‹ Paris et Versailles il y a cent ansChapitre 37 sur 40 · UNE MAITRESSE DE PHILIPPE-ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

UNE MAITRESSE DE PHILIPPE-ÉGALITÉ

à ces violences, à ces hommes qui la poursuivaient de toutes parts. Un jour, entre autres, on entre à g-rand bruit chez elle, on la prend, on la jette en prison, non pas sans la faire avancer au milieu des soldats, — dans la fang'e et dans le ruisseau. La prison était pleine, et dans ce pêle-mêle abominable, une seule chaise, une seule! Et ces seig-neurs qui se couvraient devant le roi d'Espag-ne, et ces duchesses qui s'asseyaient partout, même dans les g-rands appartements de Yersailli3s, tous ces hommes du Louvre, ils passèrent toute la nuit debout, à jeun, attendant V heure, et la malheureuse, elle allait de prison en prison, de Sainte-Pélag-ie àl'Abbaye. Elle rêvait toujours! Enfln, après une captivité de dix-huit mois, dans le cachot de M""' Tallien, de M""'' de Beauharnais, de M""" du Barry, la prison s'ouvrit devant elle. Elle en sortit comme elle y était entrée, par hasard.

Revenue un peu de ses terreurs, elle se félicitait d'avoir sauvé sa belle tête... et surtout ses belles dents.

LA MARCHANDE D'AMOUU

Le 20 novembre 1841, mourait, dans une maison écartée d'une rue obscure de Fontainebleau, une horrible vieille femme qui allait avoir cent ans. Cette femme vivait de pain bis, d'eau fétide; elle était couverte de haillons. Quand elle se risquait, par hasard, à franchir le ruisseau de la rue, le ruisseau en était plus fang-eux, l'air de l'ég-out était plus infect. C'était hideux à voir, cet être vivant, abominable, qui se traînait ainsi dans l'attirail vermineux de la plus abjecte avarice!

La maison de cette créature n'était pas une maison ; c'était une forteresse, une g-eôle. Fig'urez-vous la pierre de taille cimentée par des lames de fer. C'est que dans ce log*is fabuleux étaient contenues d'immenses richesses. Là, cette misérable créature, avec qui l'aumône et la charité étaient deux vaines paroles, avait entassé, non pas seulement l'or, les diamants et les perles, mais les meubles précieux, les marbres les plus exquis, les tableaux les plus rares, les chefs-d'œuvre les plus charmants dans tous les arts. Le trou enfumé dans lequel elle faisait mijoter, le dimanche, ses aliments de toute la semaine, contenait les chefs d'œuvre les

plus délicats et les plus fins clés maîtres flamands ; les enchanteurs hollandais, les kermesses joyeuses de Téniers, les scènes élég-antes de Terburg-, les fantaisies, les caprices et les beaux visag-es de Gérard Dow; plus d'un drame simple et terrible de Jean Steen, plus d'une belle g-énisse de Paul Potter, plus d'un frais et étincelant paysag-e d'Hobbema, plus d'une forêt doucement éclairée de Kuyp ou de Ruysdaël ! Ces belles œuvres, qui avaient été l'honneur des palais de Marly, du g-rand et du petit ïrianon , des g-aleries du Palais-Royal, se mouraient faute d'air et de soleil. La fumée, le froid, le temps, qui rongée toutes choses, écrasaient de leurs teintes formidables ces divines couleurs qui rivalisaient nag-uère avec les merveilles de la création.

Bien plus, la rag-e stupide de cette még-ère écrasait à plaisir la joie de l'avenir, la g-loire des g-énéraiions passées, l'ornement du temps présent. Dans ses moments de mauvaise humeur et de blasphème, ô honte! ô abus ! cette vieille horrible frappait, de son. pied abominable et suintant, ces chères et délicates fleurs des beaux-arts; elle les traitait comme elle eût traité de beaux petits enfants vivants et jaseurs; comme si elle eût pu entendre, pour sa joie, leurs g-émissements et leurs larmes. Combien en a-t-elle brisés! combien en a-t-elle déchirés! Avait-elle besoin d'une planche pour poser l'oig-non de son déjeuner, elle se faisait de quelque panneau de Watteau une table ; et pour réparer sa casserole elle prenait un petit tableau de van Dyck. Les toiles les plus rares lui servaient à raccommoder lés tapisseries qui pendaient à ces murailles infectes.

