‹ Paris et Versailles il y a cent ansChapitre 34 sur 40 · VIlHABEAl · texte numérisé non relu

VIlHABEAl

a — Madame, honoi'é du choix que Sa Majesté a fait de ma personne pour mettre un peu d'ordre dans les finances de l'État, j'espère, avec vos conseils, Acnir à bout de cette illustre tâche. Ainsi, Madame... »

« Il parlerait encore, si tout à coup le roi, qui venait d'entrer par l'escalier dérobé, ne fût tombé sur le corps du malheureux avant qu'il eût terminé sa harang-ue. (T — Ah ! mon Dieu ! » s'écria le roi tout interdit. (( 11 s'était bien préparé à voir son nouveau ministre face à face; mais le voyant tourné du côté de cette porte dérobée , il oublia ce qu'il avait à dire. Enfin Sa Majesté recouvrant quelque présence d'esprit :

« — Monsieur de Silhouette, dit-il, les lambris de votre caljinet sont-us vernisses par Martm i' »

« Voilà tout ce que le bon sire avait trouvé. Il était aussi fier de sa question que s'il eût prononcé la première Gatilinaire. A son tour, qui fut interdit? M. de Silhouette. Il s'attendait à des questions considérables... on lui parlait du vernis de son cabinet. Que vous dirais-je? il resta là, sans mot dire, et le roi s'en fut, en maugréant, comme il était venu.

« Restée seule avec le nouveau ministre : H — Ail ! s'écria M""" de Pompadour, vous êtes vraiment, monsieur de Silhouette, un habile homme! Où donc aviezvousja tête? C'était bien la peine que Sa Majesté vous fît l'honneur d'une si belle question! Sachez, Monsieur, qu'il n'y a qu'un sot qui reste court lorsque le roi lui fait l'honneur de lui parler. On répond, Monsieur, oui ou non. «Mon cabinet est verni par Martin, Sire.» Ou bien : «Sire, le vernis est parti depuis longtemps. » Croyez-vous donc que le roi s'en inquiète? Ah! vous venez de faire une belle besog-ne... Il me

MIRABRAU. U:\

faudra maintenant tiuit grands jours pour que le roi revienne sur votre compte; il ne m'a fallu qu'un mot pour vous faire contrôleur g"énéral. »

Ici Mirabeau poussant le coude à lord Hertford :

(( Milord, lui dit-il à l'oreille, il faut que M"* Lebrun ait quelque tableau à vous vendre: elle vient de vous jeter le coup d'œil de l'assassinat. »

Puis ces dames poursuivant leur chemin :

« Je voudrais savoir, reprit l'Angolais, comment finit ce beau mystère si bien commencé. »

Mirabeau continua.

« Silhouette, ambitieux comme un sot, rentra dans son logois, désespéré. Il voulait à l'instant donner sa démission, tout au moins il voulait se pendre,

« — Y pensez-vous? lui disait son beau-frère Astruc, un homme de bon conseil. Est-ce qu'on s'en va comme cela du ministère des finances, sans y rien g-ag^ner? Rassurez -vous, ce roi Louis XV est plus timide et plus bête que vous : il vous a parlé de vos lambris ne sachant que vous dire. Hier, il demandait à l'ambassadeur de Venise : « Combien sont-ils dans le Conseil des Dix? — Sire, ils sont quarante, » répondit l'ambassadeur sans s'étonner; mais c'est un Vénitien de première force. A son retour de Mahon, il y a quatre ans, quand Richelieu s'en revint, bouffi d'org-ueil d'avoir pris le fort Saint-Philippe, une bicoque, il s'imag-ina que le roi lui sauterait au cou. Savez-vous ce que le roi lui dit? <( Richelieu, les figoues de Mahon sont-elles meilleures que les fig'ues de Marseille?» Et ce fut tout. Les courtisans disaient: « Richelieu est perdu. » Le soir même il soupait avec le roi dans les petits appartements. »

(( Un peu rassuré, Silhouette se mit à louvrag^e, et huit

jours après, il lisait au conseil un long* travail sur la situation financière. Au sortir du conseil, M. de Stainville, le futur duc de Ghoiseul , rencontre Forbonnais , le premier commis :

« — Pardieu! dit-il, ce Silhouette est admirable; et je ne sais rien de plus beau que le rapport qu'il vient de nous

(( — • Oui, reprit Forbonnais; cependant ce chef-d'œuvre ne m'a coûté qu'une matinée. »

« En ce moment il comprit sa faute ; il voulut la réparer, mais Silhouette, averti par M. de Stainville, se brouilla pour tout de bon avec Forbonnais, un savant financier celui-là, et bien vite il perdit la tête, ne sachant plus auquel entendre.

« Aussitôt le désordre fut complet. M""" de Pompadour, qui voulait de l'arg-ent pour bâtir Bellevue, et le roi qui voulait de l'arg'ent pour son jeu, se fâchèrent tout roug-e.

« — Euh î fît le roi, j'ai vu dès le premier jour que c'était un imbécile. Il faut appeler Paris de Montmartel. »

« M™" de Pompadour s'empressa d'appeler Bertin et le fit contrôleur g-énéral.

« Voilà comment M. de Silhouette, ajouta Mirabeau en terminant, ne rég*na que trois semaines. Etonnez-vous donc^ milord, de vos petits mystères de là-bas !

« — Vous êtes heureux, vous autres, reprit lord Hertford; vous riez de toutes choses. Il me semble pourtant, lorsqu'il s'agit d'une révolution...

