis-je, et que vais-je devenir? Ce n'est plus ici une maison chrétienne. »
Et, le visag'c plongée dans ses mains, la pauvre femme se prit à pleurer.
« Mais, Madame, oubliez-vous donc, reprit le terrible Albert, votre septième lettre, après une g-rande visite de votre ami M. Diderot, disant que le prêtre est un être inutile, un pa:rasite, un ennemi de la liberté? Voilà ce que vbùs^^ m'avez écrit vous-même. Moi, docile à vos leçons, j'ai bien eu quelque peine à mettre à la porte un vieillard qui m'avait élevé, qui portait dans les plus pauvres maisons l'espérance, et chez nous des tendresses toutes paternelles. Je me demandais parfois quel mal faisait ce brave homme, et si j'avais bien le droit de lui fermer notre maison. Il était à mon baptême ; il assistait mon g-rand'père à son lit de mort, lîn morceau de pain le contente, et bien souvent il le par-' tâg*e' avec plus pauvre que lui. Mais vous avez si bien démontré la nécessité d'en finir avec ce vieillard, que je lui ai défendu de m'approcher sous peine de mort. Voilà encore un préjug'é qui disparaîtra de la terre de Valmont.
« — Vous avez d'autant mieux fait, mon fils, reprit îe comte, d'enpurg-er le château de vos pères, que cet homme arrivait pour nous apitoyer sur un paysan dont la cabane a brûlé cette nuit, et, par conséquent, pour nous demander de l'arg-ent. 11 venait aussi nous répéter que son ég'lise est dans un triste état et qu'elle fait eau de toutes parts. Nous n'allons plus à l'ég'lise. Ah ! pardieu ! comtesse , quel
226 HISTOlRbl DE LA COMTESSE DE VALMONT.
serv'ice vous nous avez rendu de nous délivrer de ces mensong'es ! »
La pauvre femme était atterrée. Elle comprenait maintenant l'étendue et la violence des malheurs qu'elle avait semés autour d'elle ; elle n'avait rien à répondre à toutes ces révoltes qu'elle avait soulevées. Toutefois elle se demandait comment si vite et si complètement elle avait pu faire de son fils une bête féroce, et de son mari une créature malfaisante. '^
A la fin, elle demanda la permission de rentrer dans ses appartements.
Elle habitait d'ordinaire, à l'aile droite du château, quatre ou cinq pièces ornées à sa fantaisie, et rien n'était plusélég-ant que sa chambre et son petit salon, tout remplis de beaux meubles choisis par elle et faits par elle. A l'instant même où elle se dirig-eait du côté de cette aimable retraite, Albert, son fils, lui dit :
,« Pas de ce côté-là, Madame; on a disposé de votre appartement. »
Et comme elle semblait interroger encore:
« Oui, reprit le comte, une fredaine, un caprice d'Albert ! Après tout, il est jeune, il s'émancipe, et pour tout dire, il est amoureux. Je lui ai bien fait quelques représentations, disant que peut-être seriez-vous fâchée de céder votre chambre à une fille de théâtre... « Y pensez- vous, s'est-il écrié. Monsieur, une fille de théâtre? Et pour qui donc prenez-vous cette fameuse M"* Clairon, avec qui ma mère a soupe deux fois dans une semaine? Elle a cent ans, cette Clairon, elle est difforme, avec tous les vices de son état; ma chère Nini n'a pas ving^t ans. Clairon hurle et déclame, rsini danse et sourit à tout le monde; la Clairon a les mains
HISTOIRE Ul£ LA COMTESSE DE VALMOiNT. 227
pleines de sang*, Nini les a pleines de fleurs. Ma mère ellemême ne saurait le nier, tout l'avantag-e est du côté de ma fiancée. »
« — Oui, ma mère, dit le jeune homme, elle est ma fiancée, et je lui ai promis de l'épouser, après avoir bien médité votre lettre onzième, en l'honneur de M'" de l'Espinasse, fiancée à M. d'Alembert. Donc, jusqu'à nouvel ordre, acceptez l'ancien log-is de notre oncle, le commandeur de Malte. C'est un peu sombre; il a décoré la muraille de toutes sortes d'imag-es peu vêtues et qui vous déplairont tout d'abord; mais on s'y fait bien vite, et surtout quand on a fréquenté si long-temps l'Opéra et la Comédie italienne. Et tenez, ma mère, voilà justement M"" Nini qui vient tout exprès pour vous saluer. » ^
M"' Nini était une jeune demoiselle accorte et bienséante, au fin sourire, aux yeux charmants. Elle portait à ravir une robe assez simple et des fleurs dans ses cheveux lég"èrement poudrés ; et la comtesse, en voyant cette belle personne : (( Hélas I se dit-elle, c'est dommag-e ! »
Au même instant, le jeune homme et la jeune demoiselle tombent aux pieds de cette infortunée.