Le même abus de la fortune et des chefs-d'œuvre se retrouvait jusque dans les moindres détails. Le pot dans lequel elle prenait son lait froid n'était rien moins (ju'un

37fi LA MARCHANDE D'AMOUR.

beau vase de porcelaine de la fabrique de Sèvres, sur lequel se voyait encore, mais toute fêlée, la noble et brillante imag-e de la reine Marie-An toi nette. 0 profanation! cette bouche livide et purulente g-raissait de sa bave dang'ereuse les bords de ce beau vase limpide, où la plus g'rande dame du monde avait posé ses belles lèvres ! Tel était l'affreux et éclatant pêle-mêle de cette maison. Un tablier tout en loques, taché du sang* de quelque malheureux pig*eon tombé dans cette demeure, écrasait de son ig"nominie les plus riches dentelles, splendides et mag'nifiques vestigTs des petits appartements de Versailles. Une cuiller d'or, aux armoiries des Montmorency ou des Grillon, plong'eait dans une écuelle de bois.

Quand la vieille rentrait dans son taudis enfumé, elle étendait ses vieux membres cliquetants sur les sophas dorés qu'elle avait achetés aux encans révolutionnaires; elle déposait ses sabots à demi brisés sur le marbre des consoles; elle mirait les rides de sa face dans les plus riches miroirs de Venise; elle couvrait ses cheveux d'une coiffe crasseuse, mais, autour de son bonnet éraillé, elle avait attaché, par dérision, de gTosses perles à faire envie à des princesses du sang" royal. Autour d'elle tout était or et fang'e, haillons et pourpre, art excellent et sordides ustensiles. Dans le cristal taillé elle mettait ses deux sous de vinaig-re; les mouches hardies qui se posaient sur son front souillé, elle les chassait avec un éventail que Greuze lui-même avait sig*né.

Son lit, ou plutôt son g-rabat, était couvert des plus fastueux brocarts; dans le velours brodé était renfermée la paille ou plutôt le fumier sur lequel ce monstre hideux cherchait le sommeil; mais le sommeil ne venait pas; c'était le remords,-

c'était, durant ces nuits lamentables, la vie de celte misérable qui se déroulait devant elle, sa vie de luxe et de fête, de vices et de crimes, de prostitutions sans honte, car elle avait déshonoré même la prostitution. Rêve funeste qu'elle faisait chaque nuit et tout éveillée !

Gela commençait par le chant des oiseaux dans l'arbre du printemps. L'alouette matinale s'élançait toute joyeuse de la verdure des blés; les lilas en fleur jetaient leurs senteurs pénétrantes dans la campag-ne; le soir venu, le rossig'nol chantait sa douce et brillante complainte, que répétait au loin l'écho de la montag'ne. Echo jaseur! écho pudique des jeunes années ! Elle avait alors seize ans à peine, seize années mal comptées, et, tout d'un coup, voici que la jeune fille rencontre sur le bord du chemin un beau jeune homme railleur qui lui dit : Je t'aime! Viens avec'moil et qui l'emmène à Paris, elle triomphante, lui déjà song-eant à la façon dont il se défera de sa facile conquête. Qui la veut? Il n'eut pas le temps de l'offrir à qui la voudrait prendre ; elle fit son choix elle-même, et elle choisit le premier venu, ce qui était tout au moins du temps mal g-ag-né. Ce premier venu était riche pour quinze jours; elle le g'arda ving-t jours, et ce fut la seule bonne action de sa vie.