« — Une révolution ! riposta Mirabeau. Voulez-vous que je vous en conte une assez récente, sous le règ'ne du roi actuel, et dont on s^est à peine aperçu?

« J'étais, en ce temps-là (tenez, voilà ces dames qui reviennent sur leurs pas; mais n'y faites pas attention, et, pour vous distraire, prêtez-moi l'oreille), très-lié avec un certain M. Jalabert, g-arçon d'esprit et fort indiscret, comme il en faut à des curieux de mon espèce; et j'allais fort souvent à Versailles, le lundi, saluer mon ami Jalabert. Les curieux qui se rendent à Versailles le lundi savent très-bien que le conseil finit à midi, que le roi dîne à deux heures, et que, dans cet intervalle, on montre aux curieux des porcelâiiles nouvelles , des bag-atelles de la Chine, un tableau oublié dans les g*reniers, ou bien les cariatides brodées par M"" de Montespan, sur les dessins de le Brun, ravivés par Fontanieu. Mais moi, je ne suis pas un curieux vulg-aire, et mon ami Jalabert, qui sait ma passion pour les livres, m'introduisit dans la bibliothèque du roi. Sous les g-laces bien lavées de ces belles armoires bien fermées, je pouvais lire le titre des livres, qui, certes, plaisaient le plus à Sa Majesté Louis XVL

« — Mais, dis-je à Jalabert, voilà des ouvrag"es qui me paraissent bien intéressants, et que je ne connais pas : Salut du pauvre peuple, Impôt unique, Même poids, même mesure, Coutume générale. Libertés indéfinies, Suppression de la police réglementaire. Défense de marchander le pain, Usure permise, Code des économistes. Il faut donc que ce soient des manuscrits? S'ils étaient imprimés, je les aurais déjà lus. Sans me vanter, je lis vite et je lis bien.

« — Ce n'est pas comme à la cour, répondit Jalabert. Chez les rois les plus habiles on lit vite, on lit mal, et pour mieux dire on ne lit point. Ces princes malheureux, par haine pour la chose imprimée, mènent une triste vie : ils n'entendent que les flatteurs, les sots et les arlequins de la cour.

:V(-(i MIRAREAC.

11 faut qu'on les amuse à brùle-poiirpoint. Depuis qu'ils n'ont plus de fous en titre, ils font leur jouet du premier venu , gTand aumônier, valet de chambre ou duc et pair. Ce roi-ci, par exemple, il est g^énéralement reconnu pour un bon homme et même intellig^ent. Il a la passion de bien faire, et volontiers il se laisserait enseigMier tant de choses qu'il ne sait pas. Mais ôtez-le de sa forg'e et de sa lime, il retombe; on n'a plus sous les yeux qu'un prince inerte, un énervé de Jumiég^es. 11 i^eg^arde, d contemple, il s'étonne. Or, messieurs les économistes, qui représentent les plus habiles intriguants de ce bas monde, après avoir tenté de faire épeler à Sa Majesté leur plus fameux traité de la Richesse des nations, ont imag^iné de mettz^e au moins sous les yeux du roi les titres de leurs fameux livres, espérant que, par curiosité ou tout au moins par oisiveté, il finirait par demander : «Qu'est-ce à dire : Usure permise, Impôt unique Çii Libertés indéfinies?)) Alors quelqu'un, le docteur Melon, par exemple, un ami de feu M"" de Pompadour, répondrait au roi ceci et cela. Ce serait toujours autant de g'ag'né pom\ces messieurs. Mais quoi! le roi passe et bâille. Il ne lit pas les dos, ces fameux dos qui devraient sauver la France, et tout de suite il revient à sa forg-e, à sa meule, à son équerre. En ces moments-là vous pourriez faire autant de révolutions que vous en rêvez : le roi ne se détournerait pas d'un quart de seconde. Et tenez, savez-vous comment il a vu la dernière révolution?

« — Sans doute, répondis-je, vous voulez parler de la fameuse révolution des g-rains? la circulation des g-rains, la liberté des g-rains? En effet, voilà de belles révolutions !

« Que voulez-vous? reprit Jalabert, On fait ce qu'on peiat. Les économistes avaient décidé que la farme ob-

VURABEAl. Ul

tiendrait une liberté indéfinie > et, naturellement, le pain monta de trois liards à Pontoise. « A bas la liberté! » cria le peuple; et lorsque de Gonesse on apporta de la farine à Versailles, il éventra g'entiment les sacs de farine sans les piller. Les polissons s'en faisaient des pelotes, et se les jetaient à la tête, comme en décembre les boules de neig-e, mais avec plus d'agrément. Alors, voilcà le lieutenant de la prévôté de l'hôtel, Bias de la Brosse, qui déjà crie à l'émeute, et se rend de sa personne au marché de Versailles, espérant que tout rentrerait dans l'ordre au seul aspect de M. Bias de la Brosse. Ah! bien, oui! le peuple rit au nez de ce nez roug'e, et l'enfariné de la belle façon. On eût dit Gautier-Garg'uille une épée à la main. Au même instant, M. le lieutenant de la prévôté de l'hôtel dépêche un courrier à M^Me capitaine des g-ardes du corps du roi. Le mot révolution est prononcé. Ace mot terrible le prince de Beauvau monte à cheval : il voit de malheureux paysans qui défendent leur marchandise contre d'affreux polissons qui se vautrent dans la farine. O révolution! Sur quoi M. de Beauvau envoie un aide de camp au prince de Poix, g'ouverneur des ville et château de Versailles. Le prince de Poix fait avertir messieurs les g-ardes du corps, et ceux-ci, semblables à la tempête à cheval , font irruption dans le marché...