« Ah ! Madame, ah ! ma mère , ayez pitié de mon repentir! s'écriait le jeune Albert. Pardonnez-moi cette épreuve inutile, et recevez dans vos bras la jeune fifle que vous me destiniez.
« — C'était donc toi? répliqua M""' de Valmont en reconnaissant sa jeune voisine Élise de Verneuil. Que te voilà g-randie et charmante! Il y a long-temps que je rêve de te marier avec Albert. »
Alors, les relevant l'un et l'autre, elle les confondit dans le même embrassement.
na iiisToiui: de i.a comtesse de val.mom.
« Me pardonnerez-voiis aussi, ma clière amie, toiilc la peine que je vous ai laite en vous donnant cette leçon? dit à son tour M. de Valmont. Je le vois, vous voilà corrig-ée, et désormais vous ne douterez plus de la fidélité des honnêtes g^ens, de Thonneur des femmes et de l'àme des bêtes, car voilà Phanor plus joyeux que jamais. »
La pauvre femme, heureuse et corrig'ée, eut g-rand besoin de s'asseoir, mais elle s'assit cette fois dans le fauteuil armorié. Alors, sur un sig-nal, on entendit de tous côtés de joyeux vivats répétés par les échos d'alentour.
La terrasse et \o jardin se remplirent de villag^eois et de villag-eoises en habits de fête. Les serviteurs, empressés et couverts de leurs plus belles livrées, apportaient sur les tables le dîner du maître et des vassaux. Les cloches sonnaient, les tambours battaient, les filles chantaient, les ruisseaux coulaient, obéissant aux arrêts de lacour suprême, A peine la dame eut-elle le temps de faire une belle toilette; elle revint pour recevoir ces hommag'es et ces fleurs. Jamais elle n'avait été plus aimée, et jamais elle ne se sentit plus lieureuse. Ah ! comme elle oublia vite V Encyclopédie et le baron d'Holbach, les brillants paradoxes et la philosophie naturelle! comme elle redevint en un instant la bonne et sainte femme d'avant son départ, obéissant aux commandements de Dieu et de l'Eg-lise!
lis allaient se mettre à table quand ils virent entrer le vieux curé.
« Et mon coup de fusil? » demanda-t-il au jeune Albert.
Huit jours après, quand les fêtes eurent cessé et que tout fid rentré dans l'ordre et le travail :
« Mes enfants, disait la comtesse à son fils Albert, qui devait être dans un mois le mari de M"" de Verneuil, ap-
HISTOIRE m LA COMTESSR HE VALMONT. 229
prenez, par mon exemple, à vous méfier du paradoxe, à rester de simples et de bonnes g-ens tels que vous êtes, à eroire ce que croyaient vos pères. »
Le voyag'e de Paris ne lui semblait plus qu'un pénible et vilain rêve. Ainsi que M""" de Forg-eville, une de ses contemporaines, elle eût volontiers demandé quel bien avaient fait à l'humanité ces philosophes qu'elle entendait vanter de toutes parts. Et si quelqu'un se fut avisé de lui répondre comme le fît d'Alembert : « Madame, ils ont abattu la foret des préjug'és; » elle eût répliqué avec conviction : « Je ne suis plus surprise s'ils nous débitent tant de fag'ots. »
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C'est l'heure de saluer ce «"ranci philosophe, éloquent entre tous, Denis Diderot.
