‹ Paris et Versailles il y a cent ansChapitre 36 sur 40 · UNE MAITRESSE DE [>HIL1PPE-ÉGAL1TÉ · texte numérisé non relu

UNE MAITRESSE DE [>HIL1PPE-ÉGAL1TÉ

En 1789, le 12 juillet, c'était un dimanche, on attendait dans ce palais des féeries, entouré de silence et de respects obéissants, un prince étrangle, un phénomène, une épouvante pour les uns, une pitié pour les autres, ce terrible et fameux duc d'Orléans, Philippe-Ég-alité, qui fut si làdîie à la Convention nationale, et si brave et si dédaig-neux sur l'échafaud de la Révolution. Cette journée du 12 juillet avait été douce et clémente, et le prince l'avait passée en belle et bonne compag'nie au Raincy, dans ce même château du Raincy, qu'une bande noire a mis en vente au prix d'un franc le mètre, un peu moins cher qu'un mètre de ruban de toile.

Le Raincy était alors le dig^ie frère de Monceaux; c'était un rare assemblag^e de surprises, de merveilles, d'enchantements. Tout ce qui n'était pas marbre était chef-d'œuvre; où l'on ne pouvait pas attacher un tableau du Titien, de Rubens [la Continence de Sdpion), ou de Paul Véronèse, on y mettait de l'or. De l'or, faute de mieux. La nature était là dans toute sa g'râce. La prairie allait aussi loin que va le reg'ard; sur la lisière, aux gTands bois mystérieux, l'étang' brillait comme un lac d'arg-ent; le poisson se jouait dans les eaux claires, et, sur les eaux, les cyg-nes. Le faisan des bois répondait au coq des basses-cours; le cerf bramait, les chiens jappaient, les fruits et les fleurs faisaient le reste. Et forniosissimus anmis^ disait Virg-ile. Enchantement, fête, et rire, et chanson ! Le plus sag-e de la compag'nie était amoureux comme un fou, la plus vieille avait ving't ans à peine. Ah! g-aietés, sourires, esprits, tous les bonheurs de la jeunesse et de la toute-puissance! et aussi de l'imprévoyance! On arrive à l'ombre en déshabillé du matin; on déjeune, on pêche, on chasse, on dîne, on chante, on co-

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quette... Ainsi va la journée, et quand l'heure, en cléelinant, rappelle à ces heureux du monde qu'ils sont attendus là-bas, par les fêtes du soir, par Arlequin, par Golombine et les plus g'ais chanteurs de l'Italie, aussitôt les carrosses attelés à quatre chevaux les emportent dans ce Paris si longtemps fier de ses rois, amoureux si long-temps de ses princes, et les adorant jusque dans leurs faiblesses.

Dans le premier carrosse, était assis le duc d'Orléans, à côté de sa maîtresse de la veille, une charmante femme, une Ang'laise, appelée M"" Elliot. Elle appartenait à cette race heureuse de beautés souveraines que la g'râce et Vénus elle-même, aussitôt qu'elles ont quinze à seize ans, font asseoir à la dernière marche des trônes. Là elles règ-nent, au moins tout un jour. M""" Elliot avait donc appartenu au prince de Galles, qui l'avait adorée, et qui l'avait donnée, en sîg-ne d'alliance et de bonne amitié, à M. le duc d'Orléans, quand celui-ci vint en Ang-leterre « apprendre à penser. — A panser les chevaux?» disait le bon roi Louis XVI, en riant de son gTos rire. Il ne se doutait pas, le doux sire, que ce proche parent, dont il se moquait, serait son jug-e! Ainsi, le prince avait ramené d'Ang^leterre cette aimable Elliot; ils s'étaient aimés huit jours, puis le maître absolu de Monceaux, du Palais-Royal, du Raincy, de Villers- Gotterets, s'était donné d'autres amours. G'est triste à dire : il avait rencontré M""" de Ruffon, une effrontée assez jolie, et tout à fait indig-ne de porter le plus gTand nom de la France lettrée et savante, après le nom de Voltaire. Elle avait, cette M"* de Ruffon, pour plaire à ce malheureux prince, une ironie intarissable, une ambition sans bornes, un mépris souverain pour l'honneur des hommes, pour la vertu des femmes. Elle était bien la dig'ne amie et camarade

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de M. de Laclos, le fameux anûeur des Liaisons dangereuses, un livre obscène, où l'obscénité est traitée à la façon d'un catéchisme, avec la demande, avec la réponse. Un affreux livre, et l'auteur eût rendu justice à M""" de Buffon en le lui dédiant.

