‹ Paris et Versailles il y a cent ansChapitre 33 sur 40 · L'UNIVERSITÉ DE PARIS · texte numérisé non relu

L'UNIVERSITÉ DE PARIS

M. Gibert fut exilé, et le bon RoUin revint à ses traités d'histoire et à son cours d'enseig'nement.

L'oraison funèbre de la défunte Université fut bientôt faite. C'est un poète janséniste qui s'en charg'ea :

Vigoureuse autrefois, et pleine de santé,

Fille aînée à uos rois, dame Université

Livrait mille combats, emportait mille palmes.

S'attirait tous les cœurs par l'éclat de ses charmes.

La risée aujourd'hui de ses fiers ennemis.

Le mépris et l'horreur de ses plus chers amis.

Par Ventadour, hélas ! par la bulle vaincue.

Percluse, estropiée, honnie et confondue.

Aux Invalides veut se faire lecevoir

Pour y cacher sa honte avec son désespoir.

Mais comme tant de maux ne sont pas guérissal)les,

Elle eût aussi bien fait d'aller aux Incurables.

u^ivjuoD ai Ef)b is imasm COMÉDIENS ET COMÉDIENNES p^e-ÛBaibio

Les confrères de la Passion, soutenus des coinpÔSitlôW^

de Jodelle et de Garnier, ont eu l'honneur de tracer leurs

voies à Messieurs du Théâtre-Français. Hardy fut leur poëte,

suivi de ses émules : Théophile, Racan, du Ryer, Mairét,

;iBY6ie'i aa inamimBii Scudéry, Gombauld.

L'hôtel de Bourg-og-ne était leur théâtre, et déjà les' comédiens de ce temps-là tenaient l'affiche. Il y avait Baron, la Thorillière, Beauval et sa femme; il y avait M. de la Reynie et le g-rand Colhert pour mettre un peu d'ordre en to Jtes ces inventions. On a ^ardé les premiers comptes des premiers comédiens : tant pour les habits, tant pour les log>es à l'année, à savoir le prince de Gondé, le duc de Chartres, le duc de Mazarin. Ils ne payaient pas trèsrég'ulièrement le prix de leurs places; de leur côté les comédiens devaient à Gorneille le prix de ses trag-édies, à M. de Visé le prix de son dîner. Ils n'avaient pas payé Phèdre à Racine et Beverle^ à M. Saurin. Ils devaient les décorations et les machines de la Psijché à Molière, et les salons de la Paméla à François de Neufchâteau. Les premiers comédiens s'appelaient Larive , Saint-Prix, Dupont, Saint-Phal ,

M'"^' Raucourt, Thénard, Joly, Fleury et Mézerai. II y eut un jour un second Théâtre-Franeais, où M. Picard inventa la comédie lég-ère, héritier de Voltaire, de Beaumarchais, de le Sag'e et de Bouffïers. Une autre fois, les premiers g-entilshommes de la chambre obtinrent du roi la permission de rég'ler toutes les affaires de l'hôtel de Bourg'Og'ne et de l'hôtel de Guénég-aud. C'était l'heure des Clairon, des Dumesnil et des le Couvreur, les comédiens et les comédiennes ordinaires du roi. O Ta ?MmamOÏ)

Ah ! tant de comédiennes sans vertu, tant de comédiens sans honneur! « Que venez-vous faire ici. Baron? » disait une duchesse, qui ne le reconnaissait pas. « — Je viens. Madame, répondait Baron, chercher mon bonnet de nuit. » Une autre fois, c'était une marquise. Ces histoires couraient toutes les ruelles. Il est vrai que, parfois, la comédienne hardiment se relevait dans l'estime du monde, et que Voltaire écrivait l'oraison funèbre de M'" le Couvreur. ' • ^ /

Elle a charmé le monde et vous l'eu punissez !

C'étaient les beaux jours de la comédie.

On a fait des volumes de ces long-ues histoires. L'héroïne et le héros se valaient l'un l'autre, et souvent mêlés aux histoires des plus gTands seig-neurs. Ces histoires de comédiennes et de comédiens se confondaient avec la g-rande histoire. Il y eut même un jour où le cardinal de Richelieu, ce terrible amateur, log-ea les comédiennes dans son palais et leur fitpartag-er les travaux de Mirame etles honneurs de la place Royale, un domaine de l'ancien monde. Cette place n'avait pas sa pareille à Paris. Elle était le rendez-vous de la jeunesse, de l'esprit et de la beauté. C'était autrefois un lieu si rare et si charmant ! Toute la noblesse habitait dans ces

i?riO nOMÉDlENS ET COMÉDIENNES.

vieilles maisons : les abbés en petit collet, les grandes dames en robes à paniers. Là vivait M'" de Lenclos, qui fut si long*temps l'amie de M""' Scarron et l'ennemie de M"' deSévig-né. Tout un siècle a passé par là, dans sa mag'nifîcence et dans son org'ueil.

Le tbéâtre est l'antichambre éloquent de la comédie. Il y a là un salon qu'on appelle un foyer de comédiens, où tous ces messieurs en grand habit, chamarrés d'or, viennent s'asseoir et causer dans les fauteuils d'autrefois. Les voilà, l'épée au côté, la poudre aux cheveux, la dentelle au jabot, la voix haute et le talon roug*e. Ils vivent en pleine splendeur, avec les reines leurs camarades, et tous ces messieurs, protecteurs delà comédie et porteurs des plus g-rands noms, Laurag'uais, Choiseul, Ség'ur, Ximénès, Lang-eron, les g*rands jug-es de l'art dramatique. Ils avaient, pour leur commander toutes choses, le maréchal de Richelieu^ les g*entilhommes de la chambre du roi. On disait aux comédiennes : Mademoiselle. Un jour que M'" Clairon causait avec M. de la Feuillade : a Oh! bien, dit-il, êtes-vous demoiselle ou mariée? » Elle répondit : « Je suis comédienne. » On ne pouvait pas mieux répondre. Il y avait autour de ce monde à part des comédiens mille esprits curieux qui s'inquiétaient des moindres détails. Un jour que Mole, à cinquante ans, fut pris de la fièvre, un de ses médecins lui commanda du vin de Bordeaux, et Mole reçut dix mille bouteilles du meilleur vin qui fût à Paris.

C'était à qui, parmi les seig'neurs et les bourg^eois, applaudirait avec le plus d'enthousiasme nosseig-neurs de la comédie. On eût dit que tout exprès pour eux l'empereur Néron avait inventé la claque et les claqueurs. Baron, Dufresne, le Kain, Mole n'auraient pas joué le plus petit rôle

nOAIROIEN'S ET COMÉDIENNES. 2r;i

sans (les applaiidissenrs à leurs ^-ag^es. Ces favoris du public arrivaient souvent à de g-randes fortunes. On les citait pour leur équipag-e et pour leur hôtel, même pour leurs vices et pour leurs habits. Quelle douceur de vivre ainsi dans l'enthousiasme de l'admiration ! Mais souvent les applaudisseurs de profession manquaient au serment qu'ils avaient prêté à l'idole. Alors quelle misère, quelle peine! et comme un jour quelqu'un disait à le Kain : « Es-tu content? le parterre a-t-il assez applaudi? — J'en conviens, disait le g-rand comédien ; mais je n'ai pas été applaudi par le petit com. » Le petit coin était un endroit du parterre : on ne souRg-nait que les applaudissements et les louang*es du petit coin. Les comédies de Marivaux étaient surtout applaudies et fêtées du petit coin.

Les comédiens de campag^ne apprenaient très-lentement les mystères de leur art.

Gomment exprimer le point d'admiration, le point de mépris, le point de l'amour, le point de haine, le point d'ironie et le point de commandement ? Par quel miracle l'acteur imitera-t-il les Flamands, les Normands, les Gascons, les Provençaux, les maîtres, les valets, les g-ens de qualité? Comment parlera-t-on en prose et en vers? — Qu'importe votre habit, si vous savez vous habiller comme un vieux bourg'eois, si vous savez porter un chapeau pointu, des chausses enrubannées, le pourpoint serré, le collet de batiste à g'iands?

Les comédiens du roi avaient une assemblée tous les lundis, « à l'hôtel de la Gomédie, » pour y traiter de leurs affaires et aussi de celles des auteurs. Ils votaient sur le sort des pièces qui étaient soumises à leur examen, avec des fèves blanches ou noires. L'auteur qui avait composé une g-rande pièce avait le neuvième du produit des représenta-

lions trois ans durant; celui d'une pièce en trois actes, un douzième pendant deux ans; et le dix-huitième pour une année à l'auteur d'un acte. Messieurs de l'Académie française étaient les maîtres d'aller au Théâtre- Français quand bon leur semblait et sans rien payer. Le prix des places y était ainsi fixé : orchestre, amphithéâtre et premières logées, 4 livres; secondes log-es, 2 livres; troisièmes log-es, 30 sols; et 20 sols au parterre.

La troupe comique dépassait rarement 20 à 23 personnes. Le dix-huitième siècle fut l'âg'e d'or de ce théâtre, où les gTands rôles étaient tenus par Armand, les deux Quinault, Duchemin, Grandval, Dubois, Brizard, le Kain, Mole, Préville, Fleury et Dazincourt; et par M"°' le Couvreur, Dang'eville, Gaussin, Clairon, Dumesnil et Raucourt."'^' -^'^■'

Nous avions enfin les comédiens de l'Opéra ou plutôt de l'Académie royale de musique. '"

Ces comédiens de l'Opéra devaient avant tout s'occuper d'inventer ou de perfectionner les instruments de l'orchestre faits pour accompag'ner les g-ens de leur profession. Le violon d'abord fut obligée de renoncer aux dimensions des grandes violes, aux basses des flûtes, des hautbois et des trompettes. Nous avons d'abord chang'é les petites flûtes, les petits hautbois, les petits clairons, en flûtes, hautbois et clairons. Luths, harpes, théorbes, clavecins étaient plus franchement les instruments de la musique courante. On était ténor, on avait une voix de basse-taille avec 200 livres d'appointements. On faisait de la musique dramatique ; on fit plus tard de la musique de chambre, cantalilles et chansons de table. On commençait à parler de l'Opéra au quatorzième et au quinzième siècle ; on le chantait déjà avec des machines inventées par Boisjoyeux; en sa qualité

d'Italien, le cardiiia] de Mazarin fit chanter sur le théâtre du Petit-Bourhon la Rosaura^ où l'on voyait l'imag-e du petit Louis XIV. On attendait le chevalier Perrin, qui fit jouer à Issy la première pastorale. On disait Vabbé Perrin; il portait le petit collet. Gambert, son camarade, était org'aniste du chapitre Saint-Honoré ; les premiers chanteurs avaient appartenu aux musiciens des cathédrales. Le marquis de Sourdéac fut un habile compositeur de ballets; Quinault fut le successeur de Perrin. Lully succéda à Gambert. Puis vinrent Rebel fils et Francœur.

On mit en musique, d'abord, lefi Métamorphoses d Ovide . On trouva dans le père Jouvency les dieux et les héros, chœurs de g'énies, de satyres, de nymphes, les muses et les g-râces, les devins, les sorciers, les g'éants, puis la faim , la fièvre, la peur, la victoire et les song'cs, la g'ioire et les berg-ers, les jardiniers, les jardinières, et enfin les bourg-eois, les bourg-eoises, les hommes de cour, les femmes de bel air, les provinciaux des diverses provinces. Normands, Suisses et Gascons, et des coups de théâtre à l'infini : vous voulez embrasser la nymphe, elle devient buisson !

Il y eut d'abord deux espèces d'opéras : les trag^édies et les pastorales. Le prolog*ue chantait les conquêtes du roi, conquêtes de la Franche-Gomté, et l'élite de la France, enivrée d'enthousiasme pour ce jeune héros. Les comédiens du roi fîg^uraient tour à tour Jupiter, Mars, Ag-amemnon, Achille, Hector. Quinault, leur maître, est mort en 1688, le premier des artistes de son temps. On n'a plus retrouvé ni Quinault ni Lully. Mais on n'a plus manqué de chanteurs : Beaumavielle, Rossig*nol, Glaidières, Neveu l'aîné, Duménil, Louison, la Rochois, Fanchon, Moreau. Geiit mille livres par

2o4 COMEDIENS ET COMEDIENNES.

an, c'était la dépense de l'Opéra. Un chanteur commençait par le Requiem^ et chantait plus tard : Jeune cœur, tout noua est favorable l Le chanteur d'opéra portait un bel liabil, de beau liiig'e, une écharpe, des g'ants à frang'es d'or. La partition lui coûtait 12 livres; ses camarades portaient le plus beau point d'Ang"leterre. Il ne fallait pas moins de quatreving-tspersonnag'es pour montrer aux yeux rag-itation de la mer, et les diverses planètes, et la variété de tant de tableaux , accompag^nés de la mélodieuse musique de Lully. A peine étiez-vous reçu, vous montiez sur les planches et vous chantiez, au bruit des violons et des flûtes, le chœur des sacrificateurs de Fopéra de Cadnius et Hermione :

0 Mars! ù Mars ! ù Mars !

Mars redoutable.

Mars indomptable, "^nRD \\

0 Mars ! ù Mars ! ô Mars !

11 y avait de quoi perdre la voix à se sentir reg^ardé par tant de g'ens; mais, une fois rassuré, le chanteur s'en donnait à cœur joie. On montait quatre opéras, six au plus chaque année. On arrivait à cinq heures ; un quart d'heure après il fallait être en scène. Alors commençait le ballet, fait comme un drame. Sautez, g-lissez, tournez; les pas droits, les pas ouverts, les pas ronds, les pas tortillés, les coupés, les demi-coupés, les chassés, les pirouettes, les entrechats; c'était à s'y perdre! Et quand on pense que Louis XIV avait dansé des ballets au milieu de sa cour, qu'il avait accordé aux danseurs de l'Académie royale de danse les mêmes privilég-es qu'aux peintres et aux sculpteurs ; que Charles II, roi d'Ang'leterre, admettait à sa table son maître à danser; que la danse était 1 arl des plus g-rands

COMÉDIENS ET COMÉDIENNES. 2o5

seig^neurs et des plus gTandes dames, et que c'était une forfaiture de parodier les danses et les chants de l'Opéra, alors ce fut un fanatisme.

Le prix d'entrée à l'Opéra resta le même jusqu'à la révolution; l'on donnait 2 livres au parterre et aux troisièmes log-es, 4 aux secondes, 7 livres 10 sols aux premières et à Tamphithéàtre, et 12 livres sur le théâtre môme. L'Académie royale de musique accordait chaque année trois représentations aux acteurs en forme de g*ratifîcation ; ces soirs-là toute la salle était louée et le halcon se payait un louis.

Au i" juin 1763 voici quel était l'état de l'Opéra, Hehel et Francœur étant directeurs : 5 basses-tailles^ 4 hautescontres et 1 taille (hommes), 10 chanteuses et 34 choristes composaient la troupe chantante; le ballet comprenait 14 danseurs et danseuses dont 6 doublures, et 36 fîgairants et fîg-urantes. Il y avait dans l'orchestre 52 musiciens, violons, basses, flûtes, hautbois, bassons, et, comme par surcroît, 2 cors de chasse, 1 timbalier, 1 trompette, 1 musette et 1 tambourin.

Eh bien, tout compte fait, les g-randeurs de l'Opéra ne valent pas un petit opéra de la foire Saint-Germain , voire un petit opéra de campag-ne, ou, mieux encore, un petit opéra de bamboche, que l'on fait parler, chanter et danser à son gré.

Nous l'avons sous les yeux, le voilà : frais, élég*ani, parfumé, coquet et charmant; encore tout imprég-né des mystères enchanteurs dont il fut le temple^ des ^imahles confidences dont il fut le témoin discret, f *r5::^r.nrf il b- îi'nr

C'est le boudoir de Rosalie Duthé , de la petite Rosalie du corps de ballet; celle-là même qui cueillait, en riant comme une folle, le premier aveu éclos dans le cœur de M. le duc de Chartres; de la superbe Duthé, reine du royaume d'Opéra et déesse très-humanisée de M. le comte d'Artois, i-^^,. , ; ;*.<■*,.*•;';

Ce n'était pas qu'elle fût précisément jolie, mais elle était charmante. A son apparition dans le monde g-alant, on la dépeig-nait ainsi : « C'est une blonde fadasse, d'une fig-ure moutonnière, qui n'annonce aucune pétulance, aucun esprit; mais elle est à la mode. »

En moins de trois ans, la dame, usant de ses bonnes dispositions, avait mis sur le pavé M. le marquis de Genlis, milord d'Aig-remont et le marquis de Durfort.

A Dieu ne plaise qu'il nous arrive de soulever le voile qui couvrait de son demi-jour indiscret les plaisirs de la

jeunesse dorée! Mais, hélas! ces folles entreprises d'une aristocratie insouciante et défaillante n'appartiennent que trop à l'histoire. Elles la complètent, elles l'expliquent, elles justifient même, en plus d'un point douloureux et cruel, ses sévérités cruelles.

Et puis, convenons-en : tout ce qu'il y eut d'éloquent, de fécond, de vivace, de poétique et d'élég\ant dans l'art de cette époque, tout ce qu'il offre de charme, de sensualité, de g'râce tour à tour badine et malicieuse, est né de ces écarts que la morale moderne réprouve ajuste titre, mais que l'esprit français ne saurait absolument désavouer.

Il serait aussi difficile, en effet, de parler de l'art au dixhuitième siècle, sans effleurer les g-alanteries et les audaces d'une période de plus de soixante années de corruption, qu'il est impossible de g^lorifier l'art du moyen âg-e ou celui de la renaissance, en les dépouillant de leurs inspirations chrétiennes ou païennes.

L'histoire de ce merveilleux boudoir qui revit aujourd'hui à l'une des plus belles places de l'ameublement historique de M. Léopold Double, le célèbre collectionneur, dans l'intég-rité parfaite de sa primitive splendeur, avec ses peintures, ses ornements, ses meubles et jusqu'à ses colifichets natifs, cette histoire ne semble être ni plus ni moins qu'un chapitre détaché de ces beaux romans de féerie qu'on fêtait tant alors, en ces jours d'illusions mag'nifîques et de convoitises insatiables.

On était au mois d'avril 1775.

M. le comte d'Arlois revenait de Turin, où sa nouvelle famille et sa jeune femme s'étaient épuisées en efforts de tendresse et de bons exemples pour lui faire oublier les folles imag-inations du jeune et sémillant chevalier Muguet.

A peine revenu de ce qu'il ajDpelait g-aiement sa maison de repentir, il suivit de nouveau la pente facile où g-lissaient, sans prévoyance et sans remords, ses bruyants compag-nons de plaisir. A quelques jours de là, un mot piquant courut les salons et fît sourire un instant la cour et la ville. « M. le comte d'Artois, disait-on, a g-ag-né une indig-estion de biscuit de Savoie, et il est venu prendre da thé k Paris. » Puis ce fut tout ; on n'en parla pas autrement, car en cette société si indulg'ente à tous les travers élég'ants, il y avait comme un accord tacite de laisser cliacun s'arrang-er à sa g'uise avec ses passions, éphémères comme ses désirs.

M. le comte d'Artois n'eut bientôt plus d'autre préoccupation que celle d'élever un temple à son idole. Il loua, par bail emphytéotique, un terrain des hospices de Paris, situé justement où finissait nagaière la rue de la Chaussée d'Antin, en plein chemin de la Grand' Pinte ^ vers les Porcherons, et, en moins de quelques semaines, il y fit construire un délicieux petit hôtel. 0 uji «^j'^hîJ

Devenue maîtresse de ce séjour enchanté , M"" Duthé n'avait plus qu'à former un vœu pour le voir à l'instant réalisé. En moins de trois mois, son royal ami avait émietté 80,000 livres à ses pieds, rien qu'en cadeaux et en surprises.

Cependant le prince avait la prétention, bien mal fondée, que sa liaison demeurât secrète. Aussi M"' Duthé s'en allait partout, disant qu'elle avait un sylphe; — ce personnag'e fantastique avait été mis en vog'ue par les contes de Marmontel et par la jolie petite comédie de Saint-Foix; — elle ajoutait que ce sylphe g^énéreux autant que magnifique avait le pouvoir de réaliser, comme par un coup de bag'uetLe, tousses vœux, même les plus ambitieux.

Un beau matin, elle s'aperçut qu'elle n'avait pas de

CE BOUDOIR DE M^^^ DUTHÉ. i'M

boudoir. Le sylphe empressé s'en était apereu avant elle, et, pressentant son désir, il avait donné ses ordres au jeune et déjà célèbre Gérard van Spaendonck, peintre du cabinet du roi.