Celui-là ruiné, la belle, à qui l'expérience était tôt venue, se mit à chercher quelque bonne ruine à entreprendre, le prince d'Hénin, par exemple, ou bien le marquis de Louvois, ou tout simplement Grimod de la Reynière, ou encore le marquis de Brunoy, ce fou qui brisa la lampe merveilleuse entre ses doig-ts convylsifs. Mais, en ce moment-là, ces opulents seig-neurs que rêvaient toutes les mauvaises filles, étaient tous occupés à se ruiner autre part. M'" Guimard régMiait par l'esprit, M"^ Lang-e par la

beauté; une nouvelle venue, une belle fille sans nom, venait d'être baptisée la Du thé par le comte d'Artois. Ainsi il fallait renoncer même au comte d'Artois!

Gomment faire? Notre courtisane prit vite son parti et s'arrang'ea au mieux de sa cupidité. Gomme elle ne pouvait pas hanter les princes du sang*, elle descendit dans les seconds rang's de la noblesse, elle ne dédaig*na pas la finance, elle appartint au dernier et plus fort enchérisseur. Oh! la vie honteuse et misérable! Se vendre aujourd'hui, s'être vendue hier, se vendre toujours ! Pour être plus sûre de son propre débit, elle allait dans les lieux mêmes où se rendaient ses pareilles, au Yauxhall, à l'Athénée, chez Mesmer, chez Gag'liostro, à l'Opéra, au Théâtre-Français ; dans les petits soupers de Francœur; chez les petits violons, à la Sorbonne, les jours de thèses solennelles, pour jeter d'étincelantes œillades aux jeunes docteurs qui aspiraient au bonnet et à l'hermine. Surtout on ne manquait pas de la rencontrer dans le jardin du Palais-Royal, le soir, sous les vieux marronniers, pendant que les jeunes g^ens de la ville, vêtus comme pour aller faire leur cour à M""" deMontesson, passaient dans cette ombre à peine éclairée.

Elle attisait ainsi, la malheureuse, tout ce déverg'ondag'e de l'esprit et cette licence des mœurs; elle poussait à la ruine stupide des plus g-rands noms et des plus g-randes fortunes de la monarchie. G' est la honte et l'histoire de ce tempslà. Song'ez qu'aux pieds de cette impure se prosternaient, à prix d'or, des chérubins dont le blason remontait aux croisades ; le roi saint Louis lui-même avait donné à ses compag-nons de batailles le cri du ralliement et la couleur de leur drapeau] Elle, cependant, la fille d'un paysan, uneg-ardeuse de brebis, une fileuse à la (|uenouiI]e, elle se voyait l'ég'ale,

— tant le vice est un triste niveleur ! — de tous ces g-enlilshommes, les derniers de leur race. A peine si elle daig-nait s'en laisser aimer, et encore fallait-il l'aimer à beaux deniers comptants ; amour payé au jour le jour, soupirs vendus à l'avance, baisers affreux, dont le tarif était connu, louée à tant par mois tout au plus, jamais louée pour moins de trois jours. Par-dessus le marché, avec le corps, on avait l'espèce d'esprit qui s'y était log^é, c'est-à-dire la haine, l'envie, la calomnie, la médisance, l'injure, la bave, le venin que répandent ces horribles créatures sur le monde des honnêtes g-ens qui leur crache à la face.

Tels étaient les cauchemars incessants de cette vieille még*ère, quand enfin le sommeil lui faisait une aumône d'une heure. Le rêve l'emportait à travers ce tourbillonnement sans fin, tout mélang'é de baisers et de coups de bâton, de fortune et de misère, de pain bis et de vin de Ghampag'ne. En même temps, pour l'amuser un instant, pour lui arracher un sourire (toujours dans son rêve), elle avait à son service des poètes qui chantaient à tue-tête le vin et l'amour; elle avait à sa table des philosophes affamés, qui prouvaient que la Providence était un vain nom; elle s'entourait de jolis petits mousquetaires, g"ris ou noirs, à deux fins, qui soutenaient, d'après leur âme, que l'âme n'était pas immortelle. 0 pitié! c'est justement pour amuser les g*ens de cette espèce que Voltaire écrivait Candide et la Pucelle; que Jean-Jacques Rousseau, le rhéteur naïf, racontait les tristes ardeurs de Saint-Preux et d'Héloïse, sans compter Grébillon fils qui, chaque matin, lançait sur la toilette de madame sa petite pag^e obscène, toute couverte de licences et d'ordures qui sentaient bon.