(( — Plus personne ! Ils ont bien fait, disait le prince de Poix au prince de Beauvau ; nous ne badinons pas quand il s'ag'it de la sûreté de la personne du roi. »

« Ici Jalabert, de la voix et du g'este, joua les deux pei'sonnag^es à s'y méprendre :

<( — Savez-vous le nombre exact de ces perturbateurs? reprit M. de Poix avec sa g-rosse voix.

i< — Ils étaient bien dix mille, dit Beauvau en fausset.

« — C'est monstrueux! répliqua M. de Poix. Fermons les g*rilles du parc; appelons les Suisses. Envoyons quérir du canon ! Si nous transportions le roi à Ghambord? Quelle échauffourée! Ah! mon Dieu! tout est perdu! Je ne réponds plus de rien. Ils ont compromis le trône avec toutes ces libertés.»

« Et pendant que le prince de Poix sue et s'essuie :

<( — Ah! mon ami, s'écriait le prince de Beauvau, vous avez raison, il faut laisser la farine et toute chose à sa placé; J'ai ouï dire à ma mère que le vieux était toujours meilleur que le neuf. Elle assurait, hier encore, qu'elle n'avait jamais rien vu de pareil à ce qui se passe aujourd'hui. Il est vrai qu'elle était de l'ancienne cour.

» — Vieille cour, tant que vous voudrez, gTommola le prince de Poix; mais nous voici dans l'abîme, il faut nous en tirer. Gomment faire? '^'^ '^^^ ^^'"

« — Écoutez, fit observer M. de Beauvau; quand nous étions à l'armée et que le pain manquait,- nous le taxions à deux liards la livre. Aussitôt le soldat s'en allait chez le paysan et pour deux sous lui prenait un pain de quatre livres. G'était simple et naïf comme bonjour. )> "i ^"

«Et voilà ces deux princes, continuait Jalabert df(' &a voix naturelle^ qui n'avaient jamais su le premier mot du code des économistes, taxant le pain à deux sous la livre. A l'instant même on afficha cette belle taxe, et l'émeute se calma comme par enchantement. On vint le dire au roi, qui n'y fît g-uère attention. Il était très-occupé à varloper une marche de la chapelle. Il dit : « G'est très-bien fait! » et puis il reprit sa besog*ne. II faisait chaud; il avait grand'peine à emmancher ces deg'rés l'un à l'autre.

<( Enfin le lendemain il se remit à sa tâche au moment où

MIRABEAU. 34y

revenait l'émeute de la veille avec des hurlements à renverser la g-rande écurie sur la petite écurie.

« — Qu'y a-t-il? dit le roi. (Ici un g-rand coup de rabot.)

« — Sire, il paraît que c'est la révolution d'hier. Ils disent que le pain à deux sous, c'est trop cher.

« — Qu'on le mette à six liards, dit le roi^ en calculant la place d'un nou\^eau deg-ré qu'il venait de raboter.

« Enfin, quand il fut content de son œuvre, il prit la plume pour écrire une lettre à M. Turg"ot. ïurg-ot était à Paris, où ses apôtres assemblés venaient de déclarer que la révolution prédite dans leurs hvres était arrivée, et qu'au bout de ving*t-quatre heures, quand on aurait pendu cinq ou six pauvres diables, le prog-rès des économistes serait complet.

« Toutefois, l'émeute allait son train. II ne fallut rien moins que la présence d'esprit de l'intendant Berthier pour assurer la tranquillité dans les haute jet basse Seine. Il y avait des patrouilles dans le parc; on annonçait pour le lendemain, à la table de M. Lenoir et de son protecteur M. de Sartines, une émeute sans précédent. En efPet, le mardi, à la pointe du jour, les émeutiers s'en vinrent de Versailles à Paris, et pillèrent les boutiques des boulang-ers. Ils criaient: «Le pain à six liards !.. et jetaient des pains au lait à tous les passants. Ça chauffait, ça g-randissait, ça hurlait que c'était une bénédiction. ïurg-ot en perdait la tète, et Lenoir s'arrachait les cheveux. Le roi, qui était toujours à sa varlope, était tout content d'avoir mis le pain à six liards. . « On a très-bien dit que le hasard était un g-rand maître. Or le hasard voulut que le jour de cette émeute fut le jour de la bénédiction des drapeaux, et le maréchal de Biron, trop heureux d'avoir une si belle occasion de piaffer, donna

350 MlKAliEAU.

l'ordre à ses mousquetaires de s'emparer des carrefours. Voilà donc les mousquetaires noirs et les mousquetaires gTis qui se mettent en canipag-ne, et... plus personne.

« I] n'y avait pas l'ombre d'une émeute. Il est vrai qu'on n'avait pas g-ardé un seul petit pain au lait pour messieurs les mousquetaires. - '

ce La matinée avait été si g*aie, et le peuple était si content, que M. de Biron n'y pouvait rien comprendre.

« — Ils sont comme cela, nos Parisiens, disait le vieux Maurepas, toutes les fois qu'ils ont quelque chose à mettre sous la dent. Quelle émeute misérable ! Il faut bien que ce soit la faute à M. Turg-ot! » ,i/^a..j.,.ijiiJ

*( Le même soir, M. de Maurepas était à l'Opéra. C'était une leçon de premier ministre que ce vieillard donnait à ce jeune homme. A six heures du soir, Turg'ot partait pour Versailles, et, sur son ordre, on arrêtait Saurin, Ghaumont, Gochinard, de pauvres petits commis dont tout le crime était d'avoir copié l'ordre du roi : le pain à six liards!