Ce prodigieux artiste, natif d'Anvers, mais que l'Académie royale devait bientôt naturaliser Français, venait de débuter au salon, et Diderot avait daig-né dire de lui qu'il n'était autre que van Huysum, ressuscité.

Bien plus, un poëte enthousiaste, plus enthousiaste encore que poëte, avait écrit au bas d'un de ses tableaux :

Ton feuillage, tes fruits et tes roses vermeilles Tromperaient même Flore, errante en ses jardins • Les Nymphes à l'envi vont chercher des corheilles Pour les cueillir à pleines mains.

C'est ce g'iorieux van Spaendonck lui-même, qui répandit à profusion, sur les panneaux dorés, sa somptueuse moisson de fleurs et de fruits, et certes ces peintures, destinées au boudoir de M"" Duthé, étaient dig'nes, à leur tour, d'inspirer des vers meilleurs que ceux-ci.

Ce cabinet était fait de g-laces et de panneaux peints, à savoir : quatre gTands panneaux et quatre plus étroits. Les premiers, appareillés deux à deux, offrent, au centre, un sujet principal. D'une part, un cyg-ne au col ondulant qui fait jaillir de son bec un fdet d'eau retombant en perles humides; de l'autre, deux colombes se becquetant au bord du nid. Au-dessus de chaque sujet se balancent des suspensions de g-uirlandes et de couronnes de fleurs, soutenues par des draperies que supportent deux tourterelles ; tandis que le bas du panneau se termine en arabesques de plumes, d'une capricieuse élég^ance.

Les quatre petits panneaux offrent, parmi des guirlandes

de fleurs, des bouquets de fruits et des papillons diaprés, l'attribut emblématique, dont la Dutlié s'était fait une devise : l'arc et le carquois de l'Amour.

Cet emblème éloquent se retrouve, en or incrusté^, jusque sur les pincettes du foyer, dont les deux branches sont terminées par la fleur de lis de Bourbon. Etait-ce là une précaution du comte d'Artois pour ne pas oublier, en tisonnant au coin du feu défendu, qu'il était prince du sang* de France ?

La décoration de ce délicieux réduit est complétée par une adorable cheminée en marbre turquin, enrichie d'incrustations de bronze doré, de la composition la plus riche, la plus abondante, et sig*née Gouthières.

Les plus habiles artistes, les peintres les plus célèbres, ont laissé en témoig'nag'e de leur passag'e ici-bas les éventails les plus séduisants, les plus rares. Watteau et Boucher, deux g-rands faiseurs d'éventails ! Et Dieu sait si les acheteurs ont manqué jamais à ces lég*ères compositions, où le petit art triomphait si souvent du grand art. L'éventail est un sceptre ; il commande, on obéit. Les reines de l'éventail représentaient toute une histoire. Encore aujourd'hui nous savons le nom de ces dames : Ninon de Lenclos, M"" Béjart^ la Raisin, la Champmeslé, et, la première entre toutes, M"° Contât.

Dans le dernier siècle, on citait le duc de Villeroy dans l'art de prendre une prise de tabac ; le duc de Villequier dans l'art non moins g'rand de tirer de sa poche un mouchoir à ses armes. M""' de Pompadour excellait dans l'exclamation; la comtesse d'Eg'mont remplissait Notre- Dame des saints qu'elle faisait si bien ; la marquise de Ghauvelin était citée à bon droit pour l'élég^ance de ses jupes

LE BOUDOIR DK M" DUTHK. 261

brodées; la maréchale de Mirepoix excellait à porter des diamants ou des perles.... Pas une femme ici-bas n'ég"ala M'" Contât dans le jeu de l'éventail. Elle avait étudié à fond le secret de ces merveilles : elle savait comment s'évente une roturière, une marquise, un abbé d'Italie, une princesse russe, une comtesse allemande. Et, naturellement, elle possédait dans son écrin, les plus beaux éventails, les plus riches et les plus rares, les plus simples et les plus charmants. Elle en avait pour le matin, pour le midi, pour la quatrième heure et pour le soir. L'aurore et le couchant, le midi, l'ombre heureuse à travers la charmille, n'avaient pas de secrets pour cette main g^alante. A la couleur de son éventail on eût reconnu la joie ou la peine et l'état de cette âme ouverte à toutes les impressions. Elle en avait de g-aies, de tristes, de sérieuses : l'éventail chaste et l'éventail enjoué. Aujourd'hui vous pouviez tout lui demander, le lendemain à peine un coup sec, plein de refus. Elle en avait de toutes sortes et de tous pays : en ébène, en ivoire, en laque de Coromandel, en bois de Sainte-Lucie, en papier de Chine, en taffetas de Provence. Elle en parait g-alamment son petit dunkerque. Et tant de perles, de diamants, de miniatures ! Le sourire allait et venait sur ces feux ondoyants. Elle en avait du g*rand peintre Boucher ; elle en avait de Watteau et de ses fêtes g-alantes.

Ah! l'éventail, quel oracle! Une espérance, un conseil, une fête, une promesse, un refus, une menace, un pardon. Il loue, il blâme, il approuve, il encourag-e, il persuade; il sert au rire, à l'ironie, au mépris, à la g-râce, au charme ; on le ploie, on le déploie, on l'ag-ite, on le renverse, on l'abaisse, on s'en sert pour montrer ses belles mains, pour caresser sa poitrine entrouverte, afin d'attirer là jus-

2(12 LE BOUDOIR DE M"' niTHÉ.

tement le reg-ard de ces bêtes d'hommes qui ne savent rien voir; il est propre à tout : à la paix, à la g-uerre, cà la tendresse, à l'enjouement, à la bataille, à la réplique, àl'interrog^ation, à la malice, à la perfidie. Enjoué, et feu ! Le fusil tue et l'éventail blesse. Il a toutes sortes de câlineries et de petites rag'cs intimes qu'il faut savoir. La jalouse appuie au bord de sa lèvre indig-née un éventail furieux; la curieuse, à travers l'éventail, reg^arde et devine; l'ennuyée au bout de l'oreille se pique en bâillant. Et puis, quel truchement aux belles amours ! L'éventail tombe, on le ramasse ; il se perd, on le rapporte; il s'agnte au plaisir, il se déploie à la tendresse; il s'épanouit à la passion, il chante aux heures délicieuses un vrai cantique ; il dit mieux que Duprez : (( Suivez-moi ! » Il y avait de si beaux éventails à la place Royale, à Luciennes, à Versailles, à l'hôtel de Soubîse'!'

Un poëte, Roy, pour orner l'éventail de M"'' Mimi Dancourt, où le peintre avait représenté, dans un paysag-e plein de g"énie, une suite d'intrépides patineurs, écrivit au bas de la pag-e ces quatre jolis vers : - ^^ ' ^

Sur le fleuve glacé l'hiver conduit nos pas ;

Le précipice est sous la glace.

Telle est de nos plaisirs la légère surface :

Glissez^ mortels, n'appuyez pas !

anu Ji io> yiqiiii

Voulez-vous que nous recherchions, dans les imagées de ce temps-là, la plupart des peintres, les scènes de la famille etl'imag'e ressemhlante de nos aïeux? La tâche est facile, et d'autant plus que le dessin était en g-rand honneur au siècle passé. Dans les cartons du Musée on retrouverait des imag'cs de tous les dessinateurs de la maison royale. Le g-rand dauphin, fils de Louis XIV, avait réuni dans un portefeuille des vues de l'Escurial, où sa mère et sa g'rand'mère avaient passé leurs premières années. Louis XV enfant avait dessiné sur une seule feuille de papier une suite de maisonnettes et deux chiens de sa familiarité. Madame Louise a laissé un petit paysag^e signé Marie-Louise, anno 1762. La honne reine, Marie Leczinska, avait peint pour le roi, qui la nég^ig-eait, une tête de Vierg-e d'après son peintre ordinaire, un homme hahile appelé Tocqué. Il avait représenté la reine, si simple et si peu parée d'habitude, en g-rand habit avec les pierreries de la Couronne, et lacouronne de France à sa droite. On la reconnaît à son air de gn^âce et de bonté, dans ce Versailles, rendez-vous de tout l'esprit français.

La reine trouvait des paroles charmantes. Quand mourut.

au château de Chamborcl, le vainqueur de Fontenoy, le maréchal de Saxe, d'un coup d'épée du prince de Gonti : « Quel malheur! disait-elle (se souvenant qu'il était protestant), que nous ne puissions pas chanter un De Profimdis pour l'homme qui nous a fait chanter tant de Te Devml » Il y avait, parmi ses courtisans, un certain seigneur qui disait, en toute occasion : « Je n'en suis pas moins le prince Charles ! » et chacun souriait de ce bonhomme un peu vaniteux. Lorsque fut présentée à la cour M'"' de Pompadour, les courtisans semblèrent oublier la reine, et s'en furent saluer le soleil levant. « Bon! bon! disait Marie Leczinska à son amie la duchesse de Luynes, laissons-les faire, je n'en suis pas moins le prince Charles! » Elle fut la première qui s'inquiéta de la fortune de Voltaire, et comme elle le voyait incliné devant la majesté royale : — '( Ah ! mon pauvre Voltaire ! » disait-elle, et chacun portait envie au pauvre Voltaire. ^- ''

La fdle de Stanislas aimait beaucoup la peinture et s'y plaisait. Ce n'était plus la reine qu'on avait sous les yeux, c'était une véritable artiste. Elle jouait de la g^uitare et du clavecin. Elle lisait les meilleurs livres historiques. Elle savait toutes les lang*ues littéraires de l'Europe. Une causerie enjouée et sans médisance; pas un mot d'intrig'ue ou de politique. Elle exig-eait qu'on lui donnât des raisons de toutes choses; elle était bienfaisante au deg-ré suprême. Aussi bien elle avait conquis les respects de la cour et l'admiration de la ville.

En mêmetempsqueleroi Louis XV, M. le duc d'Orléans, rég-ent de France, était un véritable artiste. On lui doit de très-beaux Daphnis et Chloé, et cette imag-e célèbre des Petits pieds, qu'il avait inventée. « Ah! Monseig'neur, lui

PORTRAITS ET DESSINS. 2fia

disait Casanova, le Casanova des batailles, il ne vous manque g'uère, pour être un gu^and artiste, que d'être un pauvre diable comme nous ! »

C'est surtout par l'esprit, la g*râce et le sentiment que se faisaient accepter les dessinateurs de cette époque. Il y avait toute une famille de Saint-Aubin, qui suffisait à toutes ces g^râces. Ils étaient dessinateurs et g-raveurs, savants dans l'art des détails, ing^énieux dans la composition, habiles à représenter les hommes sous l'apparence des papillons, des insectes et des singles. Ils excellaient à reproduire un portrait, et, pour peu qu'un modèle, homme ou femme, eût passé sous les yeux de ces artistes, vous en aviez une

imag-e fidèle., j.ijj.iJ ^j.....^ .^i

Ils étaient passés maîtres en l'art de reproduire en leurs moindres détails la vie et les mœurs de leur temps. Pas un qui ne tentât de reproduire quelque heureuse famille qu'il avait sous les yeux, c'était la sienne, et les Cochin n'y ont pas manqué. La merveilleuse poupée et la joie et la fête de ces bons bourg*eois, qui s'amusent de si peu, f Heureuse famille^ où l'on voit quatre petits enfants, trois adolescents, la vieille et le vieillard, au coin d'un g-rand feu, vous donnent une idée approchante de ces êtres contents de si peu !

La famille, en ce temps-là, tout comme la cour, avait son peintre ordinaire, un certain Chardin, bonhomme, ami des choses bien faites, des enfants bien élevés et des bourg-eois sans apprêt. Il se plaît dans l'antichambre ; il se hasarde au salon. La cuisine et le g*renier l'attirent. On reconnaît les ménag'ères de Chardin à leur simple appareil, à leur ing*énuité, à leur intime contentement. Elles se plaisent dans l'ordre et dans l'arrang-ement, souvent au balai; l'enfant est bien lavé et bien vêtu , g-râce à ces bontés protectrices.

2n(; ■ PORTRAITS ET DESSINS.

Chaque fîUeltc a sa part au chaudeau, et la clame, en causant, les sert au gré de leur envie.

Il était fds d'ouvrier, ce Chardin, il était né dans les mœurs les plus douces et les plus sérieuses. Il aurait eu honte de faire des modèles plus heaux que la nature; il les maintenait heureusement dans la médiocrité peu dorée. Il était d'une fécondité inépuisable, et toujours dans le terreà-terre. Il fut célèbre en vingi-quatre heures.

Diderot l'appelait son ami ; Greuze le traitait en émule ; ils obéissaient tous les trois au même instinct. Chardin disait souvent à ses élèves : « Mes amis, la vérité c'est le g^énie, et ne vous inquiétez pas de vos couleurs. Le dessin suffit atout reproduire. Aimez -vous les uns les autres, et recherchez les petites g'ens. »

Pendant long-temps, les œuvres du bon père Chardin furent nég-lig^ées et dédaig-nées de MM. les fermiers-g'énéraux. Mais enfin, quand nous avons mieux compris la g-râce et la force du naturel, nous sommes revenus au bonhomme Chardin. —Souviens-toi que tu es homme et rends enfin justice à l'humanité! Homo sum et nil humania me alienum puto. Et plus il s'est maintenu dans son humilité naturelle, et plus nous savons gvé au bourg^eois Chardin d'avoir quitté les sentiers brillants de la peinture officielle.

Il y avait, à la même heure, un certain Lancret, peintre des rois, des princes et des marquises, et non pas de la nature, qui prodig'uait sur sa toile insensée une suite de beautés valantes, au milieu des fruits et des fleurs , dans des jardins, copiés sur les jardins de Versailles.

Il y avait à la même heure , sonnant à la même horlog^e g-alante, un certain Watteau, qui marchait en plein rêve, et, qui ne savait rien d'impossible à son g-entil esprit, pla-

liant dans la nue et dominant toutes choses. II vivait dans un monde idéal de sa création; la fantaisie était sa Muse, et ce n'était pas celui-là qui se fût jamais contenté des têtes de tout le monde. Il inventait ses personnag^es, il inventait ses paysag'es; il lui fallait des hommes et des femmes vêtus follement, comme on Test au théâtre, en pleine comédie. On entend le frôlement de ces robes et le bruit de ces rubans. Tout danse et chante, au bord des eaux jaillissantes. Il a passé sa jeunesse, on le voit bien, à contempler la g^alerie de Rubens. Il ne savait rien de trop charmant; il vivait dans les dentelles, dans les pierreries, dans la g'aze et dans la soie. Il avait des rires bruyants, des g-aie tés scandaleuses. Bien rarement il a fait de petits tableaux que Chardin n'eût pas désavoués. L'Europe entière a salué son Embarquement pour Cythère, qui fut son morceau de réception à l'Académie royale, où il se fît inscrire sous le titre romanesque de « peintre des fêtes g-alantes » . Quatre ans après la mort de celui-là,

Qui marchait si gaiement dans son rêve étoile,

nous avons eu Jean-Baptiste Greuze, un peintre excellent des élégnes, des paysag^es et des scènes domestiques. Il tient dans les arts la même place que Diderot, son ami. — « Ah ! Monsieur Diderot, lui disait-il au sortir à\x Père de famille, que vous êtes beau! » tant il confondait la beauté de l'œuvre et la beauté du poëte. II était presque un Chardin, ce Greuze! Il fut le peintre des sentiments les plus honnêtes ; il est bien le voisin de Florian et de Grétry. La Cruche cassée et l'Accordée de villaf/e, deux chefs-d'œuvre ! Il y faut ajouter ce beau portrait, dans le musée d'Ang^ers, une incomparable fig-ure de f Innocence. Il était né à Tournus, en 172o.

Il commença par faire au hasard tous les portraits qui lui étaient demandés, et bientôt ses g'randes compositions, le Père paralytique, la Malédiction paternelle et la Lame de charité^ ouvrirent toutes les portes à ce jeune homme. Celles de l'Académie restèrent fermées. Il semblait qu'elle n'eût pas compris ces fraîches couleurs, ce talent naïf, et il fallut la révolution de 1789 pour attirer au Louvre une des g-loires de la peinture. Mais Greuze est resté pauvre, en dépit de tous ces g^enres de succès. Que de fois nous nous sommes attristé à la lecture de ses lettres suppliantes, et comme on eût dit volontiers à ce g-rand artiste : «^ Ami, relevez-vous! Ces hommes que vous implorez finiront par vous payer vos moindres toiles à des prix fabuleux. » Greuze, le premier, prédit au jeune Prud'hon la popularité g-randissante. « Avez-vous du talent? dit-il à Prud'hon. — Certes, répliquait l'autre. — Eh bien, tant pis! disait Greuze. A quoi donc le talent m'a-t-il servi? »

Il avait composé dans ses derniers jours un tableau qui fut un des bonheurs de Paris, le Gâteau des Rois, l'une des plus aimables superstitions de l'ancienne France, pour l'Enfant Jésus, pour la Vierge, pour les Mages et le Pauvre l Et de fait, le pauvre arrivait, chantant sa complainte affamée :

Bonsoir à la compagnie De cette maison !

J'vous souhaite année jolie Et biens en saison.

Je suis de pays étrange Venu dans ce lieu,

Pour demander à qui mange Une part à Dieu.

Apprêtez votre fourchette

Et votre couteau Pour me donner une miette

De votre gâteau.

L'amitié et ladoration de Diderot ont fait de Greuze et de Chardin deux immortels. Grâce à ces deux maîtres, l'école française, après les oublis les plus injustes, est devenue;, ou peu s'en faut, l'ég-ale des plus g'randes écoles , aux belles époques de la peinture.

Un portrait d'après Larg-illière aujourd'hui est un titre d'honneur. Il n'allait pas chercher ses modèles parmi les courtisans de l'Œil-de-Bœuf. Il évitait avec le même soin les petites dames et les petits marquis. Il était d'une vérité parfaite. Avec un peu de complaisance il pouvait donner le plus charmant aspect à sa fillette et à M""" Larg'illière; il les a montrées telles qu'il les voyait sans emphase et dans toute leur simplicité.

En revanche, on a vu des peintres fort célèbres de ce temps-là tomber dans un tel oubli que les ventes les plus infîmes n'en veulent pas. Tel un certain Jacques Lajoue; il fut longtemps peintre à Versailles, entouré d'admiration, maître des plus beaux travaux. Il décorait les plus riches salons de Versailles ; il avait pour son collaborateur ce même Watteau, qui faisait les fîg'ures dans le paysag'e de Lajoue. Il doit être assez ressemblant dans cette imag'e, roide et g'ourmée comme on l'a faite, et tenant sa palette à la façon d'un mauvais soldat qui tient héroïquement son épée. On ne saurait vanter non plus la beauté de M"" Lajoue, et Watteau ne l'aurait jamais prise pour un modèle. De son côté, la petite Lajoue est non pas une enfant mais une demoiselle. On ne la reg'arde point, elle se montre , et nous ne serions

270 1»0RTRAITS ET DESSINS.

pas surpris qu'elle altendît un mari. L'accessoire est clig^ne du reste. Le chien, les canards, la pièce d'eau, même les fleurs au corsag^e ont un certain air d'apprêt qui ne saurait nous étonner quand nous apprenons que le vrai talent de Lajoue était d'orner, de décorer, d'inventer des ag-réments,même en architecture. Il faut vraiment que vous soyez averti des insanités de ce monde, ouvert à toutes les caricatures.

Il nous faut du nouveau, n'eu fùt-il plus au monde !

En vain les maîtres protestent; Claude Ballin se fâche et Germain s'indignie. Le hon sens est perdu, le naturel s'enfuit épouvanté. C'en est fait, la lig-ne droite a fait place au contour. Diderot crie, et ne veut pas de ces ftamheaux tordus violemment, de ces bobèches convexes, de ces escaliers extravag-ants faits exprès pour allong-er le chemin. Les balcons se bombent, les corniches se g-oudolent; il faut historier même les châssis des fenêtres. On s'inquiète à peine de l'ameublement et de savoir comment il tiendra dans ces élég-ances biscornues. Les chapelles et les égalises ont un faux air de boudoir et de cabinets de toilette ; les tombeaux sont enjolivés, dorés, ciselés; le confessionnal ressemble à quelque rendez-vous de g-alanterie. Dans les jardins la même ambition de tout bouleverser. L'arbre allait tout droit vers le ciel, apportant le murmure et la fraîcheur: on en fait une boule et, si la forme est arrondie^ on le taille en éventail. Lajoue est le véritable auteur de ces révolutions fantastiques* Son recueil de dessins, pour meubles et ornements, ressemble au recueil du Bourg-eois g-entilhomme aux petites maisons* Voici des arcs de triomphe et des dais contournés, surmontés de panaches; il coin-

posait aussi des irôiies, des trophées, des fleurs même et

des plantes à l'usag'e des jardins de Lajoue. Ah! fî de la

nature! on la repousse à coups de fourche, elle ne reviendra

pas. C'est le vrai rococo rag^eur, le vrai Parnasse français

deTiton duTillet, qui est encore aujourd'hui l'embarras de

la Bibliothèque nationale. Lajoue était le Raphaël du

trompe l'œil. Louis XIV en avait donné le premier l'exemple

à Versailles, et quand il allait au-devant du g-rand Gondé, il

faudrait un trompe F œil. « Ne vous pressez pas. mon cousin,

dit le roi; quand on est chargée de lauriers comn^e vous

* l'êtes, on ne saurait marcher si vite.»