• Elle et lui, Laclos et la favorite aux yeux noirs, ce soir dont je parle, à Monceaux, ils attendaient paisiblement M. le duc d'Orléans, pour l'entourer de leurs conseils et de leurs vices. Or voici, chose étrang'e, qu'entre ce matin et ce soir, du Raincy à Monceaux, de M""" Elliot à M™" de Buffon, du duc de Biron à Laclos, une révolution était venue ! Elle arrêta par la bride, au milieu du boulevard Saint- Martin, le prince et sa courtisane; au prince elle souffla son arrêt de mort, et, que disons-nous? sa honte et son déshonneur. A la courtisane elle annonça (voyez que de malheurs!) que les théâtres étaient fermés, que les salons étaient croulants, et qu'elle n'irait pas au Théâtre-Italien, ce soir, montrer son doux visag>e et ses fraîches toilettes. Déjà Paris g-ronde et menace dans le lointain. Le grand faubourg" prépare en silence toutes les armes de sa colère, et, d'un reg-ard superbe, il menace enfin la Bastille.

Ils s'imag'inèrent, le prince et sa maîtresse, qu'il s'ag-issait, en ce beau jour, d'une simple émeute. Deux jours après, le 14 juillet, comme on déjeunait à Monceaux, on entendit s'écrouler la Bastille; et le monde épouvanté se demanda si le ciel était encore à sa place. Alors, quelle fut l'épouvante de ces femmes de joie et de ces princes de plaisir! Dans quel embarras soudain tomba cette maîtresse du prince de Galles et du duc d'Orléans! Les ténèbres^ la faim, l'abandon, la nécessité, le meurtre et l'horreur ! Déjà ce beau Raincy est un song-e, et Monceaux est un fantôme.

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Eperdu au fond de ces abîmes, qu'il a creusés sans le savoir, Phiiippe-Ég-alité crie et se démène, et c'est à peine si son reg'ard épouvanté s'arrête sur ses chères amours. Que devient cette étrang^ère au milieu de ces meurtres? Elle se cache, elle fuit; elle déchire aux pavés sang-lants ses pieds délicats chaussés dans la soie. Elle est seule, errante, abandonnée, effrayée, et sur le coteau de Meudon, et dans le villag^e d'Issy (long-temps cher au cardinal de Fleury), et dans son hôtel de Paris, et chez un vieux serviteur siir le rempart, non loin d'une brèche à cette muraille que MM. des fermes g-énérales avaient élevée à leur profit, et qui fut leur perte à tous. La jeune femme, haletante, éperdue, appelle en vain à son aide. Il y avait bien d'autres femmes des plus g-rands noms de la monarchie et de plus hautes vertus qui appelaient à leur aide à la même heure. Un ciel de fer, un peuple impitoyable, une rue où tout blasphème, une prison où tout succombe, et des échafauds permanents sur lesquels les plus braves et les plus innocents portent leurs têtes superbes, défiant la populace et le bourreau.

Ce n'est donc pas seulement la pitié qui nous pousse à suivre, en ces sentiers douloureux, cette femme arrachée à tant de délices, non ; ce n'est pas même l'épouvante, et pourtant un intérêt puissant s'attache à cette misère, à la fois si subite et si profonde. On dirait d'un mauvais song-e, et la dame, en effet, par toutes ces têtes coupées, par ces ruisseaux de sang', dans cette rencontre du roi et de la reine allant à l'échafaud^ et de M"" de Lamballe à demi dévorée par des monstres, elle ne sait pas si elle veille ou si elle dort. Elle se demande à chaque instant : Est-ce vrai, cela?