Pour qu'il vînt enfin à sa place méritée, et pour qu'il fût mis en possession d'un piédestal à ses armes, en plein Théâtre-Français, entre MoHère et Voltaire, il fallait que l'auteur du Père de famille et l'éditeur de Y Encyclopédie emportât la place d'assaut, ou qu'il y entrât par surprise. Il y avait long'temps que nous l'attendions sur ce piédestal que seul il pouvait occuper, ce maître excellent parmi les maîtres, un poète, un rêveur, un philosophe , l'esprit le plus ferme et le cœur le plus tendre, la g'aieté et la folie en personne ! Il était, de son vivant, tout ce que peut être un homme d'honneur : éloquent, intrépide, hardi, sans reproche et sans peur, qui s'abandonnait librement à l'inspiration de l'heure présente, entre le positif et l'idéal, de l'abîme au ciel ! Ame forte dans une forte machine, avare aux petites choses, prodig-ue aux g-randes, doux quoique vif, ing*énieux et passionné; et pour peu qu'un enthousiasme, une indig-nation, une douleur vînt soudain à toucher sa corde favorite, aussitôt le voilà parti : tout d'une haleine, à travers toutes sortes
d'obstacles et de dang'ers, il allait frappant à grands coups de sa massue, et frappant comme un sourd, à droite, à g'auche, et sur les têtes les plus hautes. En somme, imaginez un sauve qui peut g-énéral !
Non, certes, ce n'étaient pas des paroles qui sortaient de cette bouche éloquente, c'étaient des idées et des mœurs ; ce n'étaient pas des reg*ards que lançaient ces yeux en courroux, c'étaient des éclairs ! Si bien que pour faire de cet homme une imag-e un peu ressemblante lorsqu'il descendait de son Sinaï, il eût fallu chercher, dans l'antiquité, le sculpteur de V Hercule ou du Gladiateur !
Rien qu'à le voir, on sentait en effet que cet homme était né pour combattre et que la bataille était sa vie. Il était toujours armé de toutes pièces, cherchant quelque haine à satisfaire et quelque préjug-é à dévorer. Gomme il était charg'é de V Encyclopédie et qu'il avait tous ces démons à ses ordres, il avait acquis, par l'exercice du g*rand art de la phi^' losophie et par l'obéissance des esprits les plus indociles, Vart de faire accoucher les esprits, comme on disait de Socrale, et il en tirait, à sa volonté, tout ce qui se pouvait tirer de ce siècle éclatant de lumières. S'il était fou à ses heures, il aimait le bon sens chez les autres; si parfois il s'emportait au-delà de toutes les limites, il aimait surtout à s'adresser à des g-ens calmes, et par conséquent tout disposés à l'entendre.
Il imposait sa volonté et il ne comprenait pas, tant il était convaincu, que l'on pût trouver quelque chose à lui répondre. Infatig-able, ing^énu, violent et ne doutant de rien, tel il était. Il est mort sous un entassement de montag"nes, à la façon d'Encelade ; il est mort ving't-quatre heures trop tôt... Il allait découvrir, pour le moins, la quadrature du cercle.
232 lîN PHILOSOPHE.
Il a entrepris toutes choses, il a réussi dans toutes ses entreprises. A qui voulait une part de son esprit et de sa ^r-loire il la donnait volontiers : au baron d'Holbach, au baron deGrimm, à l'abbé Raynal, à l'abbé Morellet, à Helvétius, au jeune abbé de Pradt, pour cette thèse fameuse qui pensa faire crouler la Sorbonne. Il était le fleuve inépuisable oii l'on puise à pleines mains. Il était la montag-ne ardente au milieu ; ses sommets sont chargées de neig'e, elle a des pâquerettes à ses pieds. Dans ce temps de puissance absolue, il était une puissance ; on le voyait, on l'entendait, on le lisait, on l'écoutait; il avait la parole au milieu du silence universel ; il portait avec lui une chaire, une tribune; il était le temple, il était le dieu; il était la satire, il était le sermon ; il était l'épig-ramme et la chanson; si la volonté d'un phis fort voulait lui imposer silence, il traitait cette volonté insolente à peu près comme Tarquin a traité Lucrèce.