Ces peintres divers, dont le crayon charmait la ville, amusait la cour, et portait en tout lieu le contentement, servaient à l'œuvre assidue et satisfaite de certains g'raveurs d'un vrai talent qui vivaient de ces reproductions. 11 n'est pas un de nous qui n'ait rencontré, dans la chambre et dans le salon des anciens châteaux, quelque aimable gTavure d'après Greuze ou Watteau.

A peine hors de pag-e, ces g'ravures devenaient la g-ràce et l'ornement de la maison. L'enfant s'habituait à les voir. Les jeunes amoureux souriaient à ce printemps de la jeunesse. On admirait Greuze pour les spectacles qu'il donnait à son peuple; on aimait Chardin pour sa bonhomie. Or, toutes ces eaux-fortes étaient colportées dans tous les coins de la ville. Il y en avait pour la mansarde et pour le salon, même pour Fécurie, où les palefreniers les attachaient en souvenir de Marg-ot la revendeuse. Les marchandes de mode ne s'en faisaient pas faute, et M'"" Langue, avant d'être M"'" du Barry, emportait sa carg^aison d'imagées. Elle rêvait à ces beaux seig'neurSi elle souriait à ces comédiens; elle suivait d\in pas alerte le soldat partant pour la g'uerre ; clic fre-

donnait les chansons de la ravaudeuse. Elle avait g'ardé pour M. Greuze un tendre souvenir. Elle croyait qu'il était mort depuis long'temps ! Cette diffusion de F imagée et cette profusion de belles choses à tout propos, à propos du général d'armée, à propos de Célinlène, à propos du poëte inconnu, servaient de seconde éducation à la jeunesse française. Elle apprenait, sur ces pages fugitives , à bien s'habiller, avec la science du g'cste et du regard. L'eau-forte et la chanson tiennent une gTande place dans cette éducation domestique. Encore aujourd'hui les petits-fîls et les petitesfilles de ces curieuses s'arrêtent devant l'image et lui font une petite risée, en disant : « Ah ! que c'est ça ! »

Il y avait aussi M. Oudry, premier peintre du roi, qui était un charmant peintre. Il régnait à Versailles, àChoisy, à Marly, à Gompiègne, à Chantilly. Ces résidences royales demandaient leurs plus précieux ornements à M. Oudry, et Louis XV le logeait dans son palais des Tuileries, l'emmenant à sa suite quand il allait courir le cerf. Il était l'historien de la chasse, un peu plus que Racine et Despréaux n'étaient les historiens des victoires et conquêtes de Louis XIV. Louis XV emmenait M. Oudry dans sa forêt de Fontainebleau, comme autrefois Louis XIV emmenait van der Meulen dans les campagnes de Flandre. C'est à Fontainebleau que M. Oudry a laissé le plus de traces de son passag'e. Il a fait pour les salons des chasses^ le Rendez-vous, où l'on voit Louis XV donnant ses ordres à M. de Nestier, la Chasse à r étang, la Chasse dans la forêt de Compiègne et dans les Rochers de Franchard. Toute la cour, en grand appareil, arrive à ce rendez-vous de fête et de plaisir : les dames^ les seigneurs, les chevaux, les beaux chiens, les habits bleus, les habits roug'cs, allant et galopant dans cet espace enchanté. Ces

tableaux vous donnent une idée approchante des plaisirs et de la mag-nificence de cette cour. Oudry suffisait à reproduire heureusement ces scènes diverses et faisait si bien que le roi reconnaissait ses bêtes favorites, épag-neuls, braques, chiens courants. Sa femme, une demoiselle Froissé, à laquelle il avait donné des leçons, l'aida parfois dans ses travaux.

Lui-même, il g'ravait ces compositions charmantes; la gTavure était sa joie et sa fête, et son véritable outil. Nous lui devons les Fables de la Fontaine, une merveill«j dans laquelle il a reproduit l'esprit et la naïveté du maître. Avoir autant d'esprit que la Fontaine, pour tout autre que M. Oudry, serait en trop avoir. Il a composé ses ravissants tableaux pour son propre plaisir. Là il était à l'aise; il marchait du même pas que le gu^and poëte. Il le suivait dans ses sentiers; ils s'attristaient, ils souriaient de compag^nie. L'heure vint enfin où la paralysie abominable enchaîna cette main vaillante. Il mourut en 1755.

Le g-rand peintre Larg-illière a laissé de ce maître si habile un portrait dig*ne de lui. « Il faut savoir, disait Largnllière au jeune Oudry, jouer de la flûte pour bien jouer du tambour. »

Le czar Pierre L' voulait l'emmener en Moscovie, et il fut forcé de se cacher pour échapper à ses instances. Les cent rébus qu'il g-rava sous la Rég'ence, et qu'il dédiait à la duchesse de Berry, attestent de la g^aieté de ce brave homme. Il jouait de la flûte, il battait du tambour; il tirait de la trompette et de la g'uitare les harmonies les plus inattendues.

Un pci.1 plus tard, Moreau jeune étudiait les imagées de son temps. 11 est le représentant de l'élég-ance française. Il

274 PORTRAITS ET DESSIiNS.

savait ses contemporains par cœur. Nous retrouvons aujourd'hui chez Moreau jeune l'esprit des philosophes, le talent des belles dames et les chères passions du plus beau monde. Il tient le crayon des Gochin, des Gravelot, des Saint-Aubin, et il s'en sert de façon merveilleuse. On lui doit ce charmant livre intitulé : Suite cC Estampes pour servir à lliistoire des mœurs et du costume au dix-huitième siècle (1776), écrit par Rétif de la Bretonne, il est vrai, mais dessiné par Moreau jeune. On a vu rarement l'outil lég-er venir d'une façon plus clémente* sur les excès de l'ouvrier le plus mal élevé. Nousmêmes, que faisons-nous quand nous recherchons les habitudes, la vie et les mœurs du dix-huitième siècle? Le recueil de Moreau suffirait. Rien que dans ses Petits Parrains vous retrouveriez toute l'époque. La demoiselle est déjà une petite marquise, et, parla sambleu! le jeune homme est-il assez g'entil, assez g'alant! Le petit duc de Fronsac, quand il menait au bal la fille de M. le Régnent , n'avait pas meilleure apparence. Ce spirituel dessinateur fut de l'Académie royale, et sa fille épousa le peintre Carie Vernet.

Ah ! si nous avions le temps d'écrire in extenso l'histoire du petit art ! Mais le gTand art n'a pas échappé à l'honneur du siècle de M. Oudry. Voici Jean-Baptiste Pig'alle, un statuaire. Il était le cinquième enfant d'un menuisier, qui voulut en faire un maçon; mais un voisin, un ami de la famille, s'écria que c'était dommag^e, et lui ouvrit la porte de son atelier de sculpteur. Là, il trouva Jean-Baptiste le Moyne, qui resta son ami toute sa vie. A ving-t ans le jeune Pig'alle était encore en doute du talent qu'il pouvait avoir, et, comme il manqua le prix de Rome, il partit à pied. Tout chemin mène à Rome ! Heureusement il rencontra Guillaume Coustou, héritier du g-énie de son père. 11 adopta

I^ORTKAITS ET UESSIlNS. 275

Pig*alle et lui fraya le chemin. Il le ramena gTand artiste et bonhomme. Une fois qu'il se promenait sur la rive du Rhône, à Lyon, il voit que, par autorité de justice, on vendra tout à l'heure le mobilier du pauvre Godrus. Codrus devait dix louis, Pig-alle en avait douze, et g'aiement il racheta le berceau de l'enfant, le siég-e de la mère et les outils du papa.

Il sig^nala son retour à Paris par une tig'ure d'homme assis qui représentait le Commerce. « Oh! bien, disait Falconet (encore un ami de Diderot), je ne vous aime pas, et vous me le rendez bien ; mais je ne crois pas que l'on puisse aller au-delà de votre bonhomme. » Il y eut un moment oii le roi voulut donner à Pig'alle le cordon de Saint- Michel ; mais il ne voulut accepter que si la même distinction était accordée à Goustou. La fortune traita en enfant g'âté celui que ses camarades d'atelier avaient surnommé le mulet de la sculpture : outre les honneurs de l'Académie, il eut un log-ement au Louvre , le titre de sculpteur du roi et des travaux royalement payés.

On doit aussi à Pig^alle la statue de Voltaire, qui s'est rélug*iée (elle était nue ) à l'Institut de France. Mais pour l'honneur de son g-énie nous lui préférons l'élég^ant marbre du Mercure et le monumental mausolée du maréchal de Saxe.

Tous les artistes, les peintres et les sculpteurs, avaient fait leurs premières armes à l'exposition ouverte chaque année à la porte du Louvre. Ils apportaient en ce lieu sauvag'e leurs compositions diverses, et le public, en passant, leur jetait à peine un coup d'œil. Les salons du Louvre étaient réservés pour les artistes de l'Académie. On a g^ardé tous ces noms, les connus et les inconnus, ceux qui se

trompaient au dehors, ceux qui se trompaient au devant du Louvre :

lUacos intra muros peccatur et extra.

De tous les artistes à qui fut confié l'ornement du jardin de Versailles, Pug'et, le sculpteur, était sans contredit le plus célèbre. Il était né à Marseille, où il exécuta son premier travail. Mais, bientôt, comme il se rendait à Rome, il lut arrêté par les seig-neurs g^énois, qui lui confièrent leurs plus belles maisons. A Gênes, il est partout, dans le palais du riche et dans le palais du pauvre, à V Auberge des pauvres, c'est le nom pieux de l'hôpital. Le voyag'eur est attiré par une Vierg*e admirable de Pug^et, qui fait song-er à Michel- Ang-e. Un jour qu'il envoyait, pour l'ornement de la gprande allée de Versailles, un marbre représentant Mihn de Crotone dévoré jmr un lion : « Ah ! le pauvre homme ! » s'écria la reine Marie-Thérèse, tant la douleur était empreinte sur ce noble visag-e. Il a fait aussi fait des chefs-d'œuvre de sculpture sur le bois de chêne.

II y eut une dispute entre le roi et le sculpteur pour le payement de ce même 31 i Ion, exposé pendant un siècle à tous les orag-es, et Louis XIV s'écria : — «Je ne suis pas assez riche pour payer les marbres de Pug'et. » Dun seul mot il ruinait ce g"rand artiste. En effet, les courtisans, moins riches que le roi, n'étaient plus assez hardis pour atteindre la gTande sculpture. Il fallut retomber à Coysevox, aux nymphes , aux g-uirlandes, aux berg'ères, si bien que Louis XIV n'était pas mort que déjà les artistes de Louis XV s'emparaient de ses bosquets. Ce jardin merveilleux, à la mort du g'rand roi, avait poussé. si ferme et si dru, qu'il fallut couper ses charmilles par respect pour les mœurs.

PORTRAITS ET DESSIiNS. 277

Elles étaient devenues le rendez-vous de toutes les amours. Ce fut seulement quand le jour pénétra dans ces mystères que le monde intellig'ent comprit la force et l'autorité de Pug-et. Mais revenons aux artistes du dix-huitième siècle. Falconet, quand la Russie, en 1766, eut commandé à son g-énie une statue de Pierre le Grand, se hâta d'obéir, et, par ^uite de rudes épreuves, il plaça le bronze immortel sur un rocher plus dur que l'airain.

A côté de ce gTand artiste ne pâlit point le nom de Houdon, qui ne fut pas moins gTand que lui. Honoré des conseils de Pig^alle, plein de feu et 'd'émulation, il passa dix ans entiers à Rome, et l'une de ses œuvres, un Saint Bruno colossal, arracha au pape Clément XIV ce cri d'admiration : « Si la règ'le de son ordre ne lui prescrivait le .silence, il parlerait! » Membre de l'Académie royale, il crut ne pouvoir mieux payer son tribut au corps enseig^nant que par un de ces ouvrag-es propres à former des dessinateurs, un Écorché. Sa statue de Voltaire, que M"" Denis offrit à Messieurs de l'Académie, et qui est aujourd'hui le plus bel ornement du Théâtre-Français, offrit au public parisien une imag'e aussi noble que vraie de son philosophe favori. Que dirons-nous de ses bustes, g-alerie de marbre dont les modèles se nomment Washing^ton, Catherine H, Diderot, Molière, d'Alembert, La Fayette, Mirabeau? Quel cortég-e de célébrités! Il avait été l'ami de presque tous; et quelle joie de lui entendre raconter ses souvenirs, à ce vieillard si gn^and et d'une si spirituelle bonhomie ! Dans ses tètes de jeunes filles il luttait avec Greuze d'innocence et de gn^àce. Voyez sa Frileuse^ un type de naïveté.

Mais le Saint Sébastien de Pug-et, V Innocence de Greuze et les portraits de Cbardin, ce peuple entier de nymphes et de

héros sur le tapis vert, ce n'était pas l'attrait véritable du roi Louis XV. Il n'aimait pas ce qui était g'rancl et naturel; il avait peu de g-oùt pour la musique. Il était resté ving-t ans sans jeter un coup d'œil sur la colonnade du Louvre. Il était né dormant, il est resté endormi. Il n'éprouva que dég*radées les anciennes passions de son aïeul Louis XIY. Il fut amoureux par hasard, chasseur par instinct. Il était né g-ourmand, et tout d'abord il fut rôtisseur et saucier. L'art peut faire un saucier, la nature seule fait un rôtisseur, comme on dit qu'elle fait les poëtes.

C'est le beau temps des trois grands arts : peinture, architecture, sculpture. Nous ajouterons bientôt la musique, et déjà nous entendons les deux rivaux, Gluck et Piccini, sans compter Rameau. Or nous connaissons tous ces artistes par les récits du peuple et les écrits du gTand écri-^ vain Denis Diderot. Quel bonheur de l'entendre, en ces tumultes, raconter le bonhomme Greuze et le g'rand Falconet! Il a fait tout un livre sur les Vernet, à commencer par le premier de tous, Joseph Vernet, né en 1714. Tout le siècle est enserré dans ces histoires.

Ces Vernet sont d'Avig-non; le g-rand-père était un humble artisan qui décorait les chaises à porteurs. En cette ville d'Aix, où l'avait relég^ué sa mauvaise fortune, il rencontra la protection de M""' de Simiane, cette Pauline si charmante dans les lettres de M™" de Sévig^né, son aïeule. M"" de Simiane accepta pour son peintre ordinaire le petit Joseph Vernet, et, quand il eut décoré la maison de l'aimable femme, M. de Gaumont, de concert avec d'autres amateurs, l'envoya à Rome (1734). Là, notre ambassadeur, M. de Saint-Ai^-nan, lui acheta une Caravane an Vésuve et une Vne de cette montag^ne. On parla de ces tableaux chez

le pape, et voilà les plus gM^ands seig-neurs qui se disputent les premiers ouvrag-es de ce peintre inconnu. M. de Villette, qui resta toujours son admirateur déclaré, lui paya ving*!cinq écus une Chasse aux canards, et la céda au cardinal de la Rochefoucauld. Ce fut toute une affaire. En même temps, Joseph obtenait la main de M"* Virg-inie Parker, fille d'un Irlandais qui commandait les g"alères du pape; et le voilà dans sa maison, très-g^ai, entouré de musique, et chantant en famille le Stabat de Perg'olèse, son meilleur ami.

Perg-olèse, en mourant, avait lég'ué sa musique à ce peintre français, Yernet, qui jouait si bien du clavecin. Et tenez, lui-même, il s'est représenté sur une toile impérissable : il a trente ans; son visag*e, un peu bourg'eois, est plein de bonhomie ; il raconte avec feu toutes les admirations qui remplissent sa tête et son cœur. Autour de lui tout est joie, abondance^ prospérité, succès, enchantement. Sitôt que le soleil déclinant leur permettra de sortir, notre artiste, sa jeune femme et le petit enfant s'en iront à pas lents chez Guillaume, un traiteur célèbre du temps ; et là, Dieu sait les rires, les concerts, le jeu, les bons vins, les chansons! La clef des champs est le vrai talisman de cette famille; elle marche au hasard dans tous les frais sentiers, et, le soir même, le peintre heureux rapporte sur son épaule l'enfant qui dort, et, dans son cerveau, toutes sortes de doux aspects. Le lendemain, de bonne heure, il est à l'œuvre; il faut qu'il contente à la fois toutes les nations : Angolais, Français, Hollandais même et jusqu'aux princes suédois. A Vienne, en Saxe, à Berlin, les marines de Vernet sont très-recherchées; le gTand Frédéric a commandé deux tempêtes furieuses pour orner son cabinet; et comme enfin

Paris, si dédaiguieux d'habitude, et qui se liàte assez peu dans l'admiration^ ne saurait se passer plus long-temps du peintre à la mode, à Paris même, en 1748, en 1750, les amis de Joseph Vernet exposent ces petites marines si nouvelles, que les artistes eux-mêmes en veulent avoir à prix d'arg*ent. Les Français, après la perte de leurs vaisseaux, ne diront plus désormais qu'ils n'ont pas de marine. « Et Vernet?» répondra Louis XV, heureux de se tirer d'affaire avec un bon mot.

Joseph Vernet éfait en pleine faveur auprès de M""" de Pompadour. Elle lui fît un jour une belle commande (17o3). « Il nous faut, disait-elle, les tableaux des ports de toute la France. Allez, faites vite et bien.» Huit jours après, Vernet était au port de Marseille, en aimable et joyeuse compag'nie. On y voyait de belles jeunes femmes, dans leurs habits des g-rands jours. Sur le rivag'e est dressée une table abondante, et de jolies personnes admirablement vêtues d'une robe jaune présentent au peintre un vieux pilote de cent ans... Voilà tout le Port de Marseille. Avant tout le peintre a voulu, pour chacun de ses tableaux de marine, trouver un drame où la mer, tantôt proche et tantôt lointaine, ait un beau rôle à jouer.

A Marseille, il déjeune, et bientôt il org^anise une partie de pêche ; on s'entasse en riant sur ces barques lég'ères ; déjà les filets reg-org-ent de poissons, dont l'écaillé aux mille couleurs brille de tous les feux de l'arc-en-ciel. Une autre fois nous aurons la tempête, et sur le rivag*e au désespoir nous verrons comment ces malheureux s'appellent, se recherchent, se retrouvent. Pour représenter le Port d'Anlibes, voici les mâts pavoises, les banderoles flottent au vent. Voyez-vous, la tête haute et portant le cordon

bleu, ce g-alant §"6111111101111116 que les belles dames viennent recevoir en caquetant sous leurs ombrelles ? Ce Vernet est un inventeur; rien ne le g"êne et tout l'attire. Il voit d'un coup d'œil la scène qu'il va composer et le lieu de la scène.

L'Océan fut rebelle à ce doux g^énie. Hors de la Méditerranée, il se troublait comme un pilote sans boussole. Il ne comprenait rien à ces brutales colères , à ces fureurs sans cause, à ces falaises dénudées, à cette majesté sombre. Il lui fallait la vie et le soleil, la g-râce et l'accent, le bonbeur, l'entrain, la g'aieté des paisibles rivag*es. La Méditerranée est sa nourrice et son modèle; ils s'entendent si bien l'un l'autre! Epier les baig-neuses sous les arbres complaisants, prêter l'oreille à l'écho de la plagie, être attentif à ces murmures que rien ne lasse, il n'en savait pas davantag-e, il n'en voulait pas faire davantag^e. Avant les œuvres de la nature il préférait souvent les œuvres de la main de l'homme : une jetée, une tourelle, un gTand navire, un bateau de pêche, un débarquement de marchandises, un pont rustique, une cabane ou simplement un homme assis sur la gTève, et qui reg-arde au loin dans l'infini.