« Ceci étant fait, le roi se coucha et dormit tout d'une traite. Mais le lendemain, le Parlement, qui était anti-économiste, fît afficher sur les murailles de Paris un arrêté violent contre le système de la liberté. Il accusa la taxe à six liards d'être de la tyrannie... Émeute encore, et M. Turg-ot comprit que s'il ne voulait pas renoncer à son catéchisme économique, il fallait employer l'autorité royale. Aussitôt M. de Malesherbes, un économiste aussi , fît une g-rande déclaration qui ôtait au Parlement la connaissance de tout ce qui touchait à la farine, au blé, aux petits pains au lait. Il écrivait au préambule de sa déclaration : De par le roi! et la fît placarder sans sig-nature d'aucun secrétaire d'Etat, à la façon militaire, ce qui ne s'était jamais vu qu'à l'armée. Or

MIKABKAU. 351

cette révolution de palais alla si loin que M. Turg-ot fut investi d'un commandement militaire par un blanc-seing'. Tout était g-ag'né pour messieurs les économistes, si M. de Maurepas ne fut point venu de bonne heure, au lever du roi, lui représenter que les économistes, si le roi les laissait faire, viendraient à bout, en ving-t-quatre heures, de la majesté royale. « 0 la belle révolution, disait Maurepas, qui consiste à nourrir la Lorraine avec les blés de la Ghampaguie! » 11 fit aussi valoir au roi que le sacre arrivait; que la Ghampaguie était dépourvue, et que Reims était en pleine disette. Ordre aussitôt de réexporter les g'rains de la Lorraine en Ghampag*ne, à travers ces mauvais chemins français que ne connaît pas l'Ang'leterre. Enfin, pour donner une consécration à toutes ces billevesées, on fit pendre en Grève deux malheureux mitrons, qui avaient jeté des pains de quatre livres au peuple de Paris. »

Son récit achevé :

(( Voilà pourtant, milord, dit Mirabeau, ce qui s'appelle une révolution chez nous. Vous voyez bien qu'on ne les craint pas. »

Lord Hertford, plus il écoutait ces détails si curieux, plus g-randissait son étonnement. Il avait tout à fait oublié les deux charmantes femmes qui les assassinaient de leurs reg*ards, lui et Mirabeau, tant la politique était plus forte en ces approches de 1789 que les rencontres les plus g-alantes.

« Si c'est vrai tout cela, disait l'Angolais, vous êtes un peuple très-malade, et je vous plains du plus profond de mon cœur^ Je ne ris pas, moi, des choses qui vous amusent; car toujours ma patrie est présente à ma pensée, et je me demande, en efPet, ce que nous deviendrions si nous tom-

bions dans vos abîmes. Comme on l'a traité, ce malheureux et grand Turg*ot, à votre cour! Il opposait la règ-le au désordre, rintég*rité au brig'andag'e, les mœurs à l'effronterie. Honnête homme entouré de coquins! Ils ne l'ont pas laissé plus de ving*t mois à sa place, et dans ces ving-t mois il s'est débattu avec la mort, affranchissant 1 industrie et poursuivant d'une main victorieuse et mourante les privilég'es qui vous lient. En même temps, l'histoire écrira dans son reg-istre ces quatre édits précieux où la raison parle un si noble et si touchant lang^ag^e; où la vérité se présente aux esprits les moins attentifs, avec cette éloquence aimable et persuasive, sans faste et sans ostentation, sans ce brouillant étalag"e de paradoxes et de colères que vous avez emprunté à votre illustre prédécesseur, Denis Diderot. Laissez faire au temps, à la sag'esse publique, et vous verrez que les édits de M. Turg-ot seront comparés aux réflexions politiques de Marc-Aurèle. On les étudiera jusqu'à la dernière postérité, non pas sans attendrissement et sans reconnaissance. La France, depuis Sully, n'a pas eu, que je sache, un meilleur citoyen. Quel autre, en si peu de jours, a jamais tant fait pour la patrie? Ing'rats que vous êtes, qui racontez de pareilles histoires à propos d'un si gTand homme de bien, qui chérissait tendrement son peuple, et qui servait si fidèlement son roi ! »

A cette éloquente sortie et fort inattendue en cet esprit qui semblait si volag-e, on eût vu Mirabeau tomber soudain dans une réflexion profonde, et, sans plus son g^er aux plaisirs de la soirée, il rentra dans son logùs et travailla toute la nuit, comme s'il eût voulu demander pardon à l'ombre illustre et clémente de M. Turg-ot.

XXXVIU

L un ties grands événements de ce beau siècle fut une découverte importante, inattendue, entourée de périls, que fît un g'entilhomme d'Annonay, nommé M. de Montg*olfîer. Toute l'Europe a retenti du bruit de cette découverte : y ne machine aérostatique, en taffetas enduit de gomme élastique^ qu'il s'agissait de remplir d\iir inflammable. Il est vrai que plus tard, pour arracher aux Montg-olfier l'honneur de leur découverte, on fît comparaître Leibniz, Borelli, Lana et Gallien; chacun de ces savants avait eu son projet et fait son rêve, mais pas un n'avait tenté la fortune de l'air. Lana, de Brescia, proposait de construire un navire plus long' et plus larg-e que la ville d'Avig-non, dont un seul côté contiendrait un million de toises carrées... Ainsi, nous aurions g'ag'né tout d'une traite la rég'ion des nuag-es, au milieu du tonnerre et des éclairs. MM. de Montgolfîer répondaient que ce rêve était une plaisanterie, une récréation de physique amusante, un vrai roman. « Mieux valait, disaient-ils, remplir d'air inflammable une bulle de savon ! » Il y avait autrefois, dans une ode d'Horace, un certain Archytas qui s'était élevé dans les airs, et qui mourut si misérablement,

qu'il laissa ses os sans sépulture sur le rivag'e de Matinum.