Ainsi elle vivait dans ce g-rand monde interlope; elle

vivait de la bourse des uns, de la corruption des autres et de l'iiv.piété g-énérale. Avare entre tous ces prodig-ues, adroite et prudente au milieu de ces dissipés, la seule ambition de cette créature souillée était de s'enricliir des dépouilles et des sophismes de tous ces hommes. Elle en g-ardait tout ce qu'elle pouvait g-arder : leur athéisme et leur arguent. Pour arriver à cette prostituée jamais vous n'étiez assez riche; quand vous lui disiez : Je vovs aime! elle vous répondait : Combien? Eux cependant, les imprudents, qui se sentaient entraînés vers l'abîme, ils jetaient dans cette maison déshonorée leurs terres, leurs châteaux, leurs diamants, les vieilles perles de leurs aïeules, les diamants de leurs mères ou de leurs jeunes épouses. Cette femme eng-loutissait toutes choses ; c'était comme la mer du Nord où rien ne reparaît après un naufrag-e.

Dans cet effondrement de la société d'autrefois, cette femme, qui n'avait jamais pris d'intérêt qu'à elle-même, survécut seule. Elle vit partir pour l'échafaud ou pour l'exil, l'un après l'autre, tous ses amants; ils partaient sans un louis d'or dans leur poche, sans un habit sur leur dos, sans un chapeau sur la tête, et l'idée ne lui vint pas de leur prêter même le manteau de son cocher. Elle vit se traîner à la porte des boulang^ers les honnêtes femmes dont elle avait ruiné les maris par ses folies, et pour ces pauvres mains tendues elle n'eut pas un morceau de pain noir. Même en 1792, cette femme song'eait à compter l'arg-ent de son coffre-fort î Même en 1793, quand les rois éperdus prêtaient l'oreille au bruit de la hache qui tombe, cette femme comptait son or! Elle entassait, elle entassait! Elle allait autour des échafauds i^amasser les derniers vêtements des victimes; elle entrait dans les maisons dépeuplées pour acheter à vil

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prix les dépouilles des maîtres absents. Elle ne se fiait pas à la terre, même pour l'acquérir à son compte, car la terre est fidèle, elle revient souvent à ses maîtres; mais elle se fiait à l'or, qui est vag-abond et traître comme une prostituée. Il lui paraissait plaisant d'emporter dans son repaire les chefs-d'œuvre et les parures d'autrefois, et de les insulter à sa façon. Ainsi elle se veng-eait des honnêtes femmes, qui eussent lavé leurs mains à l'instant même, si, en passant, elles avaient frôlé son vil manteau.

Telle avait été sa vie, et cette vie-là se montrait de nouveau, enchâssée dans le remords, chaque fois que l'infâme se mettait à dormir. Mais aussi, après cet enfer anticipé, elle redevenait la harpie sans pitié, dont le nom seul, à trois lieues à la ronde, faisait frémir de dég-oût. Le mendiant qui passait se détournait de cette maison maudite, car une tuile serait tombée pour le frapper; l'enfant qui chantait dans le carrefour se taisait rien qu'à voir cette muraille; quand il volait au-dessus de la cour de cette maison, l'oiseau le plus joyeux ne chantait plus. Dans le jardin le rosier n'avait plus de fleurs , l'arbre poussait à reg-ret , le g^azon se desséchait, le fruit pourri échappait à la main souillée. Le chien de cette femme ne mang-eait pas ce que sa main avait touché; il serait mort de faim plutôt que de rong'er l'os qu'elle avait rong-é avec des g-encives dures comme du fer. Les antres infects, l'Averne, dont parle Virgule, les lacs maudits, les mers pestilentielles, les harpies affreuses à la mamelle pendante, ne sont rien, si vous les comparez à ce cloaque verdâtre, où le crapaud lui-même refusait de se montrer. Les voleurs, quand il était question de cet entassement de trésors fang'eux, haussaient les épaules en jurant une malédiction; ils aimaient mieux voler un