Vous étiez bien le dig'ne ami de l'étonnant Diderot, maître Joseph Vernet. Venus au monde à la même heure, tous deux s'enivraient du même rayon, ils adoraient la même iniag-e, ils s'abreuvaient aux mêmes fontaines. Quel miracle! s'écriait Diderot, à l'aspect de celte nuit limpide, où l'on voit que le soleil a laissé tomber tous les reflets d'un beau jour. Partout la nuit, partout la douce clarté se mêlant dans un harmonieux ensemble; et peu s'en fallait qu'il ne fît un sig-ne de croix, tant son enthousiasme était sincère et solennel. C'est la mode aujourd'hui, je le sais bieU;, de

582 POKTRAITS ET DESSINS.

déprécier les Salons de Diderot... Et pourtant pas un des tableaux qu'il a décrits ne saurait échapper à l'immortalité. Bonhomme et brave homme, il voyait, comme Hamlet, toutes ces grandes œuvres avec l'œil de son esprit. Au premier tableau de Joseph Vernet, Diderot se dit à lui-même : «Enfin je retrouve un ami! voilà mon peintre; il a mes yeux, il a mon âme.» Il fut le premier qui salua Joseph Vernet. 11 s'écria qu'il fallait le log-er au Louvre, et vraiment, c'était une g^rande récompense que la royauté accordait aux artistes français, lorsqu'elle leur abandonnait ces chambres, ces g^aleries, ces ateliers, c[u'ils arrang-eaient à leur fantaisie.

Ainsi Joseph Vernet fut dès 1762 un habitant du Louvre, et du Louvre il devint le commensal des meilleures maisons de Paris, étant mêlé avec ce qu'il y avait de plus rare et de plus exquis pour les beaux esprits, les femmes g^alantes et les écrivains de ce temps-là. Il fut des lundis de M""' Geoffrin , des jeudis de M'" de l'Espinasse et des samedis du baron d'Holbach. Il fît un tableau de la Bergère des Alpes, un mauvais conte de Marmontel. Chacun venait à lui, parce qu'il était bon camarade. Ami de Vien, de Soufflot, de Greuze, il eut pour disciples Lan tara et Lauterbourg*. Carie Vanloo le présenta à l'Académie, et toujours Diderot d'applaudir dans ce mag^nifique lang-ag-e dont il était le créateur. « Voulez-vous savoir, disait-il, quel homme icibas fait la pluie et le beau temps? Saluez Joseph Vernet. Cette année encore il a fait ving't-cinq tableaux! et quels tableaux! C'est comme le Créateur poui* la célérité; c'est comme la nature pour la vérité. On dirait de Vernet qu'il commence par créer le pays, et qu'il a des hommes, des femmes, des enfants en réserve, dont il peuple sa toile

comme on peuple une colonie ; puis il leur fait le temps, le ciel, la saison, le bonheur, le malheur qu'il lui plaît. C'est le Jupiter de Lucien, qui, las d'entendre les cris lamentables des humains, se lève de table et dit : a De la g-rêle en Thrace; » et l'on voit aussitôt les arbres dépouillés, les moissons hachées, et le chaume des cabanes dispersé ; « La peste en Asie ; » et l'on voit les portes des maisons fermées, les rues désertes et les hommes se fuyant ; «Ici un volcan; » et la terre s'ébranle sous ses pieds, les édifices tombent, les animaux s'effarouchent ; et les habitants des villes g-ag^ient les campag-nes ; « Une g-uerre là; » et les nations courent aux armes et s'entr'ég^org^nt ; « En cet endroit une disette; » et le vieux laboureur expire de faim sur sa porte. Jupiter appelle cela g-ouverner le monde, et il a tort. Vernet appelle cela faire des tableaux', et il a raison. »

On n'est pas, certes, un médiocre artiste quand on soulève autour de soi une admiration si enthousiaste et si profonde. Un jour que Diderot achèle à beaux deniers comptants un tableau de son ami Vernet, il ne se tient pas de joie. « Avez-vous vu, disait-il à tout le monde, avez-vous vu mon Vernet? Les belles eaux, les g'randes roches, et le paysag-e enchanté! »

En ce moment, les tableaux de Vernet étaient l'indispensable ornement des cabinets les plus célèbres : les Mariette, les Grozat, les Lalive, les Randon de Boysset, les Blondel de Gag^ny, IVL de Julienne, M. de la Ferté, M. de la Borde, le dig'ne père de M"" Delessert, Beaujon, et ce fameux marquis de Villette, héritier du cœur de Voltaire, et dont le testament a soulevé nag'uère tant de disputes péniblement apaisées. Ajoutons au nom de ces amis dévoués le nom de plusieurs dames : la présidente de Bandeville, M""' de

Montullé, la comtesse Turpin de Crissé, fille du maréchal de Lowendahl. N'oublions pas la comtesse du Barry. Comme elle élevait à son maître et seig-neur le charmant pavillon de Luciennes, elle s'en fut frapper à la porte de Joseph Vernet, suivant en ceci l'exemple du maréchal de Noailles, du duc de Cessé, du duc de Rohan-Chabot et du premier ministre, M. le duc de Choiseul. .^Vraiment ce fut une heureuse destinée; et notez bien que la g*ravure, à son tour, vint en aide à tant de g^loire.

Enfin il était riche assez pour ne rien refuser aux ving^tdeux petits Yernet, ses neveux et ses cousins, dont il était la providence. Il avait tous les g^enres d'intellig^ence; il assistait à la lecture de Paul et Virginie, le soir même où Bernardin de Saint-Pierre lisait son livre à son protecteur, M. Necker, dans la meilleure compag'nie. L'auteur avait mis toute son âme en ce petit livre; il y attachait toute sa fortune. 0 misère! à peine.il avait lu la première pag^e, que déjà tout espoir était perdu. D'Alembert bâillait, Thomas dormait, le comte de Buffon demandait son carrosse. Un seul, Joseph Vernet, consolait le poëte. « Ayez bon courag^e, disait-il; vous avez fait un chef-d'œuvre, et je m'estime un homme heureux si je ne suis pas indig-ne de représenter Virg'inie au moment de la mort. » Ce fut sa dernière tête et son dernier chef-d'œuvre. Il mourut comme un sag*e, à l'âgée de soixante-quinze ans passés , en plein Louvre , le 4 décembre 1789, après avoir pressé sur son cœur le dernier et le non moins illustre représentant de cette race vig-oureuse, l'enfant qui devait être le g-rand peintre des batailles modernes, Horace Vernet.

Peu de jours avant sa mort ce bon père assistait à la réception de son fils Carie, agu^éé par l'Académie, et le ré-

cipiendaire s'inclinait devant ses nouveaux coUèg-ues qui le saluaient à leur tour. Quand il fut devant son père, alors le vieux Joseph , oublieux de l'étiquette , ouvrant ses g-rands bras , pressa son fils sur son cœur. Tous les Vernet se retrouvèrent dans cet embrassement suprême ; ils étaient nés pour le travail, pour la renommée et surtout pour l'amitié.

Un Irait caractéristique de la physionomie du dix-huitième siècle est le g-oùt prononcé, porté chez quelques-uns jusqu'à l'état de passion ou de manie, pour tout ce qui' touchait aux choses de l'esprit. Il n'y avait pas une science, pas un art, pas un g-enre de littérature , qui ne comptât ses amateurs enthousiastes. Jaloux de participer au mouvement intellectuel, ils allaient jusqu'à tenter parfois, à l'abri d'une g^rande position ou d'un riche état de fortune, de le dirig'er à leur g'ré.

On les appelait les virtuoses.

Être virtuose, ou du moins se faire décerner ce titre par l'opinion, était une situation enviée dans le monde.

L'influence des virtuoses s'étendait sur un cercle nombreux et chang-eant, mais toujours discipliné jusque dans sa turl)ulence.

Poètes faméliques, petits collets obséquieux, pédants de ruelles, empiriques de tous pays et de toutes livrées étaient sûrs d'y trouver le feu et le couvert, sans compter les g-ratificàtions et les aubaines, à la seule condition d'obéir comme des caporaux de milice au moindre clin d'yeux de

LES VIUTUUSES. 287

l'ainpliitryon , et au mot d'ordre de trois ou quatre beaux esprils de bon aloi qui imposaient une étiquette à la coterie, tout en l'illuminant de l'éclat de leur g-loire personnelle.

Il ne s'est pas produit à Paris, de 1715 à 1789, un notable événement scientifique ou littéraire, pas une renommée qui ne soient éclos ou n'aient été propag'és sous les auspices de quelque illustre virtuose.

L'une des plus célèbres, la première en date, lut madame la duchesse du Maine. Elle avait ses petites après-dlnées et ses (jrandes nuits. Malézieux, l'oracle du lieu, les appelait les galères du bel esprit. Ah ! c'est qu'on y dépensait de l'esprit dans les unes et dans les autres, non-seulement du beau, mais encore de l'esprit d'intrig-ue, et de la g*alanterie, en veux-tu? en voilà.

Le bon Sainte -Aulaire, qui devint académicien pour un quatrain fait à quatre-ving-ts ans, improvisa pour la reine de Sceaux cet heureux quatrain qui indique bien le ton de la maison :

La dhiuité qui s'amuse

A me demander mou seciet, Si j'étais Apollon, ne serait pas ma Muse : Elle serait Thétis et le jour finirait.

j\p'c (lu Maine se piquait de science autant que de littérature. Sa lectrice et son émule, l'aimable de Launay, de qui l'anatomiste Duverney, son maître, disait, en tout bien tout honneur : « C'est la fille de France qui connaît le mieux le corps humain ; » M"° de Launay écrivit, à la g'ioire des mathématiques, le Carré magique, petite comédie, jouée pendant l'une desg-randes nuits de Sceaux, en pleine conspiration de Cellamare. C'est à elle que la duchesse disait dans

un moment de vanité naïve : « Tiens, mon enfant, je ne vois que moi qui aie toujours raison. »

Les rameurs habituels des g'alères de l'esprit étaient, avec ceux que nous venons de citer : Fontenelle, Yalincourt, Chaulieu, la Fare, le duc de Brancas, le duc de Rolian, le maréchal de la Feuillade, le marquis de Pompadour, le cardinal de Polig^nac, les abbés de Yertot, de Saint-Pierre, de Vaubrun et Briguant, la duchesse de la Ferté, la marquise de Lambert et d'autres non moins célèbres. Faisons une place à cet autre Nasica, l'abbé Genest, dont le nez prodig-ieux avait tellement frappé le duc de Bourg^oguie qu'il en mêlait la silhouette gTotesque à tous ses dessins. Etait-ce à son maître nez que ce virtuose devait la faveur d'un appartement au palais de Sceaux ?

Puis c'était M. de" Foncemag-ne, qui avait établi chez lui des conférences sur tous les sujets les plus ardus des mathématiques, de la physique et de l'histoire naturelle. On y venait de Pétersbourg* et de Berlin, de Londres et de Vienne. C'était à la fois le portique d'Académus et l'observatoire de Ptolémée, Athènes et Alexandrie.

N'oublions pas M'"° de Tencin : elle eut un rôle actif en ces fêtes de l'esprit.

Elle avait sauté de la vie orag^euse et dissolue de son bel âg"e au culte tranquille des lettres et au commerce des philosophes et des penseurs. Elle avait, il est vrai, une familiarité un peu brutale et ne se g'ênait pas pour appeler ses commensaux : « Mes bêtes; » elle donnait elle-même le titre de ménagerie h sa réunion. Deux lions y rug^issaient, — • lions très -apprivoisés d'ailleurs : Fontenelle et Montesquieu. On y voyait g^rimacer quelques singles : d'Arg'cntal et la Popelinière; et plus dun fin renard y cherchait

une issue cachée pour s'insinuer dans le poulailler académique.

M"' de Tencin avait du crédit: c'est à elle que Mairan et Marivaux durent l'honneur de succéder à Sainte-Aulaire et à Houdeville. Marivaux n'avait pas l'opinion pour lui. La mauvaise humeur des méchants atteig^nit jusqu'au vieux Fontenelle, qui s'était entremis dans rintrig-ue.

Pour couronner tous ses travaux Fontenelle met Marivaux A la célèbre Académie.

N'a-t-il donc tant vécu que pcjur cette infamie?

Bernis, Helvétius, Marmontel, Astruc et le comte de Tressan, cette guêpe qui se noie dans du miel, comme disait Bouffïers, complétaient l'aréopag'e de ce hureau d'esprit, un titre qu'on prodig'uait aussi à ces sortes de réunions.

M""' de Tencin stimulait l'assiduité de « ses bêtes * par de bons dîners, parle don de deux aunes de velours, au jour de l'an, pour se faire faire des culottes, et par des conseils qui ne Iqi coûtaient rien, mais rapportaient souvent aux g-ens avisés, a Soyez l'ami des femmes, dont la protection peut vous devenir utile, leur disait-elle ; mais surtout ne soyez que leur ami. » Bernis fut assez fin pour l'écouter, et M"" de Pompadour le conduisit de l'Académie au cardinalat, et de la pourpre à l'ambassade.

Une autre pécheresse repentie, qui avait trempé dans tous les tripotag^es scandaleux delà politique et des basses intri gaies de la Rég-ence, sut aussi user à son tour de ses hautes relations sociales — quand le monde en vint à la recevoir à résipiscence — pour attacher à sa cour les ministres et les diplomates, le parlement et les arts, la littérature et la philosophie.

Ces rapprochements favorables furent d'une réelle utilité pour les commensaux de M""" du DefTand. C'était l'amie intime de la fameuse marquise de Prie , et son émule en beauté, en g^alanterie et en méchanceté. Elle était de plus très-g-ourmande, et rang*eait le souper parmi « les quatre fins de l'homme » . L'hôte illustre, le g-rand champion de cette maison hospitalière, fut Voltaire. L'intime, l'inévitable commensal fut Pont-de-Veyle. Grimm a écrit sur l'un et sur l'autre une pag-e divertissante, et qui est un trait des mœurs de cette société ég'oïste et polie. « Qu'on se représente, dit-il, M"" du Deffand, aveug-le, assise au fond de son cabinet, dans ce fauteuil qui ressemble au tonneau de Diog*ène, et son vieil ami Pont-de-Veyle, couché dans une berg-ère, près de la cheminée. C'est le lieu de la scène.

{( Voici un de leurs derniers entretiens.

« — Pont-de-Veyle?

« — Madame ?

« — Où êtes- vous?

ce — Au coin de votre cheminée.

(, — Couché, les pieds sur les chenets, comme on est chez ses amis?

« — Oui, Madame.

« — Il faut convenir qu'il est peu de liaisons aussi anciennes que la nôtre.

« — Cela est vrai.

« — Il y a cinquante ans passés. Et dans ce long* intervalle aucun nuag-e, pas môme l'apparence d'une brouillerie.

« — C'est ce que j'ai toujours admiré.

,( — Mais, Pont-de-Veyle, cela ne viendrait-il point de ce qu'au fond nous avons toujours été fort indifférents l'un à l'autre?

« —Gela se pourrait bien, Madame. »

Mais, pour trouver le modèle exquis de l'élég-ance et de l'urbanité françaises, il faut aller chez M""" Geoffrin.

M"' Geoffrin n'était pas de noblesse, et pourtant elle s'était mise simplement, sans prétention, sans pédantisme, avec une incomparable aménité de caractère, sur le pied d'avoir un salon où les g*rands seig'neurs aussi bien que les beaux esprits se faisaient une sorte de point d'honneur d'être admis.

Son mari, directeur de la Manufacture des g*laces, dont il avait le privilégie exclusif, était un homme assez nul, du moins dans les exercices du bel esprit; en revanche, il était fort habile dans les affaires. Il faisait piteuse mine aux réunions de M™' Geoffrin, et bon nombre de visiteurs ig-noraient jusqu'à son nom.

« Qu'est devenu, demandait un jour à M™' Geoffrin un étrang-er de passag^e à Paris, ce pauvre bonhomme que je voyais ici jadis, toujours dans ce coin et qui ne disait jamais rien?

ce — C'était mon mari ; il est mort ! » répondit tranquillement M"'' Geoffrin.

On le lui avait donné, sans qu'elle l'eût choisi, quand elle avait quatorze ans; mais elle vécut toujours avec lui comme si elle l'avait épousé par inclination. Cette tenue dans sa conduite ne fît qu'ajouter à la considération dont elle a joui, en donnant un grand relief d'honnêteté à toutes ses démarches.

On parlait de tout chez M"" Geoffrin, et devant tout le monde, dans la plus entière liberté. Le ton g-énéral de son salon contenait chacun dans les limites d'une affectueuse causerie* Parfois un conteur, entraîné par sa verve ou par

la g-aieté de son sujet, allait-il dépasser les bornes, M'^'Oeoffrin, d'un ton gracieux, lâchait son fameux : « Voilà qui est bien. » C'était son mol, et l'on passait à autre chose .

C'était miracle de voir comme l'esprit net, mais enjoué, de cette aimable femme, sobre dans la plaisanterie et comme il faut, faisait école dans la société polie du dixhuitième siècle.

Chez elle, la finesse et l'à-propos des sailhes suffisaient à l'attaque comme à la défense. La méchanceté ou la perfidie n'auraient pas été tolérées au milieu de ce cercle affable où la malice sans préméditation était seule admise.

Un jour à dîner, M. Poultier, intendant de Lyon, se servit d'une riche tabatière qu'on ne lui connaissait pas. Chacun la voulut voir, et, répondant d'une manière évasive à l'admiration g^énérale et indiscrète, M. Poultier se contenta d'avouer qu'il la tenait d'une main bien chère.

« Madame, est-ce la vôtre ou celle de ma mère ? »

s'écria le jeune de Cury. Tout le monde savait que M""* de Cury entretenait avec l'intendant une liaison des plus intimes.

« C'est un vers de Rodogune, dit un convive, pensant détourner ainsi l'effet de cette remarque inconsidérée.

« — Vous vous trompez, reprit en souriant M. Poultier, ce vers est de r Etourdi. »

Voilà comme, avec de l'esprit, chez ces honnêtes g-ens rompus au bel usag-e, il n'y avait pas de situation si délicate, qu'elle ne tournât presque toujours à l'avantagée de celui qui, partout ailleurs, n'en serait pas sorti sans confusion.

Lorsque M""' de Tencin vieillissait. M*"' Geoffrin était

iJîs VIRTUOSES. -im

alors une jeune et ag*réable femme; elle se fît présenter cette virtuose célèbre.

La tournure de son esprit, le g-oùt qu'elle témoig-nait pour la compag-nie des g-ens de talent, et l'accueil que ceux-ci s'empressaient de faire à ses premières avances, éclairèrent sa vieille et g-rondeuse rivale^ en éveillant sa jalousie.

« Savez-vous ce que la Geoffrin vient faire ici ? dit- elle. Elle vient voir ce qu'elle pourra recueillir de mon inventaire, w

Elle ne se trompait pas : M'"' Geoffrin en recueillit tout ce qu'elle y trouva d'honorable. En première lig^ne, M. de Fontenelle , M. de Montesquieu, l'abbé de Saint-Pierre, M. de Mairan et toutes ces belles individualités qui placent si haut, dans la mémoire des lettrés, ce brillant et intellig'ent dix-huitième siècle qui eng-endra des prodigues. Ajoutez à la liste M. Hume, M. Alg-arotti, Helvétius, M. de Maupertuis, et Voltaire et Garaccioli; puis Thomas, l'abbé Morellet, le président Hénault, Grimm, Moncrif, Diderot, d'Alembert, Quesnay et les autres encyclopédistes. Elle leur donna 300,000 livres pour les aider à fonder leur monument.

Parmi les artistes, on voyait chez elle le comte de Gaylus, et Mariette, qui n'y venait jamais sans apporter un ample carton bourré d'estampes et de dessins. Enfin Bouchardon, van Loo, Vien, Vernet, Robert, Gochin, à qui elle avait hâte de servir d'intermédiaire auprès des grands seig*neurs et des étrang^ers de distinction, pour leur faire vendre leurs ouvragées.

Gitons, pour finir, les mardis de la marquise de Lambert, les mercredis du marquis de Ghennevières, et les dimanches de l'hôtel de Tours, rue du Paon, où Vauvenarg'ues présidait

294 l'I-^^ VIRTUOSES.

du haut de son lit de douleur à tant de merveilleuses et spirituelles causeries.

C'est là que la jeune Antoinette Poisson fit valoir, avec un charme incomparable, tant d'intellig*ence et d'agTément, que M. le Normand d'ÉtioUes s'empressa d'en faire sa femme.

Aux approches de la Révolution, les coteries à la mode étaient celles de M"" Neôker, de Grimod de Ta Reynière, du marquis de Rivière et enfin de M""' Vig^ée-Lebrun. C'est dans celles-ci, toujours ouvertes aux surprises de l'art et de la fantaisie, qu'on tenta un retour aux mœurs d'Athènes et de Gorinthe, en traduisant au vif les plus somptueuses descriptions de l'abbé Rarthélemy.