Ainsi ces beaux esprits se jouèrent d'un miracle assez facile, lorsque MM. Etienne et Joseph de Montg-olfier, propriétaires de la papeterie d'Annonay, se présentèrent, le jeudi 5 juin 1783, à l'assemblée des états du Yivarais, proposant à MM. les députés de visiter leur ballon, de cent dix pieds de circonférence, pouvant contenir vingi-deux mille pieds cubes d'air chaud. Pensez donc àl'étonnement, à l'admiration de ces représentants du Vivarais, lorsque le premier vent très-lég-er porta la machine, à peine inventée, à douze cents toises de distance! Hélas! l'air chaud qui la remplissait se perdit bientôt par toutes sortes de fissures, et cependant la machine descendit si lég^èrement sur un vig-noble, qu'elle ne brisa ni les ceps ni les échalas. On eût dit qu'elle se reposait. Alors voilà tous les témoins de cette expérience sublime qui lèvent les mains au ciel, proclamant le miracle. 0 g*loire et louang-e ! Désormais le chemin des airs est ouvert aux simples mortels ; encore un peu de temps et les plaines auront disparu. La montag-ne vaincue et l'Océan dompté s'étonnent de ce navire aérien.

Personne ne doutait, en ces premiers instants, du succès de l'entreprise, et MM. de Montg^olfier, moyennant une souscription sitôt remplie, une souscription nationale^ arrivèrent à préparer ce beau g'IoJje de douze pieds de diamètre. L'air chaud montait avec rapidité et s'eng'oufl'rait dans le ballon. Il s'éleva tout d'abord à cent pieds de haut. Ceci se passait à Paris, sur la place des Victoires, au milieu d'une gTande aCfluence, maintenue par le g-uet à pied et à cheval. Le ballon était précédé de torches allumées, et, le mystère ajoutant à l'éclat de la fête, on vit les cochers de

PROFILS DE SAVA?^TS. 35b

fiacre arrêter leurs voitures et se prosterner humblement, chapeau bas, devant le miracle.

Le Champ de Mars avait été désig-né pour le départ du premier ballon (27 août). Les bords de la Seine, le chemin de Versailles, l'amphithéâtre de Passy, encore émus des expériences de Franklin sur le tonnerre, se couvraient d'mie foule immense. A l'École militaire du Champ de Mars s'était réunie une assemblée prodig^ieuse. Un coup de canon donna le sig^nal du départ. En deux minutes le ballon fut porté à quatre cent quatre-ving't-huit toises de hauteur; il se perdit dans un g-ros nuag^e, et comme, en effets tout le peuple se lamentait, on le vit bientôt percer la nue et reparaître victorieux à une très-gTande élévation. — Le voilà! le voilà! Il sait bien son chemin^ le chemin du ciel ! La pluie averse tombait ; mais les dames elles-mêmes, intrépides, ne song'eaient point à se mettre à l'abri. Enfin, après une heure de ce terrible voyag^e, le ballon descendit dans les champs d'Ecouen, et les paysans de Gonesse, épouvantés de leur découverte, voulurent le mettre en pièces; plus loin on lui eût élevé des autels.

Cependant MM. de Montg'olfîer expliquaient à qui voulait les entendre les mystères de leur ballon. Cliacun pouvait en faire à son tour. La baudruche était si lég^ère, elle obéissait si facilement à toutes les empreintes; et voilà toutes sortes de petits ballons très-parés, très-décorés, de douze pouces de diamètre, qui s'élèvent facilement dans les airs. L'admiration était la même, et les plus hardis ne pouvaient s'habituer à cette élég'ante et terrible machine. Elle était peinte en bleu d'azur et représentait une espèce de tente, avec son pavillon et ses ornements couleur d'or. L'air chaud dont clic était remplie, une fois plus lég-cr que l'air com-

356 l'IlUFlLS DE SAVAiNTS.

mun, ne pesait que 2,250 livres. M. Réveillon, le l'abricanl de papiers peints, qui devait courir de si g-rands dangers dans les premiers orag*es de la Révolution, avait offert à M. de Montg-olfier sa maison et ses jardins de la rue de

Montreuil.

a Ne vous hâtez pas, disait Réveillon ; il vous faut plus

d'une expérience. i)00 sd

(( — Oh bien ! c'est fait, répondait Montg'olfier ; notre machine se remplit en dix minutes. Il ne faut pas moins de huit hommes pour la contenir. »

Malheureusement la pluie était toujours de la fête. Voyez, un brin de paille sèche et quelques poig-nées de laine sont devenus l'âme du ballon. Hélas! ce charmant voyag'eur, attendu à Versailles, fut rencontré par un de ces g-rands orag^es qui devaient remplir ce vaste espace, et la g-rêle et le tonnerre et le caprice des éléments détruisirent, en moins d'une heure, un si frêle édifice.