Ah ! le terrible homme et l'homme charmant! Quelle santé tenaceet quelle voix d'airain ! En vain tentiez-vous de fermer la porte à ses passions, soudain ces terribles passions foi-- '■ çaient la porte de leur prison et se mettaient violemment en liberté. Qiia data porta, rmmt. C'était l'outre d'Éole, lame de cet homme ; il portait sa force dans sa poitrine, et son âme dans un coin de son cerveau.
11 y avait dans cet homme, et tout ensemble, Voltaire, Rousseau et Mirabeau. Quand il parlait, les moindres rugnssements de l'animal rug"issant retentissaient d'un bout de la ville à l'autre bout, et d'écho en écho la libre parole allait à travers le monde étonnéde ces étrang-es accents. Tout tremblait à cette voix puissante : Versailles, la Bastille et les tours de Notre-Dame. Et lui, semblable à l'enfant qui mel le feu à un canon cbarg^é à mitraille, il s'étonnait, jusqu'à
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l'épouvante, de ce qu'il avait dit et des résultats de sa parole aussitôt qu'il avait parlé.
C'était un conte et c'était un drame en action, ce philosophe Diderot! Il avait l'art de tout apprendre aujourd'hui, pour être prêt demain à toutes les questions, soit qu'il épouvantât le café Procope de ses hardiesses, soit qu'il ameutât à sa parole incisive les messieurs de la rue Royale et de la cour de Marsan, soit qu'il arrêtât, dans le carrefour Buci, l'ahbé de Canaye et son cheval. Il avait des admirations jusqu'à l'apothéose et des violences jusqu'à l'injure. Demandez à Marmontel, à Naig^eon, à Gog'é, à Ribaillier, à Palissot, à cet aréopag-e de cabaret et de carrefour, comme il traitait les coqs d'Inde . qiUjL vjeiulenjt dépouiller l'aig-le de ses plumes! ' -
En ses moments de représailles il n'y avait pas d'homme plus insolent, plus railleur et plus dédaig-neux. Il disait comme le roi de Prusse : « Mon élog'e, messieurs, c'est la terreur de mes voisins ! » et sa devise était : sans quartier l L'instant d'après, fallait-il sourire au talent naissant et saluer, le premier, un chef-d'œuvre inconnu, aussitôt la joie et le plaisir, la sérénité et l'honneur éclataient sur ce noble visag^e; il célébrait, dans sa prose ardente, toutes ses admirations, tous ses amours: Pig'ale et Bouchardon, M""= Greuze et M"^ Boucher. M'"'' de Pompadour elle-même, il ne l'oubliait pas dans sa louang-e ; il n'aimait pas l'amant, il aimait la maîtresse ; il la trouvait volontiers la plus belle du monde, et qu'elle avait bien bâti le château de Ghoisy : ainsi il la plaçait sans façon entre M"" de la Chaux et M"" de » la Calière! Quoi d'étonnant? Il n'avait pas de fausse honte; il aimait qui l'aimait, il avait son franc- parler, parlant toujours sans apprêt, non pas sans arl, avec le véritable accent
de la chose, et si bien, avec tant de g^énie et de feu, que plus d'une fois, comme fit Sedaine un jour, ses amis le prirent par le collet en s'écriant : « Ah ! M. Diderot, que vous êtes beau ! » Il était beau comme l'éloquence. Il était beau, parce qu'il était sincère et convaincu.