Rienheureuse et spirituelle société, qui endormait ainsi sous les fleurs l'orag-e qui g-rondait sourdement à l'horizon !

Ici, encore, nous avons l'embarras de choisir. Ces amateurs si modestes, qui, tout d'abord, se contentaient d'une pag"e obscure en quelque bout de g'alerie, ont fini, grandissant toujours dans l'admiration des peuples, par remplir des tomes entiers. Encore est-ce peu, un tome entier, pour Pierre-Paul-Louis Randon de Boysset, oublié, même dans les biographies de Michaud et de Didot. Pourtant la hste de ces amateurs et de ces curieux tant nég-lig-és des historiens est déjà formidable : à savoir, d'Ag'uesseau, Bachaumont, Voltaire, Diderot, et l'excellent expert Sireuilj, qui publiait l'Almanach des artistes ; sans oublier le baron de Grimm, le comte Grozat, la Live de Jully, Blondel de Gag-ny, et ces amateurs charmants, amis du livre et de ses moindres détails, les fermiers g'énéraux. Ils ont laissé de très-beaux livres, des tableaux charmants, des meubles précieux, des œuvres d'art d'un g'oût exquis ; tantôt Rembrandt, tantôt Rubens, van Ostade, Wynants et Wouverman ; et même des maîtres moins célèbres : Halle, Raoux, Natoire, Grimou et Casanova. Ce n'était dans leurs armoires précieuses, sig-nées de BouUe à chaque panneau, que maroquin roug-e et g-rand

papier. Ils allaient incessamment, accompag'nés des meilleurs connaisseurs, de Rome à Florence, de Paris à Milan. Leur catalog-ue était un véritable musée, composé souvent de plusieurs volumes in-quarto. Et pour log'er ces musées, on élevait des hôtels. Le seul Mariette a laissé pour cinquante mille francs de dessins. Ils avaient pour leurs amis intimes Boucher, Greuze et Robert Hubert, et tant d'esprit qu'ils en prodig'uaient sur leur passag-e.

Le fermier g'énéral Randon de Roysset avait réuni dans son cabinet privé, qu'il aug'mentait encore la veille de sa mort, des toiles de l'Albane, de Carlo Maratte, de Francesco Mola, de Solimène, de Ph. Lauri, de Carlo Cigniani. Pure décadence, direz-vous; mais cette décadence était gt)utenue et g'iorifîée par la Vierge au chapelet de Murillo, un beau paysag-e de Rerg^iem, la Cidsinière hollandaise de Gérard Dow, un portrait de van Dyck, le Pâturage de Karl Dujardin, la Leçon de musique de Metzu, le Maître d'école d'Isaac Ostade^, les Deux Philosophes de Rembrandt, l'Adoration des nuiges de Rubens, les animaux d'Adrien van de Velde; un Teniers, un Wouverman, et la Courtisane amoureuse, un des ornements du Louvre. Il y avait aussi le buste de M"" Clairon, acheté par Sophie Arnould, et les plus belles choses du fameux marchand de la rue Saint-Honoré, près de la rue du Four : vases de porphyre, gTanit rose, prisme d'améthyste, jaspe, jade, ag'ates, porcelaines de Chine et du Japon, porcelaines de Sève (sic), de Saxe, cristaux de roche, laques, meubles de Boulle et meubles curieux de marqueterie, tables de marbre rares, bronzes dorés, bronzes des Indes.

Les acquéreurs qui se pressaient à ces ventes choisies portaient les plus g-rands noms de la monarchie. Avant tout, le roi et le comte d'Artois, deux curieux du premier

LES r.URlEUX. :>07

ordre, et le baron do Breteuil pour la reine. Puis le comte de Vaudreiiil, les ducs de Rohan-Ghabot, de Choiseul- Praslin, de Gossé, de Brancas, de Ghaulnes, d'Aumont, la duchesse de Mazarin, sa fille, MM. de Sabran, de Ghoiseul, de Serent, de Durfort, de Tolosan, le comte de Strog'onoff, le baron de Montmorency, de Vog'iié, évêque de Dijon, de Montdrag-on, de la Vaupalière, l'abbé le Blanc, le conseiller de tous les g-rands amateurs du temps, le chevalier Lamljert, de Saint-Foix, de Saint-Julien, etc.

Parmi les artistes qui étaient de g-rands connaisseurs, et qui souvent oubliaient de produire pour mieux hanter l'Hôtel des ventes, on eût reconnu les deux gTaveurs Wille et Beauvarlet; l'architecte de Wailly; le danseur Vestris et la spirituelle M"* Arnould. Venaient ensuite les receveurs des domaines : Beaujon , Potier, Poullain, le Bœuf, Paig-non, Montriblond. Les seig-neurs acceptaient même, et volontiers, la concurrence des marchands célèbres : Lebrun, Paillet, Sanglier, Basan, Lempereur, Sireuil^ Donjeu, Joullain, Dulac, Jombert, Remy et Julliet.

Jamais le culte de la personne humaine et les recherches de g-râces et d'ornements domestiques n'avaient été poussés si loin. Telle tabatière qui représentait le visag-e blafard d'un danseur était payée au poids de l'or; une aig-uière, où M"' Duthé avait baig'né ses mains profanes, rencontrait soudain mille acheteurs. Les moindres fanfîolesque ces filles de théâtre avaient oubliées sur leur toilette, ces dames se les arrachaient à prix d'arg-ent. Que sont devenus les artistes qui montaient, qui g-ravaient ces merveilles? 11 faudrait être un savant pour vous le dire. Une année à peine a suffi aux financiers de Paris, aux amateurs de l'Europe, pour échang-er, contre des flots d'or, les bibelots précieux de

M™' de Pompadour. Encore aujourd'hui, si par hasard se rencontre une boîte, une houppe, un miroir, un coquetier d'autrefois, vous voyez accourir, de toutes les parties de la ville, des curieux, des connaisseurs à qui rien ne résiste, et leur moindre acquisition devient un sujet de causerie en tous les lieux de l'univers.

Adieu, mes doux poètes, mes dessinateurs charmants de l'autre siècle; séparons-nous! Quelle douleur profonde! Hélas! un autre, un plus heureux, emportera bientôt dans sa maison les nymphes, les berg-ères, les baig-neuses, les g-râces, les amours, les mandolines et les éventails, les poëmes et les déesses de Ghoisy et de Trianon.

Adieu, mon cher Dorât, que j'avais eu avec tant de peine et de dépense, mon poëte ing"énieux, qui s'est sauvé, par les planches^ du naufragée poétique ! Ah ! le voilà qui s'en va, triste et dolent , dans les rég'ions inconnues. Ces beaux dessins, g-ravés par la main de M"'' de Pompadour, adorés du cardinal de Bernis, célébrés par Voltaire, acceptés par le g'rand Frédéric! Les acheteurs viendront qui se diviseront ces merveilles dignes du Temple de Gnide, élevé par le président de Montesquieu aux galantes clianoinesses , aux marquises en falbalas.

Désormais, dans mon logis solennel, plus de petits levers incendiaires, plus de romans peu vêtus, plus de contes légers. Louis XV est mort, M"" du Barry suppliciée. Adieu, Boucher! Adieu, Beaudouin, son dig-ne beau-fîls! Adieu, le

:UiO LES LIVHES A VIGNETTES.

nég'lig'é g'alant, le petit déshabillé, la promenade au Cours la Reine, à la foire Saint-Ovide, à la foire Saint-Laurent! Mon Greuze, errant à travers le monde, avait trouvé sous mon toit, doucement éclairé, une hospitalière protection.., le malheureux va recommencer tous ses pèlerinag-es. Que le vent de bise lui soit lég-er, que les amateurs lui soient favorables; qu'il rejoig'ne encore une fois les Saint-Aubin, ses amis, les Vernet, ses camarades ; qu'il retrouve, en son dernier exil, M'"' la Ruette et M"" Dolig-ny, ses modèles ! Dig'ne et bon Greuze! il est mort de faim juste au moment où commençait sa g*loire. A-t-il assez pleuré ses premiers protecteurs : Bouffïers, Dorât, le marquis de Pezay , et M""" de Parabère! Enfin, il était si bien sur nos tablettes de chêne doublées d'un cuir de Russie odorant !

Eh! ouije les regrette et je les pleure, ces anciens amis de ma jeunesse. Ils étaient de si belle humeur et de si bonne compag^nie! Ils étaient si pimpants, si coquets, si bien mis! L'habit ne fait pas le moine, soit; mais il fait bien un peu le livre, convenez-en. J'allais leur donner le bonjour à mon réveil, et ils me rendaient de lajoie pour toute ma journée. Je les maniais avec amour, je les caressais, je les respirais, maug-réant de tout mon cœur contre le g*rand la Bruyère, cette petite maîtresse que l'odeur du maroquin faisait tomber en faiblesse. Moi, je trouve ce parfum-là adorable; et vous? Si j'avais été à la place de M. de Gaig-nièresetdu conseiller Moret, je n'aurais jamais pardonné à l'auteur des Caractères d'avoir traité ma bibliothèque de tannerie.

Aux profanes qui me demandaient malicieusement pourquoi, aimant tant mes livres, je les lisais si peu, n'avais-je pas raison de riposter qu'on ne trempe pas la soupe dans la pâte tendre de Sèvres, et que les assiettes en vieux Rouen

LES LIVRES A VIGNETTES. 30d

ne servent pas pour dresser le couvert? De même, nous relisons nos poètes favoris dans les éditions courantes, et nous conservons ces beaux volumes comme œuvres d'art, n'est-il pas vrai?

Par exemple, la Bruyère eût été bien empêché pour critiquer les estampes qui décorent tous ces g^entils livres du dix-huitième siècle. Impossible de dire « qu'elles ne sont ni noires, ni nettes, ni dessinées et qu'elles sont moins propres à être g-ardées dans un cabinet, qu'à tapisser, un jour de fête, le Petit-Pont ou la rue Neuve. » Où trouver, en effet, des fig"ures aussi ravissantes que dans les Chansons de la Borde^ surtout celles du premier volume qui sont le chefd'œuvre de Moreau -le jeune? Je vous recommande, entre autres, la Fête du Seigneur ; c'est l'idéal du g-enre. Quand on a contemplé ce délicieux petit tableau-là pendant cinq minutes, je vous jure qu'on a de la peine à être révolutionnaire. M. de la Borde, g^ouverneur du Louvre et premier valet de chambre du roi, dédia son œuvre à la Dauphine, dont on a prétendu qu'il était secrètement épris. Serait-ce à cause de cela qu'il prit soin de faire g-raver son portrait, en médaillon, au centre d'une lyre qui sert de frontispice au titre/ La cour jalouse trouva-t-elle cette audace de mauvais g-oùt? Toujours est-il que le portrait à la lyre disparut dans la seconde édition, et qu'il est devenu de toute rareté.

Moreau, dessinateur du roi, je le crois bien! Il eût été difficile de choisir mieux, et voilà un artiste qui fît vraiment honneur à son patron, le comte de Gaylus. Comment l'habile crayon du protég-é ne vint-il pas en aide aux Œuvres badines du protecteur? Ceci est un point difficile à expliquer, et elles en auraient eu pourtant g'rand besoin; car ces

douze volumes, fades et long-s, ne sont rien moins que badins. Les fig*ures qui s'essoufflent en vain à les ég-ayer, sont dues, si j'ai bonne mémoire, au burin de Marillier; cependant je ne le g-arantis pas et la chose mérite d'être vérifiée.

Que de beaux livres, que de compositions charmantes, évoquent, dans l'imag-ination du bibliophile, le seul nom de Moreau jeune! Fermez les yeux, ou plutôt tenez-les très-g-rands ouverts, et vous allez voir défiler devant vous, comme dans le ballet d'une féerie :

Le fameux Voltaire de Kehl (1785-1789), dont les dessins orig-inaux furent joints par Beaumarchais à l'exemplaire qu'il destinait à l'impératrice Catherine.

11 était écrit que cette œuvre admirable ne cesserait d'être l'ornement d'une bibliothèque souveraine; car ce fut Napoléon III qui acquit ce précieux joyau à la vente Double, au prix très-modéré de 9,025 fr.

Le Jugement de Paris, par Imbert (1772, in-8°), eiles Grâces (1769, in- 8"), par Meusnier de Querlon, dont les johes fig-ures laissent entendre combien le g-alant berg-er dut être embarrassé pour décerner la pomme ;

Le Molière de Bret (1773, 6 vol. in-8°), dont les dessins orig-inaux ont été adjugées 1,200 fr. à la vente d'Ourches, et qui se payeraient 8 à 9,000 aujourd'hui. Les g-ravures qui appartiennent à cette édition représentent avec tant de finesse et d'élég-ance les principales scènes de la Comédie, qu'elles ont été tirées, pour trois autres éditions, en 1788, en 1805 et en 1808. Aussi je vous laisse à jug-er si, dans ces deux dernières surtout, ces malheureuses fig-ures sont pâles, g-rises, usées, mâchonnées, ég-ratig-nées.

La Lettre de Dulis à son ami, par Mercier (1776) ;

Les Œuvres de Léonard {17 SI, 2 vol. in-12);

Les Tableaux de la bonne compagnie (1T87), ouvrag-e faussement attribué par Brunet à Restif de la Bretonne, et qui est plutôt de Métra ou de Luchet. Ici Moreau semble s'être surpassé, et chacune des seize vig-nettes qui décorent ces deux petits in-12 est un véritable chef-d'œuvre de g-râce et de délicatesse.

Les Œuvres de Saint-Marc (1788, 3 vol. in-8°);

Les Œuvres de Regnard, avec des remarques par Garnier (1789-1790, 6 vol. in-8°), réimprimées en 1810 et en 1820 avec fig-ures ;

Paul et Virginie (1789, in-18);

La Pucelle d Orléans (1789, in -4");

\^^'s, Aventures de Télémaque (1790, 2 vol. in-8°), dont les 26 dessins ont été adjugées à 500 fr. à la vente Renouard ;

Les Œuvres choisies de Gresset[il%i, in-18);

Les Amours de Psyché et de Cupidon (1795, in-4"), par la Fontaine ;

Les Satires de Juvénal^ traduites par Dusaulx (1796, 2 vol. in-4°);

Les Œuvres de Montesquieu (1796^ 5 vol. in-4'');

U Histoire de Manon Lescaut (1797, 2 vol. in-18);

Les Œuvres de Salomon Gessner (1799, 4 vol. in-S");

Impossible, de même, de ne pas s'extasier devant les vig-nettesde Pxjgmalion, scène lyrique de J.-J. Rousseau, mise en vers, par Berquin, en 1775.

Mais je ne saurais terminer cette rapide énumératîon sans admirer avec vous les Métamorphoses cï Ovide, traduites par l'abbé Banier. Ces quatre volumes in-4° sont un des plus beaux livres de cette brillante époque, et les exemplaires du premier tirag"e sont particulièrement chers aux

amateurs. Chose bizarre! la première édition, contenant naturellement les meilleures épreuves, porte la date 1767-1771, tandis que la deuxième, qui lui est postérieure, est datée 1767-1770. De plus, la pag-e 215 du tome III y est cotée 209. Les exemplaires sur papier de Hollande, avec les fig^ures avant la lettre, sont de toute rareté. Mais cette fois Moreau n'a pas travaillé seul; il a eu pour collaborateurs et rivaux : Eisen, Choffaft, Boucher, Monnet. Tous ont lutté de g*alanterie, de gTâce et d'inspiration. Le Mire etBasan, qui s'étaient charg-és d'illustrer notre Ovide, ont dû être tout aussi empêchés que le berg'er du mont Ida pour décerner le prix et assig-ner des préférences à des compositions si parfaites. Où est le temps que les 136 dessins orig-inaux de ces maîtres n'atteig'naient qu'à 1,730 fr. (vente Renouard)?

Peut-on citer Eisen et Ghoffart sans qu'on pense aussitôt aux Contes de la Fontaine^ à cette célèbre édition de 1762, dite des Fermiers générauxl Tout le monde la connaît, toutes les bibliothèques un peu recommandables la possèdent, et il n'est personne qui n'ait au moins feuilleté ces délicieuses gravures, vives, lég-ères, spirituelles, coquettes, un peu décolletées, mais pas trop. Hélas! on les a tant feuilletées, depuis un siècle, qu'il devient très-difficile de rencontrer des exemplaires en bon état, et voilà pourquoi, malg-ré votre sourire imperceptiblement railleur, j'estimais tant le mien, « qui n'avait jamais été ouvert ». Le plus souvent, les pag-es sont^ sinon maculées, du moins défraîchies; un vétilleur y découvre des coups d'ong^les et des cassures microscopiques; le papier est fatig^ué, parfois un pouce indiscret et moite y a laissé son empreinte, ou bien encore une affreuse roupie, tombée d'un nez troj) g-rivois, au passag^e

LES LIVRES A VIGNETTES. 30a

le plus court vêtu, s'en va polluer cyniquement les frais appas d'une ing*énue.

Le plus bel exemplaire que j'aie vu de ce livre est sans contredit celui que j'ai poussé — ô folie! mais j'étais riche alors — jusqu'à 8,100 fr. à la vente de Brunet. Vous avez bien lu, n'est-ce pas? huit mille cent francs. Ne me g-rondez pas : il ne m'est pas resté. Ces deux précieux volumes, que l'auteur du Manuel du libraire avait payés 625 fr. à la vente la Bédoyère, ont été au fds de M. Marquis, le chocolatier, un amateur del primo cartello.

Je me souviens qu'après avoir poussé ces deux perles fines jusqu'à 6,000 fr. je sortis, ou plutôt on m'arracha du séjour des tentations. Quand je rentrai cinq minutes plus tard pour prendre ma revanche sur le Rabelais de le Duchat, en g*rand papier, je me fig-urais de bonne foi que les Contes étaient adjugés depuis long-temps. Pas du tout! J'entends le commissaire qui s'écrie, le marteau levé : « Pas de regrets? Personne ne couvre l'enchère de 8^000?» Je n'étais encore qu'à l'entrée de la salle, perdu derrière un flot de monde compacte; ivre d'émotion, je réponds : « 8,100! » Ces trois mots produisirent sur l'assistance un effet maguque. On eût dit le mistral soufflant sur un champ de blé et traçant son passag'e à travers les épis. A l instant même, la foule s'ouvrit rien que sous le vent de mes lèvres, et je pus communiquer du reg-ard avec le commissaire-priseur. Il se fit alors un silence d'une minute qui me parut une heure; M. Potier hésita un instant, mit une surenchère de 100 fr., et. . . le marteau d'ivoire retomba. Ces deux tomes, étincelants d'une fraîche novelleté, étaient habillés dans une admirable reliure de Derome, à compartiments, représentant des oiseaux et des fleurs; ils sont certainement uniques dans

cette riche condition; mais c'est ég-al, aujourd'hui que mon pouls ne bat plus la breloque, je reconnais que c'eût été payer furieusement cher deux mosaïques de maroquii

Quand on n'a pas ce que l'on aime, Il faut aimer ce que l'on a.

C'était avec le vieux refrain de cette chanson g-auloise que le g-alant Bussy, exilé de la cour, cherchait à se consoler en écrivant à M""" de Sévig-né, sa cousine.

Pour me consoler, je me suis dit qu'en somme cet exemplaire ne renfermait pas les fîg'ures doubles. On appelle ainsi 22 ou 23 planches, qui ne furent pas acceptées par les fermiers g"énéraux, et que le g'raveur Eisen dut retoucher après coup. « Couvrez ces nudités, » disait le côté des pudiques. « Raccourcissez ces jupons, » reprenait le camp des libertins, comme, plus tard, le comte de Forbin, à propos de l'Opéra. Et ce brave Martin Eisen, pour plaire à messieurs les financiers de l'ancien régime, ajouta, de ci et de là, une branche qui fît l'office de feuille de vig*ne^ une g-aze qui voilât un sein trop saillant. Il retrancha ailleurs un trait un peu leste, une jarretière provocante, et c'est ainsi que les fig-ures du Diable de Papefiyuières^ du Cas de conscience^ du Tableau^ du Remède, des Lunettes j etc., existent en deux états : avant et après les retouches.

Brunet tient que cette édition de 1762 « renferme les plus jolies g-ravures que l'on ait faites jusqu'ici pour les Contes » . Sans doute, je suis près de partag'er son avis : elles sont pleines de g-alanterie et de gTâce voluptueuse; elles sont d'un crayon élég'ant et facile, d'un burin moelleux et chatoyant mais on se demande si elles rendent toujours, d'une

manière satisfaisante, l'esprit du bonhomme, et voilà pourquoi je leur préférerais peut-être les vig-nettes à mi-pag-e de l'édition Gazin (1778) : Recueil des meilleurs contes en vers. Prenez une loupe, vous verrez des merveilles. La verve étincelle dans ces petites têtes, le feu pétille dans ces yeux moins g-rands qu'une pointe d'aig-uille ; il y a là des g'aillards hauts comme une puce qui ont le diable au corps, et des bachelettes, de la mesure d'un demi-centimètre, qui donneraient de l'amour à un mousquet.