Longique périt labor irritus unni,

disait Virgule, parlant des orag-es auxquels la moisson est

exposée. ■ ''

Le lendemain MM. de Montg-olfier construisaient un nouveau ballon en bonne toile. Cette fois rien ne fut éparg-né. Un travailla la nuit et le jour, en présence de MM. les commissaires de l'Académie, une g^arde nombreuse entourant la vaste enceinte. Alors étaient accourus M. le maréchal de Duras, g^entilhomme de la chambre du roi, M. d'Ormesson, contrôleur g-énéral des finances, le marquis de Gubières, écuyer du roi, tout ce qu'il y a de plus savant et de plus illustre dans une pareille nation, Le canon annonça que la

PROFILS m SAVANTS. 357

machine allait se remplir; et bientôt la voilà qui s'élève en toute majesté, décrivant une lig-ne inclinée à l'horizon. Pendant une minute elle resta dans ce g'rand espace, et puis elle descendit doucement, étant parvenue à trois cents toises de hauteur. Cette fois on la vit bien, on eût dit qu'elle se montrait à plaisir. Elle domina le bois de Vaucresson. Le coq chantait dans la machine, le mouton bêlait, tout était joie et contentement au dedans et au deliors. Le roi lui-même souriait à cette nouveauté incroyable, et chacun se félicitait d'assister à ce g-rand spectacle. On a conservé le chemin du ballon dans ces airs rassérénés.

Tel fut le premier pas de la machine aérienne ; et quelles promesses elle portait dans ses flancs ! C'était la g'uerre et c'était la paix, c'était la lang-ue universelle, et tous les peuples réunis dans la même admiration. Vanité de la g*loire et vanité de l'espérance ! On vit plus tard MM. de Montg-olfîer monter dans leur ballon, et, passag-ers volontaires dans cette nacelle aérienne, indiquer aux mortels le chemin qu'il fallait suivre.

On trouve, dans le tome XV II du Journal de physique, les moindres détails du ballon de Montg'olfîer, qui reçut alors le nom de Montgolfière. M. le duc d'Orléans était l'un des protecteurs de cette navig-ation aérienne. Il suivit lui-même à cheval le ballon de Versailles, beaucoup plus solide que celui d'Annonay. Même il y eut des dames téméraires qui voulurent monter en g-rande parure dans la machine aérostatique. Elles étaient toutes ainsi faites aux approches de 1789; on eût dit qu'elles prenaient des leçons, dont tout à l'heure elles auront si g^rand besoin.

Maintenant quittons la science de l'espace vaincu et des airs rendus obéissants, pour la personnalité la plus considé-

3o8 PROFILS DE SAVÂ^ÎÏS.

rable du dix-huitième siècle, et passons (la transition est rude) de Montg-olfier à M. de Buffon.

S'il y eut jamais dans toutes les littératures un philosophe, un poète, un écrivain, dont la vie et le travail aient mérité davantag*e l'insig-ne honneur d'être un sujet d'étude, ce fut certainement l'auteur de VHistoire naturelle^ M. de Buffon. Il représente, à lui seul, toute la science de l'histoire naturelle; il est le naturaliste.

Il naquit à Montbard, le 7 septembre 1707, et il était encore un enfant à l'heure où le siècle de Louis XIV allait finir. Mais ce g^and siècle en mourant laissait une empreinte austère et qui fut long'ue à s'effacer. Ce n'est pas en un jour, Dieu merci, que la nouveauté des lois et des mœurs vient à bout de la simplicité, du bon sens, de l'ordre et delà lumière. Si bien que les plus beaux g^énies du dixhuitième siècle appartiennent incontestablement par leurs commencements et par leur éducation virile au règ-ne de Louis le Grand. Montesquieu avait déjà ving-t-six ans à la mort de Louis XIV, et Voltaire en avait vingi-et-un. Buffon et avec lui J.-J. Bousseau, né cinq ans après, avaient déjà conquis touLes les gTâceset toutes les forces d'un talent merveilleux, avant que leur siècle, enivré d'audace et d'ambition, allât à la décadence ; ainsi, l'un et l'autre, Buffon et Bousseau, ils sont plus vieux que leur âg*e.

Avant de chercher dans Buffon le naturaliste et le savant, on voit l'écrivain tout d'abord. Il apportait en naissant le g'énie et pour ainsi dire la volonté de son propre style. Pour ce noble historien de la nature et de ses splendeurs, il n'y a jamais qu'un mot qui serve. Il est tout àla fois sag'e et précis, clair et mag-nifique. Il écrit avec g*loire, et sa parole abondante, ing*énieuse, aborde avec le même bonheur l'aig-le et

PROFILS DE SAVANTS. 35i)

l'insecte, le cèdre et le brin d'herbe. C'est à lui surtout que s'applique par excellence la phrase, devenue proverbe, de son admirable discours de réception à l'Académie française, le 25 août 1753 : « Le style est l'homme même. »

Au milieu de tant de chefs-d'œuvre, entre V Encyclopédie et le Contrat social^ Y Esprit des lois et Y Essai sur les mœurs ^ X Histoire naturelle^ en sa calme et rég'ulière apparition (1749 à 1767, 15 vol. in-S"), est restée le plus g-rand attrait et le plus gTand charme du siècle passé. Dans ce livre éloquent, dont chaque pag-e était un mystère expliqué, la nature agissait en souveraine; elle était là, fîèreet toute-puissante, évoquant à son tribunal toutes les forces de la terre, toutes les constellations du ciel. Dans cette république immense de la nature créée, l'individu n'a pas à redouter, comme ici-bas, les hommes, tout le reste de son espèce. L'animal vit en paix avec lui-même et avec ses semblables.

« L'homme, a dit M. de Buffon, est composé de deux <c principes, différents parleur nature et contraires parleur « action, l'un spirituel et l'autre matériel; c'est de leur « combat que naissent nos contradictions. » Or, c'est une louang-e à lui faire : il parle aussi bien de l'homme que de la bête ou de la plante, et jamais on ne lui fera une plus g-randè louang-e que celle-là.