écu chez une honnête sorcière que d'attenter à tout l'arg-ent de cette femme. Elle était défendue par son abjection tout autant que si elle eût été entourée du canon des Invalides. La misérable ! elle comprenait cette horreur universelle, et, après s'en être réjouie, elle finissait par trouver que les hommes avaient raison de l'accabler sous tant de mépris. Elle haïssait tout le monde; mais elle avait beau faire, elle ne pouvait mépriser personne, ce qui eût été une compensation.

Quelle vie et quelle mort! Quelle horrible façon de vieillir ! Cette malheureuse, à qui le vice était aussi nécessaire que l'arg'ent, avait été tout d'un coup arrêtée dans son vice par une révolution, et cette révolution avait réveillé en sursaut toutes les âmes honnêtes, les soldats , les mag-istrats, les princes du sang*; elle n'avait repoussé que les courtisanes. Ainsi cette femme, adorée encore la veille, adorée à g'enoux, elle vit tout d'un coup sa maison et sa beauté abandonnées par cette foule, qui chantait la chanson que chante Horace sous les fenêtres de Lydie : Lydia, dormisl C'est que tout d'un coup s'était arrêtée cette vie des folles joies, des folles amours, des ivresses et des délires; tout d'un coup l'orag-e avait g-rondé, qui avait rendu ces jeunes g-ens et ces vieillards à des devoirs trop long-temps oubliés. Les insensés ! pendant ces long^ues journées et ces long'ues nuits d'org'ie, ils avaient laissé la royauté sans défense; ils avaient livré aux insultes l'autel de Dieu, tout comme ils avaient brisé le trône du roi ; ils avaient soulTert que les vieilles renommées fussent immolées en sacrifice à je ne sais quel besoin ardent de nouveautés qui n'est jamais satisfait. Ils avaient abusé de tout, du nom, du blason et de la fortune de leurs pères ; ils avaient ri aux éclats de l'hoimeur de

leurs mères ; ils avaient écrit sur leurs bannières, composées de quelques vieux jupons des fdles de l'Opéra : Bahl que nous importe'} Ils avaient dit comme disait un soir le roi Louis XV, pour chasser le profond ennui de son front et l'immense mépris qu'il se sentait pour lui-même au fond du cœur : Après nous le déluyel Mais le délug-e n'était pas venu, le délug-e qui eng*loutit avec les coupables les innocents, avec les tyrans les victimes; ce qui était venu, c'était la foudre, la foudre qui est quelquefois intellig-ente, à ce point que l'on reconnaît Jupiter à son tonnerre :

... Tonantem credidirnus Jovem Reijnare .

Et la foudre les avait rendus à eux-mêmes. A la lueur de ce feu sinistre, ces hommes éperdus avaient retrouvé quelque peu de leur bon sens; ils s'étaient épouvantés de tant de désordres; ils s'étaient reconnus dans cette nuit funeste de leurs intellig'ences ég'arées ; ils avaient crié : A l'aide \ au secours \ Puis, tout haletants, et sacs achever de vider la coupe à demi remplie, sans même donner un dernier baiser à leurs folles amours^ à peine s'ils avaient eu le temps de déposer sur la table avinée la couronne de lierre des buveurs, la couronne de roses des amoureux! Du même pas ils s'étaient rendus autour du trône de France pour combattre, pour mourir. Là ils avaient combattu, là ils étaient morts. Quand le dernier roi de France, cet honnête Louis XVI, fut allé rejoindre saint Louis, son aïeul, pas un de ces malheureux, qui avaient mené une vie si reprochable, ne put se rappeler, sans honte et sans remords, tous ces oublis qui avaient tout perdu. De ces remords vivifiants celte demoiselle n'avait pas su prendre sa part. Pendant que ses