Duplessi-Bertaux est véritablement le van Blaremberg' de la g*ravure, et toutes ses illustrations, celles de la Pucelle (1780), et celles du Fond du sac, entre autres, sont de charmantes et spirituelles miniatures.

Je reviens à Martin Eisen, non pour décrire son œuvre, — il a g-ravé plus de quatre mille pièces, et Basan lui-même, dans son Dictionnaire, a reculé devant un tel travail, — mais pour indiquer rapidement les principaux livres qu'il a enrichis. Enrichis est bien le mot, car l'artiste a trop souvent prostitué son talent à des ouvrag-es qui n'ont absolument aucune valeur en dehors des planches. Autant on lui sait g-ré d'avoir illustré les Géorgiqiœs de Virg'ile; V Emile, de J.-J. Rousseau; les Saisons de Thompson; Anacréon, Sapho, Bion et Moschus, Chefs-d'œuvre dramatiques, la Henriade, autant on s'étonne de le voir si admirablement inspiré par les Baisers de Dorât, les Sens de du Rosoy, les Quatre Heures de la toilette des dames, la Journée de ï Amour de la comtesse de Turpin, et les Quatre Parties du jour de M. Zacharie. Or notez que leslig-ures de ces volumes sont toutes ravissantes, et que celles des Baisers (quarante et un chefs-d'œuvre) ont parfois emballé le livre jusqu'à 4 et 500 francs! Voilà des baisers cher vendus, et que bien des belles céderaient vo-

lontiers au même prix; mais au moins ceux-là ne laissent ni déceptions ni regrets.

Que d'ag-réments, que d'attraits et d'appas répandus dans Zélis au hain^ les Tourterelles de Zelmis, la Lettre d' Alcibiade à Glycère^ laLettre d OvideàJulie^ la Lettrede Vénus à Paris, Y Épitreà la maîtresse que /aurai, la Lettre de Pétrarque à Laure , Zénothémis, Jidie ou l' Heureux repentir. Bathilde ouï Héroïsme de l'amour, et dans toutes les œuvres sacrées, épiques, héroïques, mytholog-iques, satiriques et badines, commises par Dorât, par Golardeau, par Blinde Sainmore, par d'Arnaud, par MM. de Pezay, Costard, de la Flotte, Romet, Barthe, Mailhol, Parmentier, Marteau et autres oubliés de la même époque !

D'Eisen à Marillier la transition est toute simple, et le nom de Dorât, le chevalier de l'afféterie, nous apporte un trait d'union naturel entre les deux artistes déjà jumeaux par le talent, doués des mêmes qualités et ayant le même faire, pour me servir d'un terme du métier, au point d'être facilement confondus tous deux. L'un a su donner du montant aux fades Baisers du poëte ; l'autre a sauvé ses Fables de l'oubli. On ne lit pas ces livres, on admire les estampes. Toutes ces compositions de Marillier sont si coquettes; tous ces culs-de-lampe sont si délicats, si fins; ces fleurons si séduisants; il y a tant de flou, — encore un mot du métier, — dans l'exécution, qu'on achète les Fables un poids de For, et qu'on les place avec org-ueil sur les tablettes odorantes de sa bibliothèque.

Et la Fontaine n'est pas jaloux! Il sait ce qu'il vaut par lui-même, et d'ailleurs il a eu Oudry pour interprète. Quels livres splendides que ces quatre tomes des Fables choisies (1755-1759), ornés de 277 compositions! C'est une des plus

belles productions du dix-huitième siècle, c'est un monument élevé à la g'ioire de Fauteur immortel, et dig'ne de son g-énie.

Ce n'est pas trop du format in-folio pour peindre tant de tableaux saisissants, pour représenter noblement ces animaux animés de nos passions, vivant de notre vie. Oudry est à la hauteur de l'original. Ses mises en scène ont une ampleur, une mag-nifîcence, un g-randiose qui décèlent le g-rand peintre; son crayon est hardi et mag-istral. Voyez, par exemple, la fable du Bat de ville; c'est admirable ! Rien ne peut soutenir la comparaison. Punt, Vinkelis (qui pourtant n'ont fait que copier le maître), Ransonette, David, Fessard, Monnet, Simon, Goiny, et tant d'autres, de mon siècle, que je laisse dans l'ombre pour ne pas blesser leur amour-propre, ne sont que des écoliers auprès d'Oudry.

J'ai hâte de terminer ce chapitre déjà trop long*, mais je ne saurais, sans injustice, passer sous silence les principaux ouvrag-es illustrés par Gravelot et Cochin, deux g-raveurs de premier ordre. Je n'ai qu'à citer au hasard :

h' Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut (1733, in-12);

Le Décaméron de Boccace (1757), traduit par Antoine le Maçon ;

La ]Souvelle Héloise (1761, 6 vol. in-12), publiée alors sous le titre un peu long* de Lettres de deux amants, habitants d'une petite ville au pied des Alpes;

Le Racine de 1768, avec les commentaires de Luneau de Boisg-ermain;

\J Horace de Baskerville (1770, in-4°);

La Jérusalem délivrée, traduite parle Brun (1774);

\je Roland furieux ^ traduction du comte de Tressan (1780).

Payons aussi un juste tribut d'élog-es à Bernard Picart, dont le burin classique et gTave a enrichi :

h' Iliade et Y Odyssée d'Homère (1711-1716, 6 vol. in-12) ;

Le Boileau de 1722 (4 vol. in-12) ;

Les Œuvres choisies de Fontenelle (1728-1729, 3 vol. in-fol.);

Le Télémaque de 1734, in-4°, dont il ne fut tiré que cent cinquante exemplaires ;

Le Rabelais de \e Duchat (1741, 3 vol. pet. in-4'').

Enfin rendons gTàce à ce dix-huitième siècle qui nous a encore laissé :

Le Virgile de Baskerville (1757), un chef-d'œuvre typogTaphique, avec les fîg*ures de Bartolozzi, Sharp et autres;

Le Temple de Gnide (1112^ gr. in-S"), de Montesquieu, avec les belles planches de le Mire, g-ravées d'après Charles Eisen ;

L Heptaméron français (1780-1781), avec les fîg'ures de Frendemberg* et les fleurons de Dunker;

Le fameux Bîolière de 1734, avec les fig*ures de Boucher, où les exemplaires de choix portent comteese au lieu de comtesse^ à la douzième lig^ne de la pag'e360 du tome VI.

((Voilà bien les maniaques, s'écrient les ig'norants profanes, qui recherchent de préférence les exemplaires avec la faute! » Oui^ badauds, et nous avons raison. N'est-ce pas dans ceux-là, dans ces exemplaires du premier tirag-e, que nous trouverons les premières épreuves des belles g-ravures de Boucher? Hélas ! le président de la Société des antiquaires de France a pu acheter pour 1 ,200 francs , il y a quelque ving't ans, les dessins orig*inaux qui ont servi à cette édition. 11 les indiqua alors au baron Pichon et, à la vente du président de la Société des bibliophiles, en 1869, ils ont été adjugées à 28,000 francs!

Et le Daphnis et Chloé de 1718 que j'allais oublier, avec les fi goures du rég-ent gravées par Audran?

Et les Principales Aventures de l'admirable don Quichotte, représentées en fîg'ures par Goypel, Picart dit le Romain et autres habiles maîtres, g-rand in-quarto, 1746?

Et la Paysanne pervertie^ par Restif de la Rretonne, avec les fig"ures de Buiet?

Et les Contes de Voltaire {mS)l

Arrêtons-nous enfin, si nous ne voulons pas aller plus loin que la société du bout du banc^ qui se réunissait, chaque dimanche, dans la rue d'Anjou-Dauphine, chez M"" Quinault. Là rég-naient et vivaient ces g'rands amateurs Randon de Boisset, Destouches, Duclos, Collé, Voisenon, Paradis de Moncrif, Pont-de-Yeyle, Maurepas et le comte de Caylus.

Remontons, je vous prie, à l'an de grâce 1712, aux environs de la mort de Louis XIV (il avait encore trois ans à vivre), et saluons dans sa majesté, et surtout dans ses dernières tristesses, ce roi superbe et malheureux. Autant ses premiers jours avaient été splendides dans tout l'enivrement de la toute-puissance, autant furent misérables les dernières journées de ce patriarche des rois. Tout lui manquait, tout l'accusait. Le palais de Versailles, qui avait été silong'tempsl'aug'uste rendez-vous de toutes les g-randeurs de la royauté, n'était plus qu'une tombe anticipée. On eût pris le tapis vert, où s'élevait jadis le Palais de l'île enchantée, au son des musiques, au bruit des poésies g'alantes et des g"relots de la naissante comédie, pour l'un de ces g-rands cimetières envahis par les morts couchés là. Que de funérailles suspectes ! combien d'ag-onies inexplicables ! les eaux mêmes se taisaient, obéissantes à ce deuil morne et silencieux. Les jeunes courtisans, voyant le roi pris par l'âg'e et courbé sous tant de misères, se réjouissaient tout bas d'un affranchissement inévitable, et déjà devançaient les licences à venir. L'ombre et le nuag-e accablaient le vieux monar-

UNE PRISE DE VOTLE. Si:\

que; il avait désappris le nom de ses victoires, et sans cesse, à son oreille humiliée, il entendait les noms sinistres de Ramillies, Audenarde et Malplaquet. Il ne connaissait plus les limites de la France, entamées à chaque instant par le prince Eug-ène. Il avait perdu toutes les conquêtes de sa jeunesse, dont Racine et Despréaux avaient promis d'écrire l'histoire. Aire, Béthune^ Douai , Saint- Venant, le Rhin presque en entier avaient passé à l'ennemi. Encore une bataille perdue, et le trône de France était croulant de toutes parts. Enfin nous ne pouvions être sauvés que par un g-rand capitaine et par un miracle.

C'est alors que se rencontra le maréchal de Villars, juste à point pour g'ag'ner la bataille de Denain, la bataille suprême. 0 consolation inespérée, au moment où le gTand roi allait mourir !

Ce sauveur, Hector de Villars, quand il revint de Marly, rapportant toute l'autorité du roi lui-même, apparut à nos soldats décourag-és comme s'il eût apporté la victoire. Il était superbe avec ce g-rand air de commandement, ce sang'-froid merveilleux, cette g-aieté rayonnante, et ce g*rand bonheur de se battre en plein jour, comme au temps des héros d'Homère. Il avait une certaine façon de tirer son épée... irrésistible. Il montait un gTand cheval à sa taille, et les vieux soldats lisaient sa volonté dans son g-este, et ses ordres dans son reg-ard. Il se plaisait au bruit du canon, au sifflement de la mitraille, et le matin du jour où sa g'rande bataille fut g'ag'née, il la portait tout entière en un coin de son cerveau, sans dire son secret à personne. Ainsi fut brisée en ving-t-quatre heures la coalition triomphante. Or, cette victoire coûtait à peine huit cents hommes. Avec si peu que cela nous avions dég-ag-é l'Escaut, repris

M't UNE PRISE DE VOILE.

Denain et fait tant de prisonniers des plus g-rands noms de l'armée ennemie; soixante drapeaux et tant de canons, de mortiers, de poudre et de victuailles... C'était complet.

Villars envoya son propre nev^eu porter cette illustre nouvelle à Versailles, où l'on chanta le Te Deiim.

Mais les jours suivants, quand le maréchal, complétant sa victoire, eut repris Tournay, Mons, le Quesnoy, Valenciennes et Fribourg*, il en voulut envoyer la nouvelle par un officier du régiment de Champag-ne qu'il honorait pour son courag'e, mais qui n'était pas d'un g-rade à se trouver porteur des derniers drapeaux conquis sur l'ennemi. Mieux que personne, Villars savait combien un passe-droit trouble une armée et même une armée victorieuse. Or voilà comme il s'y prit pour donner à un simple major la mission d'un lieutenant g'énéral.

« Messieurs, dit-il aux officiers g'énéraux qui l'entouraient ( Gontades, Puység-ur, Beaujeu, de Brog^ie et Montrevel), nos dernières conquêtes nous ont si peu coûté qu'en vérité l'on dirait que nous ne nous sommes pas battus. Ne seriez-vous pas d'avis d'envoyer à Versailles un capitaine orné de quelque balafre, attestant que nous nous sommes conduits en véritables soldats? D'ailleurs, avant peu, nous irons tous ensemble à Versailles porter au roi la nouvelle de la paix. Cependant je me propose de confier à M. de Bouzoles, mon ami particulier, l'honneur d'annoncer la dernière défaite de la Hollande et de l'Ang-leterre. Bouzoles était un des mieux faisants sur les rives de l'Escaut : à la tête de sa brig'ade, il a traversé une double lig-ne de palissades; il est resté parmi les morts au combat de l'Escaillon, et c'est à peine encore s'il peut monter à cheval. Donc, je vous demande pour lui de renoncer à tous vos droits en

faveur de ce brave homme. Il est le parent de plusieurs d'entre vous; il est pauvre, et je crains bien qu'il ne puisse plus servir. Quand le roi verra ce front coupé en deux par un sabre allemand, il en ressentira quelque respect pour nous tous, et nous aurons fait une belle action de plus. »

Les officiers ne savaient rien refuser au duc de Villars, et il fut décidé, d'une commune voix, que M. de Bouzoles irait à Versailles, où tout se passa comme l'avait prévu le maréchal. Le roi, heureux de toutes ces fortunes, reçut le comte de Bouzoles à merveille. M""" de Maintenon, qui se dérobait dans son coin, contempla avec une admiration voisine de l'effroi une blessure qu'un maréchal de France eût enviée, et comprenant que le roi cherchait une récompense ég-ale au service que M. de Bouzoles avait rendu :

« Sire, dit-elle au roi, vous avez en réserve cinq cordons bleus; j'en demande un pour M. de Bouzoles. »

A ces mots le roi, se dépouillant de son Saint-Esprit, l'offrit à ce g-entilhomme émerveillé. Puis il voulut savoir quels étaient les projets de cet officier du rég-imentde Ghampag'ne, un des meilleurs rég-iments de l'armée.

« Avec la permission de Votre Majesté, répondit le major, maintenant que la g-uerre est presque achevée, et que voilà déjà la paix qui s'annonce, j'irai panser ma blessure et fermer les yeux de ma mère, dans notre humble demeure des environs de Beims. »

Alors M""" de Maintenon :

t< Monsieur, dit-elle, il vous faut, dans l'état où vous êtes, un carrosse de la petite écurie, et le roi vous le donne avec l'autorisation d'y laisser le lis et la couronne. On ne saurait trop récompenser le dernier messag'er de ces g'randes victoires. »

3ifi UNE PRISE DE VOILE,

Sur quoi, M. de Bouzoles, prenant cong'é du roi et de la reine, s'en fut choisir dans cet amas de carrosses une chaise assez lég*ère pour trois chevaux, tant il était impatient de retrouver là-has, chez lui, la vieille mère et le doux repos de sa maison.

On ne voyag^eait pas très-vite en ce temps-là. A dix lieues de Paris s'arrêtaient les g^rands chemins. Les routes étaient défoncées; de larg-es ornières indiquaient le passag-e, et le paysan s'enfuyait pour peu qu'il découvrît dans le lointain le carrosse d'un g-rand seiguieur. A plus forte raison, si cette chaise de poste aux armes royales épouvantait ces pauvres g^ens, taillahles et corvéahles sans merci ni miséricorde !

« Hélas ! pensaient-ils, pâles de terreur, voilà le roi qui passe, et nous payerons double redevance. » Ou bien, les plus malheureux, surpris de cette apparition funeste, se jetaient à g'cnoux dans la boue, avec des sig'nes de croix. Les tout à fait misérables, portant à leur bouche une main décharnée : « 0 Sire ! g-émissaient-ils, c'est nous qui produisons le pain que vous mang-ez, et nous mourons de faim ! »

Tel fut ce long* voyag^e à travers des peuples désespérés. Heureusement M. de Bouzoles, tout entier à sa joie, à son étonnement, à la crainte aussi d'arriver trop tard, ne s'inquiéta g-uère de ces lug^ubres démonstrations.

Il arriva enfin dans la ville de Reims, l'aimable cité que le bon la Fontaine a célébrée en ces vers pleins d'abandon :

Il n'est cité que je préfère à Reims...

Notre voyag'eur, quand il entra dans sa ville natale au son de Y Angélus, reconnut toute chose ; il s'arrêta dans l'hôtellerie des officiers de Ghampag-ne, où si souvent, dans les ' jours de sa première jeunesse, il avait partag-é la vie et les

fêtes des g-entilshommes, ses contemporains. L'hôtel de Ghampagne (on le voit encore à la g'auche de la cathédrale, mais les armes sont effacées) était depuis long'temps le rendezvous de la jeunesse. Il y venait des amoureux au printemps, des chasseurs en automne, et des voyag-eurs chaque jour. On y buvait les meilleurs vins de la contrée; on y faisait chère lie ; on y chantait toutes les chansons des poëtes nouveaux. Plus d'une belle y vint cacher, dans les chambres hautes, ses solennelles amours. Sur chaque vitre on pouvait lire, écrits au diamant, quelques noms mystérieux, avec la date authentique des rendez-vous. Plus d'un prince s'était abrité sous ces lambris; plus d'un hôtelier s'était enrichi à nourrir ces oiseaux de passag'e. L'hôtellerie est toute une histoire : elle raconte à qui veut l'entendre un temps charmant qui n'est plus. La cathédrale, l'hôtellerie, la maison paternelle, asiles bien différents de la vie humaine. A qui revient d'un long' voyag'e, il est impossible en effet de ne pas saluer le clocher, le toit domestique et l'enseig-ne du bon vin.

« Nous passerons ici la nuit qui déjà s'avance, et nous repartirons demain, » dit M. de Bouzoles à l'hôte interdit, qui cherchait, mais en vain, à reconnaître une de ses pratiques d'autrefois.

Le fait est que notre voyag-eur était très-fatig-ué lorsqu'il entra dans la meilleure chambre de l'antique hôtellerie. 11 fut quelque temps à se remettre, et s'étant endormi d'un bon somme, il fallut le réveiller le lendemain comme autrefois le g'rand Condé un jour de bataille. 11 trouva tous les g*ens de la maison accourus à son réveil, et ce fut à qui lui raconterait les bonheurs et les malheurs de l'an dernier. Cependant, peu à peu, dans les airs réjouis, se faisait enten-

318 UiNE PRISE DE VOILE.

dre un joyeux tocsin, le tocsin des belles cérémonies et des grands jours. C'était d'abord la cathédrale, annonçant je ne sais quelle fête, et bientôt les chapelles voisines se mêlèrent au carillon mag-istral.

« Monseig'neur, dit l'hôte, aujourd'hui même, avant que la dixième heure ait sonné dans la chapelle des bénédictines, une jeune et belle Chaumontoise, dig-ne d'appartenir aux comtes de Ghampag'ne, prendra le voile, et M^' l'évêque de Ghaumont recevra le serment de la belle fiancée de Jésus, M'"' de Hautefeuille. Il est impossible, monseig'neur, que vous refusiez d'honorer de votre présence une si touchante cérémonie, et voilà pourquoi nous nous sommes permis de vous réveiller de si bon matin. »

Le nom seul de M"^ de Hautefeuille avait réveillé dans l'esprit du major une foule de souvenirs. Elle était sa voi sine à trois lieues de distance; il l'avait vue enfant, et bien souvent il avait passé la journée avec son père au château de Hautefeuille. « Maintenant la voilà qui renonce au monde, et je ne la reverrai plus ! » se disait-il, avec un soupir de reg'ret. Il se rappelait, en même temps, que plus d'une fois sa mère, en song-eant à l'avenir de sa maison, l'avait prié de se choisir une compag'ne et de lui donner cette consolation devoir continuer sa race et de bénir son petitfils avant de mourir. Puis c'étaient toutes sortes de rêveries, de visions, de murmures, comme il en vient souvent dans ces têtes martiales, lassées du bruit des armes et couvertes de cicatrices, comme on n'en fait génère qu'aux hommes les plus robustes.