Dans une note écrite de la main de M. de Buffon jeune homme, nous trouvons une indication assez exacte des études, des élég-ances et des caprices de ce g-rand esprit, avant qu'il eût découvert sa véritable voie et qu'il se fût tracé à lui-même le plan de V Histoire naturelle. Lisez, et dites-nous si Pascal s'est jamais douté que l'on pût désirer tant de choses à la fois. « Achetez-moi, écrivait le jeune Buffon à un sien ami, un pâté, des pralines, des draguées;

pour douze ou quinze francs de joujoux d'enfants, une compote de marrons g"lacés, une boîte de cacliou, six bouteilles d'eau à la reine de Hongrie, six bouteilles d'essence à la berg^amote, deux bouteilles de g'outtes d'Ang-leterre, un flacon d'eau de Luce au scarabée, un petit pot de pom^ made de concombres, un bâton d'ébène pour servir de manche à ma bassinoire d'arg^ent. Je vous demande en même temps les OEiwresde Puffendorf, la Chimie de Boerhave; Mariotte, de la Nature de l'air; Boyle, de Rationeinterignem etflammam; un bon fusil, une jolie g-ibecière, une paire de g-randes boucles de diamants pour souliers, des boucles à diamants pour jarretières, une montre à répétition, un compas, ving*t livres de poudre de senteur, une bouteille d'essence au jasmin, deux énormes pots de pommade à la fleur d'orang'e, deux houppes à poudrer, un très-bon couteau, un télescope, une loupe, trois épong-es fines, trois balais, deux rames de papier ministre, douze bâtons de cire d'Espag-ne à l'esprit de vin et une sphère copernicienne, un verre ardent des plus g-rands, deux g'iobes, deux thermomètres, deux pinces de toilette, trois paires de pantoufles bien fourrées, une douzaine de bas de soie et les livres de Belon... »

Nous croyons aussi qu'il ne serait pas sans intérêt de se rappeler l'état des jardins publics et particuliers avant que M. de Buffon et ses g-rands collaborateurs du Jardin des plantes (on disait le Jardi?i du Roi en ce temps-là) eussent "^ donné l'exemple de la simplicité, du calme et de la g-ran- 'deur. Qui disait un jardin disait g-énéralement une folie, une fpnngueUe, une chinoiserie, une sottise.

Qui ne riroit de voir ce grotesque tableau

Des cabarets sans vin, des rivières sans eau.

Un pont sur une ornière, un mont fait à la pelle.

Des moulins qui dans l'air ne battent que d'une aile:

Dnns d'inutilos prés dos varlios do carton.

Un clocher sans cliapcllo, et des forts sans canon,

Dos rochers de sapin et de neuves ruines,

Un pazon cultivé près d'un buisson d'épines,

VA dos échantillons de champ d'orge et de bled ?

Certes nous ne donnons pas les vers que voilà pour de bons vers ; mais ils méritent de tenir leur place en ces souvenirs, en ces notes, pour servir à la biog-raphie de M. de Buffon.

Chaque jour g"randissait cette honnête et g-énéreuse passion de la botanique, féconde en grâce, en charme, en vertu, la passion de la terre, abondante en fleurs, en fruits, en ; culture de toute espèce. «On ne compte plus, disait un voyag-eur anglais, les beaux jardins de la France; elle en a partout qui sont ouverts à tout le monde, et pour peu que l'on ait quelque connaissance en horticulture, chacun y peut prendre à volonté, tout comme au Jardi?î du Roi, si g-énéreusement administré par M. le comte de Buffon, tout ce qui peut servir à l'ornement, à la fortune des amis de Flore. J'ai particulièrement admiré, pour leur beauté, pour leur entretien, le jardin de M. le Monnier, à Montreuil ; celui de la reine, à Trianon ; du comte d'Artois, à Bag-atelle; du duc d'Orléans, à Monceaux; le jardin des apothicaires, de M. de Saint-Germain, de M. l'Héritier, de M. Cels, à Paris; de M. de Malesherbes, à Malesherbes; de M. Foug-eroux, à Denainvilliers ; du maréchal de Noailles, à Saint-Germain en Laye; de M. Gravier, à Nismes; de M. Nesmes, à Marseille; de M. de Mag-leville, à Caen, et les très-beaux parterres de M. de la Tourette, à Lyon. »

En même temps que les premiers botanistes publiaient de beaux livres, d'autres savants, animés, les uns et les autres, de l'esprit de M. de Buffon, partaient, chacun de son

362 l'ROFILS DE SAVANTS.

côté, pour ajouter une plante, un arl)re, une mousse, un coquillag'e, un caillou, à cette collection si merveilleusement commencée : « Ainsi , monsieur (écrivait un de ces voyag*eurs), chacun est à l'œuvre, et le Jardin du Roi ne peut que s'enrichir de ces futures découvertes. M. de Beauvoir vient de partir pour l'Afrique avec le fils du roi de Ouwere. M. de la Billardière est parti pour le Levant et visitera surtout le mont Amant, chaîne du Liban. M. Richard est toujours en Amérique. M. le Blond va aux Antilles et à Gayenne. M. le Masson est au cap de Bonne-Espérance. M. Sonnerat est retourné aux Indes orientales. M. Greber est à la Martinique. M. l'abbé de la Haie, curé du Dondon, quartier du Cap-Français, île Saint-Domingaie, s'occupe de la recherche des plantes de son quartier, et les dessine. M. Henderson est en Grimée, où il s'occupe de la botanique et de toutes les parties d'histoire naturelle. M. le Voiturier, sou s- directeur du comptoir de Juida, fait aussi des recherches en botanique et en histoire naturelle. M. Geoffroy, fils de l'auteur de V Histoire des insectes des environs de Paris, est allé avec M. le chevalier de Bouflers au Sénég-al pour faire des recherches sur toutes les parties de l'histoire naturelle. M. Badier est toujours à la Guadeloupe, où il s'occupe de toutes les branches d'histoire naturelle, surtout des crustacés. »