Son œil était vif; il riait à merveille; il avait les jambes trapues et les reins vastes ; il aimait à se montrer autant qu'à se faire entendre. « Il faiit^ disait-il, que le sag^e soit en évidence, comme l'athlète en l'arène. » Aussi chacun l'approchait et l'écoutait. Ah ! gTand frère! Il disait de luimême : « Je suis un homme naturel. » Et plus loin, naïvement, il ajoutait : « La nature est si belle qu'il ne faut pas y toucher. » * ' ■ -n ■
Entre la Bastille et le château de Vincennes, il était semblable à cet esclave de Sparte, qui voulait bien obéir en toutes les choses honorables, et qui se brisa la tête contre} un mur plutôt que de porter un tas d'ordures. C'est pourquoi il disait souvent que le stoïcisme est un traité de liberté dans toute son étendue, et qu'après tout il n'y avait qu'une vertu dans ce monde: la justice! Ces belles choses qu'il disait là, il les avait apprises dans les livres de Sénèque, dont il se fît le défenseur. '•
Il aimait tout ce qui était beau, il était sympathique à tout ce qui était bien ; il appelait les beaux-arts le vernis des bonnes mœurs ; il reconnaissait pour un homme de g-oût quiconque avait le sentiment du vrai ; il reg-ardait comme une g-rande condition très-acceptable : souflï^ir à condition de produire de g-randes choses ! C'était vraiment un inspiré,, et la Sibylle sur son trépied n'a jamais respiré de plus violentes et ravissantes vapeurs. — Le dieu ! voici le dieu ! Vous vous rap|)plez Pythag-ore et ses diverses métamor-
phoses? Il avait été tour à tour g-arcon et jeune fille, oiseau qui chante et plante qui fleurit, Euphorbe à Troie et tant d'autres ! Eh bien, Diderot, c'était Pythag-ore : il avait le chant de l'oiseau, le feu du volcan, le courag'e du soldat, le parfum de la fleur, l'âme sensible de la fillette et les ardeurs de l'adolescent.
Par un jeu imprévu de son âme et de son esprit en tourbillon, il aimait, il piquait, il pleurait, il roug-issait, il se battait. Il était du pays où les enfants jettent des pierres à leurs maîtres, où les amants font des bouquets à leurs maîtresses, où les poëtes parlent en prose, où l'amour, en fin de compte^ accomplit les plus g-rands prodigues. « Alexandre a renversé les murailles de Thèbes, Phryné les a rebâties! «
Jamais, dans la classe bipède des hommes, un homme n'a pi'odig-ué autant que celui-là l'idée et le paradoxe, le vice et la vertu, le mensong-e et la vérité! Jamais homme n'a confondu, comme celui-là, ce qui est permis et ce qui est défendu, la cig'uë et le persil! Tâchez cependant de refuser votre âme à cette éloquence, et votre esprit à cet esprit. Et comme il est amusant à voir quand il passe, au g-alop de quatre paradoxes, sous l'arc de triomphe qu'il s'est bâti, en dépit de Louis XV, avec toutes sortes de frag-ments de quelques vieilles libertés qu'il avait ramassées dans un coin de sa prison !
Qui voudrait raconter la vie et le travail de Diderot entreprendrait un g-rand livre, et, ce livre achevé, il se trouverait que l'œuvre est incomplète. Où prendre, en efl'et, le Diderot qui causait au lieu d'écrire? où retrouver la vie et l'accent de cette parole brillante et fille de tous les g-enres d'éloquence et de passion ? Demandez donc à la cendre le feu que contenait le bois pétillant de la vig'ne, au nuag'e l'éclat
236 TN PHII.OSOPHR.
de l'étoile, à l'écho les mélodies errantes du poète qulchantait dans ce carrefour! Il est mort injustement, c'est-à-dire presque tout entier, et cependant ce peu qui reste... autant de chefs-d'œuvre.
Paris ne lui a pas encore décerné de statue, à lui, Tami passionné de Rousseau et de' Voltaire, qui ont chacun leur piédestal. En attendant, Diderot se contentera d'un buste dans le foyer du Théâtre-Français. Soyez-y le bienvenu, maître. Vous voilà, c'est bien vous! C'est bien cereg-ard passionné, c'est bien cette tête fumante, pleine de feu et de courag-e ! 0 jour trois fois heureux qui nous a rendu, publiquement honoré, le philosophe, le poëte et le conteur ! 0 g-rand espace, ces trois pieds de parquet à la Comédie, où sont contenus ces trois champions : Molière, Voltaire et Diderot ! le triple faisceau, fimiculus iripleoc, que nulle force humaine ne saurait briser!
« Pardon, Messieurs! disait la Motte-Houdard à son auditoire, je m'aperçois que j'imite un peu trop Pindare ! » Il ?ne semble à moi que j'imite un peu trop Diderot.