Cependant le son des cloches allait croissant toujours. Des hommes et des femmes, en habits de fête, traversaient la ville afTairée. On entendait sur le pavé bruyant retentir

le bruit des lourds carrosses. Sans le vouloir, sans le savoir peut-être, M. de Bouzoles se parait de son mieux, dissimulant, mais en vain, le bandeau noir qui couvrait son œil g"auche, et lorsqu'il fut vêtu de son plus bel uniforme, un habit écarlate bordé d'or, lorsqu'il eut passé le ruban bleu que le roi lui-même avait porté, et lorsque, la main appuyée sur la g^arde de son épée, il sortit de l'hôtellerie, il traversa .si radieux l'espace qui le séparait du couvent des bénédictines, que chacun lui faisait place et le saluait profondément.

Le portail du couvent g-othique était couvert de roses et de lis, les fleurs de la royauté française. Il n'y avait déjà plus une seule place au milieu de cette élég^ante assemblée, où les plus belles dames et les plus g-rands seig-neurs de la contrée avaient accepté le rendez-vous de l'abbesse. Un air de fête était répandu dans cette vaste chapelle; le soleil y pénétrait, radieux des mille couleurs de ces g-randes verrières, dont le secret s'est peut-être perdu. Enfin, tout au fond de la chapelle, au fond de l'autel de la Vierg-e et dans le chœur, dont les stalles étaient occupées par les parents les plus proches de M'"^ de Hautefeuille, tous les reg-ards se portaient sur la jeune et behe aspirante aux vœux du cloître éternel. Selon l'usag-e, elle était vêtue à ravir : des perles à son cou, des fleurs d'orang-er sur sa tête, des dentelles partout. On eût dit que tous les diamants de la province brillaient à ses bras nus et charmants. Sa robe en satin blanc n'eût point déparé le salon de la reine à Versailles ou le salon de la Paix à Marly. Ses mules de satin étaient trop larg^es pour son pied d'enfant. Elle n'était pas triste, elle n'était pas g-aie : elle était calme et résig-née. On voyait que d'avance elle avait pris cong'é de ce bas monde, où son

nom, sa [beauté, ses vertus n'avaient trouvé qu'un emploi stérile.

Voilà toute la scène au moment où M. de Bouzoles traversait cette foule respectueuse^ aux sons harmonieux de l'org-ue qui chantait un cantique triomphal. Tout à coup, le bruit cessa, et l'orateur sacré qui devait prononcer son sermon sur la prise de voile était encore au pied de la chaire, lorsque l'on vit le nouveau venu s'arrêter sur l'emplacement lug'ubre où se déployait le voile noir, qui servira tout à l'heure à couvrir la victime ici présente, au chant lug'ubre du De profundis.

Au seul aspect de ce g-uerrier, qui semblait sortir de l'autre monde et protester par sa présence contre l'immolation de cette épouse du Seignieur, chacun se demandait quel était ce fantôme qui s'était invité lui-même à ces funérailles. Pas un ne savait son nom, mais chacun le reconnut à sa blessure, à son cordon bleu, et surtout à son aspect héroïque, pour l'un des victorieux de la mémorable bataille. Alors vous eussiez entendu, dans un murmure universel et reconnaissant, retentir le nom de la bataille de Denain ; puis, dans un commun accord, chacun des spectateurs se levant, les mains tendues vers le major comme pour attester de l'org-ueil national : « Vive le roi î » cria-t-on de toutes parts; et le major, d'un beau g^este, remercia toute l'assemblée.

Alors le jeune orateur commença son discours. Jusqu'à la fin de ces vœux solennels, abolis chez nous par les lois de 89, une prise de voile était l'un des plus beaux sujets que pût désirer un disciple de Massillon, de BourdaloueetdeBossuet. Il n'y avait rien de plus touchant que ce mouvement et celte profession publique d'une rehgûeuse nouvelle, qui

faisait vœu de pauvreté, d'obéissance et de ciiasteté, acceptant ce long* martyre et souriante au supplice qui l'attend. Elle était nag^uère étroitement unie à toutes les g-râces de sa beauté; elle se charmait elle-même dans la délicatesse de ses traits, dans la douceur de ses reg^ards, danè l'enchantement de son esprit. Maintenant elle comprend qu'elle est née pour l'éternité et pour un objet immortel. Elle était éprise et captive d'une fleur que le soleil dessèche, et d'une vapeur qu'emporte au loin le vent d'hiver... Telle était l'inévitable déclamation. En revanche, la majesté du lieu, la pitié pour la-victime et les larmes des témoins ag-randissaient le spectacle et l'émotion. « 0 malheureuse ! c'est en vain que, pour la dernière fois, vous voilà charg"ée d'or, de pierreries et de mille autres ornements! En vain, Tindustrie et tous les arts vous entourent de leurs œuvres les plus délicates... Encore un moment, vous ne serez plus que cendre et poussière. Ils tomberont sous les ciseaux, ces beaux cheveux , votre plus précieuse parure. On vous arrachera pour toujours ces ornements d'emprunt, ces joyaux d'un instant, cette liberté d'une heure. Désormais, des gorilles affreuses, une retraite profonde, une clôture impénétrable, une obéissance entière; toutes vos actions commandées à l'avance, tous vos pas comptés, tous les yeux qui vous reg-ardent, toutes les sévérités qui vous jug'ent, toutes les mortifications qui vous attendent : le néant sur le néant, l'abandon sur le désespoir... » Tel était le discours du jeune lévite, un discours sans pitié, sans consolation, sans espérance, et plus il parlait, plus on eût vu sur le visag-e austère de M. de Bouzoles g"randir son épouvante et sa désolation.

Sur le banc des évéques, et même autour du fauteuil de

322 UiNE PRISE DE VOILE.

M""' l'abbesse, on entendit comme un long* murmure. Les filles cloîtrées en voile noir, les néophytes en voile blanc, éprouvèrent un frisson jusqu'au fond des moelles. Seule, immobile et constante en sa résolution , M"" de Hautefeuille écoutait cette espèce d'oraison funèbre avec un g-rand courag*e, et seule elle semblait approuver ce discours, se répandant à la façon d'un torrent furieux qui brise en son chemin arbustes et fleurs.

Quand les auditeurs de ces cruelles paroles, tombantdela chaire de vérité, virent que la jeune fille était restée immobile et fidèle à son projet, l'espoir rentra dans les cœurs. Puis, les dernières prières étant dites, l'évêque s'approchant de l'autel :

« Ma fille, dit-il d'un voix très-émue, est-il vrai que, par votre serment et votre libre volonté, vous prenez pour époux...» 11 allait ajouter : « Notre Seig-neur Jésus-Christ»; mais ici la voix lui manqua. Ces évêques des premiers jours du siècle de Voltaire et de Diderot avaient beaucoup perdu de leur primitive énerg'ie; ils étaient moins croyants et moins implacables que ceux d'autrefois. Cette inquiétante question des vœux éternels et des vœux consacrés au célibat était désormais en doute en tous ces esprits éclairés d'une lumière moins haute et d'une clarté bien vacillante. Un mot de plus et la jeune fille était morte au monde : elle allait livrer aux ciseaux, déposés sur l'autel, ses beaux cheveux, ornement innocent de sa tête ravissante. Et voilà, pourquoi l'évêque hésita.

Mais Dieu soit loué! M"" de Hautefeuille était occupée autre part. Son corps était ici, son âme était plus loin, dans le reg-ard de ce g-lorieux soldat qui semblait l'implorer en priant pour elle. A la fin, vaincue et triomphante :

UiNE PRISE DE VOILE. 323

« Oui, dit-elle à haute voix, je prends pour époux cet ami de mon enfance et ce compag-non de mes belles années, M. le comte deBouzoles. »

A ces mots inattendus, inespérés, le major se jetait à ses pieds, et la conjurait de ses paroles les plus ferventes. Toute l'assemblée était en larmes; Tabbesse elle-même (elle était très-jeune encore) était touchée jusqu'au fond de l'âme.

(( Eh bien, dit l'évêque en les bénissant, vous le voulez, Dieu le veut, je vous bénis. »

Donc les voilà mariés, les voilà contents. Ils voulaient rendre à qui de droit ces belles parures, ces colliers, ces bracelets, mais les parrains et les marraines qui les avaient prêtés ne voulurent pas les reprendre, et M. de Bouzoles, en g*rand triomphe, emporta, toute parée, la plus belle et la plus g'énéreuse de ses conquêtes. L'abbesse, avec l'évêque et tout le monde, accompag-na les deux mariés à leur carrosse, et, voyant sur les panneaux les armes du roi leur maître, ils comprirent les uns et les autres que le roi serait le premier à complimenter le major.

Et maintenant, fouette cocher ! Allons vite ! Avant trois heures nous retrouverons, sur le seuil du château de Bouzoles,-la dame châtelaine étonnée et charmée à l'aspect de ses derniers rêves accomplis et dépassés.

Certes, Mirabeau persécuté par son père, et tantôt dans le fort de Joux, tantôt au donjon de Vincennes, traîné dans toutes les prisons d'État, mourant à l'étrang-er de misère et d'abandon, sans feu ni lieu et sans amours, était ce qui s'appelle un malheureux. Jusqu'à la fin des siècles retentiront les hennissements de tant de passions inassouvies.... Plus tard, Mirabeau, maître absolu des âmes et des consciences, le dig^ne orateur d'une révolution qui n'eut jamais sa pareille, et prenant en pitié le dernier roi de France qui l'avait maintenu dans sa prison et sig'né sa dernière lettre de cachet, voilà ce qui représente en un seul homme une misère infinie, une toute-puissance incroyable.

Eh bien, dans ce comble d'humiliations et degTandeurs, nous trouvons un troisième et intéressant Mirabeau, si g*ai, si content, si charmant, pauvre avec tant de courag'e et d'espérance, que ce serait un grand malheur pour l'histoire de ne pas le considérer dans ce milieu rare et charmant de pardon, de bonhomie et de liberté. Lui-même, aux approches de 1789, il se fig^urait qu'il vivait dans un song'e enchanté. « Que désirent \^os seig'neuries, et quelle est votre

ambition pour demain matin? disait Mirabeau à ses amis» Parlez, je suis le vrai possesseur de la lampemerveilleuse. En frottant comme ci, je ferai de vous tous des ducs et pairs et des ambassadeurs; en frottant comme ça, Mesdames, je vous donne à pleines mains des bag'ues, des colliers, des rubis, des carcans de pierreries, des couronnes de comtesse pour le moins aussi durables que la couronne de la comtesse du Barry. » Voyez le miracle : il faisait la pluie et le beau temps. Non, non, ce n'étaient pas de vaines promesses. Ce g'ouvernement royal des derniers jours sentait sous ses pas chancelants trembler le monde, et, voyant que le seul Mirabeau riait de la tourmente, il acceptait ses amis pour en faire autant de ministres et de g'rands fonctionnaires. Pour les dames et les gM^andes coquettes, la lampe merveilleuse n'était pas moins puissante, il suffisait que le comte de Mirabeau eût promené quelque innocente, un dimanche, au Palais-Royal, quand les belles dames sortaient de la messe, ou qu'il se fût montré en quelque log'e à l'Opéra, un soir de bal masqué, avec une simple bourg-eoise de la rue Saint- Denis, pour qu'aussitôt la fillette ou la bourg-eoise eussent trouvé, comme on dit, chaussure à leur pied. Ah ! c'était un homme à la mode. Al'Opéra-Gomique, un seul de ses bravos avait fait le succès de Camille Véronèse.

Au Théâtre-Français, le soir où débuta M"^ Dang'eville en dépit des clameurs de la petite Hus et de sa séquelle, Dieu sait si la pauvre actrice était tremblante ! Heureusement que Mirabeau était déjà dans son crachoir sur le théâtre. Elle aperçut Mirabeau, et lui tendant la main avec un sourire inquiet et charmant : « Monsieur le comte, lui dit-elle, faites-moi l'honneur de me baiser la main ; ça me rendra tout mon courag-e. — Oh bien, dit-il en remontant sur le

théâtre, ce n'est pas assez, mademoiselle. » Il la baisa sur les deux joues, et la petite Hus, qui entrait en scène, en eut un éblouissement. « C'est indécent, » dit-elle à son protecteur, le fermier g^énéral Berlin, seig-neur d'Auteuil et de Passy. Bref, M'" Hus en perdit la tête et rata la première scène. Au contraire, on vit entrer, lég*ère et triomphante, en robe courte, en cornette, et la croix d'or à son cou, M'" Dang-eville. Aussitôt les bonnes g-ens qui devaient la siffler l'applaudirent. Si bien que cette heureuse soirée a compté dans les beaux jours du comte de Mirabeau.

Pas un succès dont il n'eut sa part, à Versailles et dans les boudoirs de Paris. C'était un enchanteur : il jetait les sorts les plus charmants du monde. 11 avait mieux que la bag-uette, il avait l'esprit de la divination. Et comme à Paris le mot succès est le vrai nom du crédit, le crédit lui \int comme tout le reste. Il n'y avait pas six mois qu'il n'eût point trouvé à crédit un modeste habit de drap. A cette heure les tailleurs chez lui faisaient antichambre, et le suppliaient de lui commander ce qu'il y avait de plus mag'nifîque , uniquement pour dire à leurs pratiques : « Je porte au comte de Mirabeau ce justaucorps, brodé par les brodeuses de M™' la Dauphine. » Ou bien : « J'ai taillé dans le même drap, pour M. de Mirabeau et pour M. de Fronsac, un manteau couleur de muraille. » Son valet de chambre, un bonhomme appelé Marcou, qui avait porté si long'temps les livrées de M. Harpag'on, portait maintenant la grande livrée à g'alons d'or, comme on n'en voyait qu'à la Comédie-Française, au Mariage de Figaro. Le successeur de BeauTiiarchais lui-même avait fait une montre en diamants tout exprès pour le comte de Mirabeau. Sur le cadran un berg-er en émail indiquait l'heure à la fleur de

lis; cela voulait dire : 0 mon seigneur, chaque heure est pour vous l'heure du berger! Le premier cheval qui g-ag^na la course au bois de Boulog-ne avait nom Triquetie. Triquette appartenait au duc de la Vaug-uyon, et comme un jour de pluie il trottait à la portière du carrosse de Sa Majesté : « Vous me crottez, » disait le roi. « Oui, Sire, à l'anglaise, » répliquait le courtisan. Les dames appelaient leurs plus beaux ajustements du petit nom de Mirabeau. Quand il passait dans la rue Saint-Honoré (c'était le nom de son patron), les marchands de curiosités, les revendeuses à la toilette et les faiseuses de modes ouvraient leurs portes et l'invitaient à prendre à son g-ré ce qui lui convenait le mieux. « Vous nous payerez, disaient-ils et disaient-elles, quand vous serez président de la République. » lis disaient cela, song'eant au républicain marquis de la Fayette, qui s'était amusé à fonder une république aux États-Unis.

Un jour qu'il était à dîner au Palais-Royal, chez la petite Lolo, àTenseig-ne de la Frivolité, il fut arrêté par un fripier^ à l'enseig^ne de Saint-Jean de Compostelle, et tout d'abord il song^ea que c'était un ancien créancier qui lui réclamait l'habit de ses noces malheureuses. Ce qui le confirma dans son premier soupçon, c'est que cet homme était un vieux, mal vêtu, se tenant à peine. On comprenait cependant qu'il avait vu des jours meilleurs. Mirabeau, craig-nant un éclat, le suivit dans son arrière-boutique, et sur un fauteuil vermoulu il prit place, attendant la réclamation du vieillard. Dans cette haute fortune et ce crédit inespéré, l'amoureux de M"" Sophie de Monnier avait conservé le vif sentiment de la dette antérieure, et se serait cru déshonoré de renier sa mémoire.

« Au fait, dit-il à ce bonhomme entouré de ses g-ue-

iiilles, j'ai bien peur, mon ami, que nous n'ayons un compte à rég-ler ensemble. Hâtez-vous cependant. Il est plus d'une heure; une belle m'attend à dîner dans sa librairie, au Palais-Royal.

a — Monseig*neur, dil l liomme, en prenant sa voix solennelle, il n'y a pas de compte, hélas! entre vous et moi, je serais sûr d'être bientôt payé. Malheureusement, j'ai eu le tort de mettre à crédit toute ma fortune sur la tête insolente du dernier roué de la cour. .0 lu

« Vous auriez prêté votre arg-ent à M. de Lauzun? s'écria Mirabeau.

« — Non pas, monseig'neur.

« — A M. de Vaudreuil?

(( — Monseig"neur, reprit le fripier, reg^ardez-moi bien.. Je suis le dernier marchand de Paris qui se soit laissé prendre aux embûches de ces grands seig'neurs. On m'appelle aujourd'hui, par dérision, M. Dimanche, et ce vieux chien édenté que vous' voyez-là, g-rog-nant dans son coin , est l'arrière-petit-fils du petit chien Brisquet. Intellig-ent plus que son maître, il mordait aux jambes ces belles pratiques, ces g-rands seignieurs qui ne me payaient pas. »

Mirabeau devint tout pensif à l'aspect de cette gTande ruine.

„ — Eh quoi , dit-il , vous seriez le tailleur de don

.luan?

« — Je suis, reprit le marchand, la dupe et le tailleur de don Juan, votre aïeul et celui de bien d'autres. J'aurais voulu que les petits marquis de Versailles, me prenant en quelque pitié, se fussent cotisés pour payer une dette d'honneur; mais quand je leur parlai de ce projet qui n'avait rien de ridicule, ils poussèrent un éclat de rire et

me renvoyèrent aux calendes grecques. C'était cependant l'heure où M""" la duchesse de Choiseul, une bourg^eoise, payait, avec l'arg-ent de son père, pour trois millions de dettes à M^' le duc de Choiseul, ministre du roi. Alors, voyant que tous ces seig*neurs étaient les mêmes; que nous autres, pauvres g-ens, nous n'avons pas une obole à espérer de ces maîtres féodaux, je suis rentré dans ce taudis pour y mourir insolvable; mais aujourd'hui, vous voyant frôler le seuil de ma porte, il m'a semblé que peut-être, en souvenir de votre ami don Juan, vous m'achèteriez cet habit fait à sa taille. Il ne Fa porté qu'une seule fois, le jour où la statue a frappé de sa main de pierre à la porte de son palais. ))

Le bonhomme, en même temps, tirait de son cofTre un habit superbe, où les aig-uilles les plus habiles avaient brodé, dans la soie et dans l'or, des fleurs de lis, des feuilles de chêne, avec tout le blason de France, d'Espag-ne et d'Italie. 0 chef-d'œuvre incomparable! On n'avait pas vu son pareil dans les salons de Luciennes, dans la g-alerie de Versailles, dans le jardin de Trianon. Pas même à Bellevue, au temps de M"" de Pompadour, quand elle représentait le petit Colin dans le Devin du Village. Un seignieur portait un habit presque aussi beau aux noces de M. le Dauphin; le roi lui fît compliment de cet habit mag-niflque, à quoi le seig'neur répondit : « Sire, cela se doit. » Gela s'est dû jusqu'à la fîn du règ*ne , en y comprenant l'habit du roi luimême. Le prince de Guémené, perdu de dettes, fît la plus scandaleuse faillite du siècle.

Quand il eut contemplé, tout à son aise, l'habit de don Juan, Mirabeau, se dépouillant de son habit de drap, endossa cette veste superbe. « Hélas! pensait-il, si j'avais eu

cet habit à la cour de Frédéric II, je remplaçais Voltaire dans l'esprit de la princesse Wilhelmine. » Enfin, comme s'il se fût réveillé en sursaut : « Mon ami, dit-il à M. Dimanche, ayez confiance. Il ne sera pas dit que le comte de Mirabeau ne payera pas la dette de son cousin don Juan, qui brûle aux enfers, ayant trop brûlé par les dames. Donc, cet habit je le g-arde, et je fais mieux, je le porte. Arrivez chez moi demain, de très-bonne heure, et je vous payerai. »

A ces mots, il sortit dans la rue, à la g-rande admiration des passants. Plusieurs, qui étaient déjà des révolutionnaires, lui auraient jeté de la boue et des pierres; les enfants l'auraient montré du doig-t, mais il avait sur sa tête une telle énerg'ie, un si g-rand feu dans son reg^ard, et dans toute sa personne une telle intrépidité, que pas un n'osa sourire. Il y eut des g-ens qui, le rencontrant au détour de la rue, en furent éblouis, comme on Test d'un fantôme. Oui, certes, le fantôme éblouissant de la monarchie aux abois !

La petite Lolo et ses amis l'attendaient depuis une heure. La table était dressée et le vin était à la g-lace. Alors on le vit dans cette extraordinaire parure, et dans cet habit qui sentait les roses fanées, les œillets de 1745, le souffle et les exhalaisons de l'enfer; il y eut parmi les convives une stupeur immense.