M"" Elliot a raconté, dans une prose excellente, sonépou-

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vante et son désespoir : « Je n'ai jamais ressenti pour personne une horreur pareille à celle que j'éprouve pour la conduite de ce prince. Nous étions tous dans une profonde affliction; le pauvre Biron, qui était républicain, avait presque un accès de désespoir. Un jeune aide de camp du prince arracha son uniforme et le jeta dans le feu, en disant qu'il roug'irait de le porter désormais. 11 se nommait Rutan, il était de Nancy; c'était un noble et vaillant jeune homme, qui n'avait point émigTé par affection pour le pauvre Biron, quoique de cœur il fût avec les princes. Quand ma voiture fut avancée, je retournai chez moi, mais tout me semblait affreux et sang-lant. Mes g-ens paraissaient frappés d'horreur. Je n'osai pas coucher seule dans ma chambre; je fis veiller ma femme de chambre avec moi, toute la nuit, avec beaucoup de lumières et en priant. 11 m'était impossible de dormir : l'imag'e de ce malheureux monarque était sans cesse devant mes yeux. Je ne crois pas qu'il soit possible de ressentir un malheur de famille plus vivement que je ressentis la mort du roi. Jusqu'à ce moment, je m'étais toujours flattée que le duc d'Orléans s'était laissé séduire, et que je voyais les choses sous un faux jour; maintenant toute illusion était dissipée. Je jetai dehors tout ce qu'il m'avait donné, tout ce que j'avais dans mes poches et dans ma chambre ; il y avait pour moi une souillure sang-lante en tout ce qui avait appartenu à ce malheureux. »

Que c'est bien fait, que c'est bien dit ! Cette pag'e a sauvé toute cette mémoire, et trois jours après, comme il fallait absolument que cette infortunée, honteuse de ces tristes amours, pour lesquelles^ une heure auparavant, elle eût donné sa vie, acceptât le dernier rendez-vous que lui donnait son prince, elle fut le trouver à Monceaux môme. Elle

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ne lavait pas vu depuis son horrible vote. Elle fut reeue par un vieux serviteur appelé Romain, qui pleurait de honte et de douleur. Il aimait le duc d'Orléans CGmme son propre fils; il le servait depuis le jour de la naissance du prince à Saint-Gloud. « Hélas ! (c'est M""' Elliot qui parle) aux heures de cette belle jeunesse, le vieux Romain ne s'attendait g"uère à l'accomplissement de tant de crimes. Le duc vint me retrouver, après m'avoir fait attendre une heure ; il était en g-rand deuil, il semblait sérieux et embarrassé, .l'étais presque défaillante; il me fit asseoir et me donna lui-même un verre d'eau.

« — Vous paraissez souffrante, me dit-il; rassurez-vous, je vous aime toujours! »

■ « Je lui répondis que ges" habits noirs me rappelaient de terribles événementsyet'queje le supposais en deuil, comme je l'étais moi-même pour la mort du roi.

« Il sourit d'un air contraint et me dit : — « Oh ! non, je suis en deuil de mon beau-père, le duc de Penthièvre. »

(( — Je présume, hélas! répondis-je, que le meurtre du roi a fait mourir le duc de Penthièvre. Il sera mort d'épouvante, en apprenant comment son roi est mort, comment est morte sa fille ! Ah ! qu'avez-vous fait, Monseig-neur, qu'avez-vous fait? » Ici, je fondis en larmes. « Prince infortunée il est mort le cœur brisé. Ainsi, je mourrai, moi qui vous parle, et vous, Monseig'neur, vous mourrez sur l'échafaud du roi !»

Ah! la brave femme! ah! le vaillant cœur! que je reg-rette, en ce moment, d'en avoir parlé sans respect ! D'ailleurs, qu'avait-elle à faire en tout ceci? Elle était étrang^ère, elle appartenait à un peuple qui avait cruellement payé sa dette aux révolutions. Elle ne comprenait rien à ces terreurs,

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