, Au dix-septième siècle, l'Académie française était devenue en peu de temps maîtresse de la lang'ue française. Racan, Balzac, Vaug*elas, Corneille, Racine, Boileau, La Fontaine, Bossuet, Fénelon, créaient, fortifiaient ou rég-ularisaient le g-rand style. Ces maîtres fondaient, en un mot, l'immortalité de la lang'ue française.
Au dix-huitième, l'Académie française fut l'école de la g"i*âce, de la politesse exquise, de l'aménité littéraire en ses plus élég^antes expansions.
Cette aménité est un des caractères du style académique même de nos jours, et le président de Montesquieu y faisait allusion en écrivant: « Dès qu'un homme est initié aux mystères de notre compag-nie, la fureur du panég-yrique vient le saisir et ne le quitte plus qu'il n'ait rendu l'àme. » Cette manie faisait dire à l'incorrig-ible Piron |qu'un discours de réception à l'Académie française ne devait pas s'étendre audelà de trois mots. « Je prétends, s'écriail-il, ([ue le récipiendaire doit dire : Messieurs, gi and merci; et le directeur lui répondre : Un y a pas de quoi. »
En ces aimables efflorescenccs de la pensée, l'austérité
du lang'ag'e perdit un peu de son ancienne concision et de sa sobriété; mais, sous leur influence, le culte des belleslettres devint, sinon plus fervent, du moins plus g"énéral. Il n'y eut pas un liomme de bonne compag*nie qui ne prît plaisir d sacrifier aux Muses. Les princes et les g-rands firent du rôle de Mécène l'apanag-e d'un beau nom et d'une fortune mag-nifîque. Les poètes et les écrivains, en hommes qui savaient être reconnaissants à propos, jug-èrent que le meilleur remercîment qu'ils pussent adresser aux g'ens de qualité était de les considérer comme étant des leurs, et ils ouvrirent les portes de l'Académie aux ducs et pairs, aux g'rands dig-nitaires et aux évêques.
Dans l'espace du dernier siècle, TAcadémie accueillit, pour l'illustration de leur nom et l'état qu'ils savaient faire des lettres et des beaux esprits, quinze ducs ou marquis et huit princes de l'Ég'lise.
11 y avait parmi les mieux titrés : le duc de Rohan-Guemenée, le maréchal de Belle-lsle, le maréchal de Richelieu, le maréchal d'Estrées, le duc de Villars, les deux d'Arg-enson, le duc de Saint-Aigman, le duc de la Force, le prince de la Trémouille, le duc de Duras, le comte de Glermont, le prince de Beauvau, le duc de Coislin et le duc d'Harcourt.
L'Ég'lise avait de son côté : lecardinal de Poli gniac, les archevêques de Toulouse, d'Aix, de Lyon, de Sens et de Cambrai; les cardinaux d'Estrées, de Fleury, de LuyneSj de Hohan et de Soubise, et aussi le cardinal Dubois ; l'abbé d'Orléans, les évêques de Mirepoix, de Luçon, de Metz, de Vence, de Senlis, de Lang-res, de Blois; Il faut omettre le duc de Nivernois, le cardinal de Bernis, Tabbé Massillon, l'abbé Maury, le marquis de Sainte-Aulaire et quelques
autres qui étaient là pour le compte de leurs œuvres. L'abbé de la Bletterie dit, en parlant de l'élection de Bernis : « On a donné à ce jeune homme le tabouret de l'esprit. »
Ainsi l'Académie française comptait, bon an, mal an, autant de protecteurs que de protég-és; mais les protég-és se nommaient Fontenelle, Montesquieu, Grébillon , Voltaire, Duclos, Buffon, la Chaussée, d'Alembert, Hénault, Delille, Gondillac, Destouches, la Monnoye, Gresset, Marivaux, la Gondamine, Saint-Lambert, la Harpe, Sedaine, Ducis, etc. La compag-nie était choisie.
L'Académie française, qui distribuait des lauriers à toutes les g-loires de la France, avait toujours un fauteuil en réserve pour les victorieux qui faisaient la France g-rande et florissante.
Belle-Isle, Richeheu, Villars ne sig-naient, il est vrai, ni poèmes ni dissertations ; mais leurs ouvrag-es se nommaient : Eg"ra, Prag-ue, Port-Mahon, Hanovre ou Denain. Entre eux et les poètes qu'ils inspiraient la balance était bien vite établie.