<( Ah! g-rand Dieu! que vous êtes beau! s'écria Lolotte, êtes-vous heureux!

(, Il n'y a que cet habit-là dans le monde, cria lord Hertford, l'aïeul du richard d'aujourd'hui.

« — Il me g-êne un peu dans les entournures, et je ne suis pas encore assez hardi pour le porter publiquement.

répliqua Mirabeau. En voulez-vous pour cent louis, milord?

« — Tope-là , dit l'Angolais; mais à condition que je le mettrai tout de suite. »

Ainsi fut dit, ainsi fut fait. L'habit de don Juan fut payé le lendemain à M. Dimanche. Il g-arda premièrement cet arg*ent inespéré, pour le chang*er, plus tard^ contre un million en assig-nats. Décidément M. Dimanche était un idiot.

Quand il se vit en manches de veste et délivré de cette antique splendeur, Mirabeau fut le plus heureux des hommes. Il avait fait, sans bourse délier, une belle et g'énéreuse action ; il trouvait que M'" Lolotte était très-jolie et que la table était bien servie. Il n'y avait pas un seul parmi ces convives bien choisis qui ne fût un riche, un bel esprit, un g-rand seig-neur, un fils de Voltaire et de Diderot. Il sentait pétiller dans ce mag^asin plein de folies et de petits livres, les licences, les contes, les facéties, les g^aillardises, les big-arrures, les satires, la boîte à l'esprit, les calembredaines, les dialog"ues, les voyag*es, les biog-raphies de cette fin d'un monde où l'on ne savait plus disting^uer la liberté de la servitude, et le vice de la vertu.

Ces petits livres chantaient, hurlaient, blasphémaient chez la petite Lolo, que c'était une bénédiction. Mirabeau lui-même en avait écrit plus d'un sur le papier du donjon de Vincennes, lorsque, pour vivre, il était forcé d'écrire la Correspondance d'Eulalie avec Margot la ravaudeuse. « Ahl disait-il, M"^ Lolo, vous nous ramenez sur la terre avec vos petits livres! » Puis, lui-même, enhardi par tous ces bonheurs qui l'entouraient, il racontait à ses amis les histoires les plus folles, les plus g-aies et les plus charmantes. Jamais on n'entendit leurs pareilles aux soupers de M""" Blondel de

Nanteuil, dans sa belle maison de la rue Neuve-des-Gapii~ cines.

Or, de toutes ces histoires, en voici plusieurs qui se peuvent raconter, je l'espère, aux plus honnêtes g-ens :

« .l'étais, le mois passé, dans le château de M. de Gribeauval. Le temps était triste et le ciel était noir. Mauvais souper, mauvais g*îte et mauvaise nuit. Sur le matin, j'entendis une voix en fausset qui se mit à crier sur tous les tons de la g-amme: A boire au roil... à boire au roil... « Pardieu, me dis-je, il y a du sortilég-e. » Voulant savoir quel malheureux poussait ces beaux cris, j'ouvris modestement la porte de la chambre voisine : A boire au roi! à boire au roi! Ce n'était pas un perroquet, c'était un g'ros homme essoufflé qui répétait sa leçon.

« — Monsieur, me dit-il, je suis fâché de vous avoir réveillé de si bonne heure; mais sans doute vous savez que je viens d'acheter une de ces charg-es de création nouvelle qui se vendent à bon marché jusqu'à présent. Ma charg'e est des plus belles, elle me donne bouche en cour, et j'assiste au dîner du roi. Sitôt que son verre est vide : A boire au roil Ce n'est pas une g-rande fatig-ue, il est vrai, mais encore il faut l'accent, le ton, le je ne sais quoi du g-rand couvert. J'atteindrai, je l'espère, à cette perfection; mais quelle peine! Il est vrai que je suis entouré de mes parents et de mes amis, qui ont acheté,, en même temps que moi, une de ces charg'es que le roi nous vend arguent comptant. Moi, je suis commensal ; mon cousin est g r and- queux ; l'un de mes neveux hâteur ; l'autre est tournebrochier . Ca fait pour plus de cinquante mille écus d'emplois dans notre famille. Hélas! je comprends maintenant que ma charg-e est de toutes la plus difficile. Où cela commence, où cela

finit? je n'en sais rien. J'ai beau crier, qu'importe si je crie en plein désert? A boire au roi! c'est bientôt dit, mais je n'ai pas le droit, par ma charg'e, d'apporter à boire. C'est le gobelet-vin et le gobelet-eau qui remplissent cette fonction. 11 est vrai que le g'obelet-vin ne peut ag^ir que sur mon ordre, mais quid juris s'il ne m'entend pas, s'il ne me comprend pas, s'il n'obéit pas à mon ordre? Alors, je suis perdu, je suis ruiné. Toute ma fortune est dans ma charg'e. Au fait, je puis la revendre. Oui, j'ai donné un pot-de-vin, justement au g-obelet-vin ; il ne voudra pas me le rendre. Ah! je suis bien malheureux, et ce qui est bien pis, je suis déshonoré, pendant que mes cousins, le g-rand-queux et le hâteur, exercent depuis quinze jours leurs illustres fonctions, au contentement universel. »

Et voilà ce malheureux qui reprend : A boire au roi! à boire au roi ! « Est-ce trop bas , monsieur? ajouta-t-il ; est-ce trop haut? Vous devez bien connaître l'écho du g-rand couvert? »

« Véritablement, j'eus gTand'peine à calmer ce pauvre homme.

« — Allons^, monsieur le commensal-juré-crieur à boire au roi, ça se passera mieux que vous ne pensez. Si le roi veut boire , il boira sans attendre v^otre permission . Charg'e de pure étiquette et surtout de finance.

« — Ah! monsieur, reprit le commensal, vous pensez, vous croyez véritablement que cela se passe ainsi, et que mon emploi soit une fiction de monseig'neur le g'rand échanson?

« — Oui, monsieur, et j'en suis sûr. C'est comme cela. »

« Voilà donc notre homme enfin calmé et plein d'une joie incroyable.

« — Oh! monsieur de Mirabeau, quel bonheur! Je vais en écrire à ma femme, au beau miheu du Hurepoix, et à mon cher frère, gTand louvetier dans le Morvan. »

« Je crois bien qu'il l'eût fait tout de suite, mais dans les plus beaux châteaux de province il est assez rare de trouver sous sa main encre, plume et papier. « Que dites-vous de mon histoire?

(( — Je suis assez fâchée, reprit la petite Lolo, que ce nigmid-là soit marié. Je l'aurais épousé un peu plus tard. C'était mon fait. Mon cousin le hàteur et mon cousin le tournebrochier m'auraient conduite à l'autel. » Ils se prirent à rire ; et Mirabeau :

(c Mais vous n'êtes pas au bout de mon histoire, dit-il. Au moment où je reprenais le chemin de mon lit, voisin du g-rand escalier, j'entendis à l'autre extrémité du corridor : Ait feu! au feul au feu! et me voilà, sans song-er à la lég'èreté de mon vêtement, qui me précipite au secours de mon incendié. Il y avait dans sa chambre une immense cheminée, et dans cette cheminée un arbre entier qui brûlait. C'était un feu du diable, et devant ce feu à rôtir un bœuf, un homme en chemise aussi, les mains derrière le dos, se tenait à là façon des petits-maîtres quand ils veulent présider la conversation.

a — Monsieur, dis-je à cet orig-inal^ que faites-vous là? Vous allez fondre une belle paire de mollets si vous con~ tinuez.

« Monsieur, dit-il en se reculant un peu (car ses nerfs commençaient à fondre et ses tendons ne tenaient plus) j'exerce en ce moment une charg-e impossible, et ma femme que voilà aurait bien pu m'en procurer une autre. »

« En même temps je me retourne, et je vois dans la cham-

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bre, à l'état d'écre visse, une dame assez laide et pas jeune qui faisait la gTimace.

(( — Oui, monsieur, reprit l'incendié, je dois ma charg-e à madame. Je ne l'avais jamais vue, et ne la connaissais ni d'Eve ni d'Adam, quand certains Parisiens qui me savaient riche (en effet, je possède un beau domaine dans ce Val de Roncal, que les Pyrénées séparent de la Soûle), me proposèrent d'épouser cette dame, en me procurant une charg-e dont j'obtins l'ag'rément par sa protection. »

« Cependant notre homme en g'émissant retroussait ses jambes d'allumettes et suait à g-rosses g-outtes. On eût dit d'un cheval à éparvins ou de quelque jeune dindon sur une plaque trop chauffée.

fc — Ah! mon cher monsieur, à qui le dites-vous? et que ne ferait-on pas pour une charg-e à la cour? Je ne sais pas d'autre façon de vivre honnêtement. Si je ne suis pas indiscret, dites-moi quel g-enre de charg-e? Une charg-e militaire, sans doute? une place dans l'état-major?

« — Non, monsieur, je suis fils unique, et ma chère g-rand'maman ne veut pas que son nom s'éteig-ne. A cette seule condition, elle m'a substitué la terre du g-ave Suzon, car je tiens le domaine du Roncal du chef de ma mère.

« — Alors, monsieur, c'est une chargée à la cour?

<( — Oui, monsieur, une charg-e à la cour, mais l'une de ces charg*es qui vous approchent de la personne du maître, à ce point qu'on ne le perd pas de vue.

(( — Oh! oh! monsieur, c'est le privilég-e du capitaine des g-ardes. Il y en a fort peu de pareilles parmi les charg-es de la couronne, et je ne savais pas qu'il y en eût à vendre en ce moment.

« — Monsieur, reprit Thomme en se laissant tomber dans

un fauteuil (il était tout en nag'e), on m'a fait jurer de ne pas dire encore le nom de mes fonctions ; mais voici tout ce que je peux vous apprendre : on ne peut pas se faire remplacer, car le service est personnel; je prête serment entre les mains du roi lui-même, mais j'ai trois mois d'été qui m'appartiennent.

« — G'est-à-dire que vous brûlez Gompiègne, et c est dommag-e, on y joue un jeu d'enfer. Mais je cherche enfin quelle chargée... Ah! j'y suis! celle de Forg'et, capitaine du vol. Il ne va jamais à Gompièg^ne.

(( — Ah fî ! monsieur (en même temps on lui posait sur la tête une épongée g'iacée). Ah fî ! monsieur ! Gapitaine du vol ! C'est bon tout au plus pour celui de mes valets de chambre qui lave et qui porte mon or quand je veux sortir. «

(( A ces mots, il passait une sorte de pantalon pour abriter ses jambes fumantes.

« — Au moins, monsieur, me direz-vous la finance de cette chargée, et peut-être, en sachant ce qu'elle coûte, aurais-je deviné le titre de ces gn-andes fonctions?

« — Que dites-vous, monsieur, de cent mille écus?

« — Gent mille écus! repris-je en m'inclinant. Grand fauconnier? g'rand louvetier? Gent mille écus !

« — Non, monsieur, je suis du bois dont on fait les ministres. Un mien cousin, au temps jadis, était ministre à Colog^ne.

(( — Au fait, c'est un commencement !

« — 11 mourut de la petite vérole, en passe d'aller à tout. Et se parlant à lui-même : Ah! mon Dieu qu'il fait chaud! On brûle ici! Je ne pourrai jamais m'y faire.

« 11 avait même des larmes dans les yeux.

M — Monsieur, repris-je, intrigaié plus que je ne saurais

le dire, un cousin ministre à Golognie est déjà une gTande reconr^imandation .

« — Vous allez donc entrer dans les ambassades?

« — Mais, reprit-il avec le même org'ueil (sa joue en était toute bouffie), une ambassade est un exil et ma gTand'maman ne veut pas que je m'éloig-ne. Au contraire, la chargée en question réunit l'ag-rément au solide, et les honneurs à l'honneur. Mais comment donc ne me comprenez- vous • pas ? Vous brûlez !

a Vous brûlez, dans sa bouche, était pour le moins un mot étrang-e, et voyant que je ne comprenais pas :

^' — Quand on vous dit, s'écria-t-il (il gTincait des dents, ses mains se crispaient, son visag-e était un érysipèle), quand on vous dit que je prête serment au roi lui-même, que je ne recevrai point d'arg-ent de l'étrang'cr, pas de correspondance avec le dehors, un secret absolu.

« — J'ai bien dit : secrétaire d'État? »

(( Il leva l'épaule, et me voyant très-impatient d'en finir :

« — Monsieur, me dit-il, vous voilà, vous aussi, tout en nag-e, et vous avez la fièvre à coup sûr. Voulez-vous qu'on appelle un médecin ?

« — Monsieur, repris-je, il est vrai que je suis au suppfice. Un peu d'air, je vous prie, ou je meurs. La chaleur est insupportable et ce feu est très-violent.

« — Mais, Monsieur, s'écria-t-il, en se rapprochant du brasier, ce feu, ces fag-ots, ces tapis, ces fenêtres closes, sont des conditions de mon emploi, et, s'il faut tout vous dire enfin, je suis écran du roi. Ecran du roi, vous dis-je, et, dans les plus rudes hivers, écra7i de la reine. Et je m'en félicite, et je suis plus avancé que si j'étais capitaine des g-ardes. Je ne quitte jamais Sa Majesté tant qu'il y a du

feu chez elle, et, naturellement, je sais tout ce qui se fait et tout ce qui se dit. Pas une intrig-ue qui m'échappe, et pas un ministre qui n'ouvre à mes yeux son portefeuille. »

« Ici mon homme eut une syncope, et je fus forcé d'ouvrir la fenêtre au risque d'enrhumer M"* l'écran du roi. Je sortis en toute hâte de la chambre de M. l'écran du roi.

(( — Vous allez, me dit-il, rejoindre M. le commensaljuré-crieur A boire cm roi? Quel imbécile ! »

« — Eh bien, reprit, en me voyant, M. le juré-crieur, vous quittez l'écran du roi? Quel imbécile ! »

u — Ils avaient raison tous les deux, reprit la petite Lolo.

(( — M"^ Lolo est une sotte, avisa lord Hertford. Si le commensal et Vécî^an du roi avaient vécu seulement en Fan de gTàce 1712, ils n'étaient pas ridicules, et leurs chargées les mettaient au niveau de M. le prince de Gondé, g-randmaître de France et de la maison du roi; de M. le duc de Bouillon, g*rand-chambellan ; de M. le duc de Liancourt, g-rand-maître de la g-arde-robe. Ils primaient M. le duc de Brissac, premier panetier; M. le marquis de Verneuil, premier échanson ; M. le marquis de la Ghesnaye, premier tranchant. Ils ne sont ridicules que parce qu'ils viennent trop tard. A l'heure où nous sommes, je ne donnerais pas une g^uinée d'une charg"e de maître d'hôtel, et je ne voudrais pas à mon service un des quatre huissiers du chambellan, un des deux officiers serdaux, un des six poussefauteuils. Gertes, M"^ Lolo a beau jeu de se moquer du commensal A boire au roi... Elle ne sait pas que la cuisinebouche employait quatre chefs travailleurs, deux aides, un sommelier, quatre laveurs et trois g'ardes pour l'entretien de la vaisselle. On ne sait plus rien de cela aujourd'hui.

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Il n'y a pas si long-temps que chacun savait le nom des porte-manteau^ des g-arçons de la chambre, horlog-ers, barbiers, tapissiers. S'il n'y a plus d'écran du roi^ il y a encore deux f'eutiers et leur survivance. Vous iriez à Windsor chez le roi, mon maître, et vous verriez des charg-es aussi ridicules. Pas un ne s'en moque. Il est vrai que notre roi est un roi, que nous avons une chambre des communes et que j'ai l'honneur d'appartenir à la chambre des lords. »

Du même pas, il se rendit au théâtre des Variétés Amusantes, où M. Janot, marquis d'Eaubonne et autres lieux, disait si bien, en portant son doig-t à son nez : Ça en est!

« Malepeste! disait Mirabeau, avec mes deux histoires, je ne croyais pas être aussi sérieux que je le suis. »

Un jour, dans la g-rande allée des Tuileries, le rendezvous du beau monde^ Mirabeau rencontre, allant d'un pas solennel, le marquis d'Hertford, qui semblait méditer profondément. Il l'aborde.

« A quoi donc pense Votre Seig-neurie? Auriez-vous, par hasard, affaire à une cruelle, et M'^' Duthé vous a-t-elle préféré le comte d'Artois?

« — Mon souci n'est pas là, reprit le lord. Si je le veux, le comte d'Artois n'est pas assez riche et ne ferait que blanchir dans les coulisses de l'Opéra. Mais je reçois de Londres, aujourd'hui même, la nouvelle d'un chang-ement de ministère, et je m'inquiète, à VTai dire, du nouveau ministre que notre roi nous donne. Il n'a pas ving-t-quatre ans ; c'est un écervelé pour la fête et le plaisir. Ça n'est pas riche, et, chaque soir, il est ivre comme un matelot de la Tamise. Enfin nous le verrons à l'œuvre, et s'il est de force à porter le fardeau d'une g*uerre contre la FiancL', au luo-

ment le plus dang^ereux de notre histoire, avec tous ses vices il sera le héros de l'Ang-leterre. »

Ici notre Ang-lais poussa un soupir en prononçant le nom de M. William Pitt.

« Vous autres Angolais, reprit Mirabeau, tout vous étonne, et ce n'est pas vous, non certes, qui auriez inventé le proverbe : Au bout du fossé la culbute. Asseyons-nous, cependant, sous ces ombrag-es ([ui pourraient être plus frais et moins à la mode, comme deux berg^ers de Virg-ile, à l'ombre aimable de ce g'rand tilleul. Je verrai passer, tout à mon aise, la belle M"" Lebrun, qui se promène à côté de la petite Bouvard de Fourqueux. Elles me plaisent l'une et l'autre, et si je mérite enfin leur attention, je vous prierai que nous les promenions au Cours la Reine dans votre carrosse à six chevaux. »

Quand ils furent bien placés de façon à bien voir, sans être aperçus plus qu'il ne faut, ces deux beautés qui marchaient du pas lég'er de lété dans un nuag^e odorant :

«Pardieu! poursuivit Mirabeau, je ne serais pas fâché de vous consoler quelque peu du chang-ement de ministère qui vous inquiète, en vous racontant comment, au commencement de l'année 1759, M"'° de Pompadour, qui voulait remplacer M. d'Ormesson aux finances, song'ea à bombarder, au conseil des ministres et secrétaires d'Etat, M. de Silhouette, chancelier de M^'le duc d'Orléans. Notre homme avait eu l'honneur de nourrir à Saint-Gloud, pour la convalescence de M. le Dauphin, quatre mille bouches de pauvres g"ens, qui criaient : Vive le roi ! Voilà donc Silhouette accepté et sa nomination dans sa poche. En son premier moment de joie et d'étonnement, il avait fait fermer sa porte; mais son beau- frère Astruc, fils du médecin et conseiller

MIRABEAT. U\

h la cour des Aides, s'étant présenté, le suisse ouvrit malgTé la défense.

(( — Eh ! qu'avez-vous donc, mon frère? demanda le nouvel arrivé. Pourquoi ce front soucieux? Vous êtes nommé, je le sais. Embrassons-nous, Monseig'neur. »

*( Et les voilà qui s'embrassent comme deux pauvres. L'instant d'après, M. de Silhouette disait à son beau-frère :

« — Il ne faut pas vous étonner si je suis triste et rêveur : je suis attendu chez M"*" de Pompadour. Le roi y viendra, par hasard; il va me parler, m'interrog-er, il voudra savoir mes projets politiques. Bref, vous comprenez, la crise sera violente. Deux armées de terre à pourvoir, une marine à mettre sur pied; pas un sou au Trésor royal; Michault qui va me tailler des croupières; M""" de Pompadour qui veut que l'on paye ses dettes, et qui résiste à toute espèce d'impôt. Mais, direz-vous, /(? crédif? ie n'en veux pas; c'est la corde qui soutient le pendu. Tous ces marchands d'arg-ent sont des voleurs, et je veux de l'économie. Ah! mon Dieu ! je n'ai pas une minute à perdre, et ma pauvre tête est un volcan. »

« Là-dessus le malheureux part pour Versailles, et M'^'de Pompadour l'accueille avec toutes les g-râces que toujours elle prodig'ue aux nouveaux venus; c'est sa monnaie.

« — Ah! monsieur de Silhouette, soyez le bienvenu, ditelle ; on vous attend impatiemment. Vous seul pouvez nous sauver. Au reste, le roi va venir; vous le verrez, il vous parlera; dites-lui tout; il aime la vérité. »

« Sur quoi M. de Silhouette (Mirabeau disait ces choses en remplissant sa bouche du vent de la faveur) répond à cette belle femme, une coquette au deg-ré suprême, avec les protestations d'un robin et d'un sot :

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