Un peu plus tard, M. de Buffon publiait cette admirable Théorie de la terre, une merveille, et pourtant, dans ce beau discours, qui fit un si g*rand bruit dans l'Europe savante, M. de Buffon ne reconnaissait encore que la terre, ouvrage de ïean; il ne voyait partout que l'action de l'eau qui monte et qui s'évapore. Plus tard, M. de Buffon, quittant l'eau pour le feu, démontrera que les montag^nes, qui portent des coquilles sur leurs sommets, ont été soulevées par le volcan.

Encore un peu de temps, et cet immortel g-énie écrira les Époques de la Nature; il établira la Chronologie du globe; il adoptera, cette fois, l'hypothèse de la fluidité ig-née, primitive du g'iobe terrestre, admise par Leibniz, et, partant de cette hypothèse, il verra sept g-randes époques dans le cours éternel des mutations de la nature, à savoir : l'époque du feu de la fusion ignée; le refroidissement, la consolidation; la chute des eaux, l'établissement des mers; la retraite des eaux et F action première des volcans; la première apparition des animaux terrestres; la séparation des deux continents; P homme enfin.

« Un vég'étal, dit-il (et ceci est charmant), est un animal qui dort. » C'est dans Buffon qu'il faut chercher la première idée des espèces perdues, des animaux qui ont existé jadis, et qui n'existent plus de nos jours. C'est lui aussi qui nous a donné la loi de la distribution des animaux dans le globe; il reste enfin le véritable fondateur de la philosophie zoolog-ique. Il a observé, le premier, qu'aucune espèce animale ne se trouve à la fois dans l'ancien et le nouveau monde. A chaque partie du g'iobe sa faune ou sa flore.

Pour bien connaître M. de Buffon il faut l'étudier dans ses lettres. Il est là tout entier, plein de g'râce et plein d'esprit, sans morg'ue, ag-réable et bonhomme; invitant son compère à venir manger sa soupe. Eh bien ! dès qu'il aura quarante ans, qu'il sera de l'Académie, et que le roi de Prusse aura confondu dans ses respects Voltaire et Buffon, Buffon va chang-er d'aspect. « Cet homme de lettres avait tout l'air d'un maréchal de France, » écrivait un voyag-eur ang*lais à M. Hume.

« Personne n'a été plus malheureux que moi deux ans de suite, dit Buffon; l'étude seule a été ma ressource, et comme mon cœur et ma tète étaient trop malades pour

pouvoir m'appliquer à des choses diiTicWes, Je me sitis min t se à caresser des oiseaux, et je compte faire imprimer cet hiv^er le premier volume de leur histoire. » aif>voi

Ainsi, rien ne put l'abattre, ni la vieillesse, ni le malheur,' ni la maladie. Après dix-sept jours d'insomnie et de douleurs cruelles, il rendit tout à la fois six g*raviers, dont deux plus g'ros que des balles de pistolet. »-^'^^^^'^

o fit plus, loin : o n ^

« J'ai passé dix-huit jours et dix-huit nuits sans fermer l'œil et toujours en convulsions... La douleur est un mal et sans doute un g-rand mal, et cependant ce n'est pas une maladie. »

C'est ainsi qu'il se défendit contre la vieillesse et contre la mort approchante. Il mourut le 16 avril 17-88, à.minuit, âg'é de 81 ans. « La mort d'un prince eût produit moins de tristesse, » écrivait un témoin oculaire de cette ag*onie illustre. Et voici ses dernières paroles : « Je meurs dans la religion où je suis né; je crois en Jésus-Christ, descendu du ciel sur la terre pour le salut des hommes; » puis se tournant vers son fils qui le baignait de ses larmes : « Mon fils, lui dit-il, ne quittez jamais le chemin de la vertu et de l'honneur, si vous voulez être respecté! » Buffon est mort à la bonne heure, aux premiers jours de nos libertés, avant les jours de meurtre et de sang ; il est mort sans se douter que son propre fils, ce Buffonnet^ tant aimé de son père, subirait les horreurs de la prison, de la mort, de la confiscation, de toutes les angoisses des mauvais jours.

Le Mercure, en annonçant cette perte irréparable, ajoutait que l'auteur de V Histoire naturelle avait reçu, de son vivant.

l'UOriLS DE SAVANTS. 3«j

bien des récompenses : « Le Koi, disait le Mevcare^ avait accordé les entrées de sa chambre à M. de Buflbn , de l'Académie royale des sciences, de l'Académie française; il avait érig-é en comté, pour lui et pour ses descendants, les terres de Buffon et de la Mérie, situées en Bourg'og'ne. Ces deux terres avaient été réunies par Sa Majesté sous le titre de comté de Buffon. »

La statue en marbre de Buffon, œuvre de Pajou, fut placée en g-rande cérémonie, et de son vivant, à l'entrée du Cabinet d'histoire naturelle. Distinction rare qu'il partag*ea dans ce siècle avec Voltaire !

Page 1