Quand le maréchal de Saxe rentra triomphant à Paris après les victoires de Raucoux et de Lawfeld, l'Académie, se faisant l'interprète de l'enthousiasme g-énéral, offrit au g-rand vainqueur le fauteuil de J. Amelot. Mais le noble g-uerrier qui avait assez de véritable g-loire pour ne pas ambitionner les honneurs immérités, répondit simplement, qu'en le plaçant dans leur compag-nie, MM. les académiciens s'écartaient du but de leur institution ^ puisqu'il ne savait pas seulement l'orthographe. Ges messieurs eurent beau allég-uer l'exemple de leur* coUèg^ue le maréchal de Villars, Maurice de Saxe tinthon^ On a conservé de lui
240 l.liS ACADEMIES.
cette leUrê célèbre: « Je leur ai dil que cela mallel corne une bag'c à un chat. Je crains les ridigules, et sccy nian pareL un. »
Depuis Patru, mort en 1681, on n'avait pas ailiiiis d avocats à l'Académie. En 1733, Nonnanl s'était acquis une si grande réputation d'éloquence que, sur la proposition de M^' l'évêque de Luçon, l'Académie déclara que s'il se présentait, il serait élu. Mais le barreau tout entier se souleva à cette nouvelle, et le conseil de Tordre siguiifia à Norman t (ju'il considérait les visites oblig'atoires comme une atteinte à la dig-nité professionnelle. Norman t retira sa candidature, et par représailles, l'Académie décida ({u'elle resterait désormais inaccessible aux avocats. Toutes ces petites aventures n'arrivaient pas sans faire un certain bruit; d'un autre côté, certaines élections, produites sous la pression de la cour ou des coteries féminines, furent mal accueillies du public. -xua9 ob ^^friVim ot) «iio-^
Du temps même de la faveur de M""" de Pompadour, les épig'rammes et les satires pleuvaient sur les quarante immortels. Le poëte Roy, à qui la dissolution de ses mœurs et des liabitudes peu honorables interdisaient jusqu'à l'esl)uir d'entrer jamais à l'Académie, en dépit de son talent et de son esprit, se déclara l'insulteur en titre de l'illustre compag-nie. Mais, comme presque toujours, les coups dépassaient le but ; les rieurs, en fin de compte, ne restèrent pas de son côté, et l'Académie française n'en poursuivit pas moins sa brillante carrière. ^ '
Un rude jouteur, autrement fort que Hoy et les poëtereaux de sa sorte, s'escrima toute sa vie contre ce corps respectable. Un jour, passant dans le Louvre avec un de ses amis : « Tenez, vovez-vous, lui dit-il en lui montrant
l'Académie française, ils sont là quarante qui ont de l'esprit comme quatre. » Ses éternelles épig'rammes, et aussi quelques odes débraillées qui avaient pourtant obtenu l'indulg'ence de Fontenelle, le firent laisser en dehors de la compag'nie. Qui n'a répété son épitaphe, faite par luimême?
Ci-git Piron, qui ne fut rien, Pas même académicien.
Gomme autrefois Molière, J.-J. Rousseau fut consig'né à la porte de l'Académie française, et avec lui Diderot, cet écrivain universel.
La meilleure réponse aux innombrables critiques dont l'Académie fut assaillie de tous les temps, c'est d'Alembert qui l'a faite dans la préface de ses Eloges : « L'Académie, ditil, est l'objet de l'ambition secrète ou avouée de tous les g'ens de lettres, de ceux-là même qui ont fait contre elle des épig'rammes bonnes ou mauvaises, épig'rammes dont elle serait privée pour son malheur, si elle était moins recherchée, i)
Parallèlement à l'Académie française, il y avait l'Académie des inscriptions et belles-lettres, fondée en 1663.
Ses fonctions consistaient, à l'orig-ine, dans le choix et la désig'nation des sujets des tapisseries du roi; dans la composition des devises des bâtiments du roi, de l'histoire du roi parles médailles, des jetons du trésor et des parties casuelles ; enfin dans l'étude et l'interprétation des médailles, des antiquités du cabinet du roi et des monuments français. Le nombre des académiciens avait été fixé primitivement à neuf. En 1701, il fut porté à quarante. Enfin, en 1785, le marquis de Breteuil fit ajouter aux attributions de
cette conipagTiie la publication des notices, extraits et traductions des manuscrits gn^ecs, latins et orientaux de la Bibliothèque du roi.
La commission, cliarg-ée de ce travail important, l'ut composée de huit savants, dont les noms sont demeurés célèbres : MM. de Guig^nes, de Bréquig'ny, Gaillard, du Theil, de Villoison, de Kéralio, Fabbé Brottier et de Vauvilliers.
L'Académie des sciences, fondée en 1666, étonna l'Europe par l'étendue et la nouveauté de ses vueS;, par l'importance de ses communications.
Nous avions aussi l'Académie de peinture et de sculpture, la plus vieille en date après l'Académie française, car elle remontait à 1648; l'Académie des sciences (1666), qui jeta un si g-rand éclat dans le monde; l'Académie d'architecture (1671); l'Académie de chirurg-ie (1731), fondée par Maréchal et la Peyronie; l'Académie de marine (1752), et, l'Académie de médecine (1778), la dernière venue et non sans peine.
Les provinces ne comptaient pas moins de quarante académies ou sociétés royales littéraires. Plusieurs d'entre elles avaient acquis une importance qui les élevait jusqu'à la hauteur de l'Académie des inscriptions.
Les plus célèbres étaient celles de Lyon, de Caen, d'Amiens, d'Arras, de Dijon, de Nancy, de Metz, de Rouen, de Toulouse, de Ghàlons, de Montpellier, de Marseille, de Besançon, d'Arles, et enfin celle de Soissons, qui jouissait d un privilégie particulier. Seule, entre toutes les autres, elle fut associée à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui faisait à ses membres l'honneur de les admettre à ses séances et de demander leur avis sur les matières en délibération.
Le dévelojDpement remarquable donné pendant le dixhuitième siècle aux études d'histoire locale et d'archéolog-ie, aux sciences physiques et naturelles, eng^endra promptement de nombreuses académies.
Outre les quarante académies royales, il s'en formait chaque jour de nouvelles, en dehors des influences officielles, et plusieurs g^ens notables ouvrirent dans leurs salons des réunions scientifiques. Il y eut les conférences de Lévesque de Burig^ny, les conversations de M. de Foncemagnie, la société des problèmes de la marquise du Ghâtelet, les réunions' encyclopédiques de la Live d'Épinay, et jusqu'aux dissertations culinaires de Grimod de la Reynière, pour ne citer qiie' les plus connues.
Enfin on ne saurait passer sous silence les académies supposées. Elles n'ont jamais eu ni titulaires, ni fonctionnaires, ni réunions; mais elles ont publié des mémoires, qui sont restés comme de petits chefs-d'œuvre d'esprit, d'ironie, de finesse et de critique ing-énieuse. Il suffira de citer l'Académie de Troyes, l'Académie de la ville neuve de Nancy, l'Académie d'Asnières et l'Athénée de Montmartre.
Ces mémoires, fort appréciés des bibliophiles, étaient l'œuvre collective de quelques érudits à l'esprit caustique ou malin. Ils se plaisaient à disserter en la forme académique^ et à g-rand renfort de g*rec et de latin, sur mille sujets où le g-rotesque le disputait à la trivialité du fonds; mais cette amusante débauche de pédantisme spirituel laissait deviner, sous ses allures comico-solennelles, un sentiment si fin de critique ing^énieuse et badine, qu'elle a survécu à maintes productions sérieuses du même g'enre.
Combien d'œuvres de haut style et des plus oubliées ambitionneraient l'immortalité facile des facétieux Mèmoti'cs de
l'Académie de Troyes, du joyeux Grosley, ou du Chef-d'œuvre d'un inconnu^ cette piquante satire des abus de l'érudition, qui eut l'honneur d'être attribuée à Fontenelle et dont la paternité revient à un jeune débutant du nom de Saint- Hyacinthe?
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