amants redevenaient des hommes, elle était restée ce que le ciel l'avait faite, une fille. Mais allez donc demander à une vile courtisane un peu de roug-eur honnête à son visag-e, un peu de remords sincère dans son cœur! Une pareille femme ne comprend rien, ne sait rien, ne voit rien, ne sent rien. Celle-là jug*eait, elle-même, que la Révolution française avait fait g-rand tort à son petit commerce; que, sans les réformes de 1789, elle aurait eu dix ou douze ans à tirer parti de son g-rand œil effaré, de sa désinvolture nonchalante , de son épaisse chevelure , dont chaque cheveu avait une valeur. Dix ans, durant lesquels elle eût pu exploiter sa beauté tout à l'aise! Mais non, elle avait été ruinée, tout comme le g-ouverneur de la Bastille, tout comme le marchand de papiers peints, Réveillon.

Cette g^uenille n'avait donc même pas éprouvé cet abattement parfois salutaire qui s'empare des femmes de son espèce au déclin de leur beauté. C'est là souvent un moment g-rave et sérieux dans la vie de ces impures ; à ce moment, l'intellig'ence leur revient, et aussi une lueur de prévoyance; et elles se demandent avec des ang-oisses inexprimables ce qu'elles vont devenir quand elles seront à bout de toutes leurs séductions. Là commence l'enfer innommé de ces êtres à part.

Chaque matin, chaque heure de jour leur apporte la conscience du néant qui s'approche. La ride se creuse, avance, s'enfonce, se plie, ég'ratig'ne, se recourbe, se multiplie en mille labyrinthes infinis; la peau g-onflée se détend, s'affaisse, se jaunit et retombe... sur le vide. Plus rien de l'éclat, de la vivacité, de la g-r ace d'autrefois ; tout s'en va, tout s'efface, tout s'affadit, tout g-rossit, la tête, le corps, le visag^e, la main, le pied ; inerte bouffissure, dont les pro-

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grès sont aussi rapides que les progrès de l'eau qui monte dans une inondation. En menie temps l'empire s'en va; on ne veut plus de cette ruine, on n'a plus un coup d'œil pour elle, plus un sourire, plus une parole. Le dég-out et l'effroi s'emparent de cette maison, où c'est à peine si le musc des filles de joie a laissé une odeur nauséabonde! Et encore, si l'horrible créature était assez vieille et assez purulente pour être portée tout de suite à l'hôpital, dans une civière bien couverte; si elle était jetée tout de suite dans les immondices de Saint-Lazare, on comprendrait que ces femmes-là eussent une espérance, cette espérance-là, enfin ! Mais non, décrépites pour exercer leur premier état, elles sont toutes jeunes pour les professions douloureuses. Alors le travail, mais le travail forcé, le travail sans honneur, s'empare de ces belles adorées, oisives et mig-nonnes, qui eussent trouvé la douleur dans le pli d'une fleur. Alors, du fond de cette mollesse, de cette oisiveté , de ces adorations, de ces sofas dorés, elles descendent dans la rue, le balai à la main. Et dans les plus rudes journées de l'hiver, à l'heure où leurs servantes attentives auraient à peine osé poser leurs pieds tremblants sur les tapis d'Aubusson, à l'heure où le bain tiède et parfumé se préparait à peine, à l'heure où le sommeil, abandonnant peu à peu ces paupières appesanties, les tirait, par un autre rêve tout éveillé, du rêve heureux et charmant de la nuit, voici qu'il leur faut balayer les immondices des carrefours. A ce métier, leurs mains deviennent sang'lantes, leurs pieds en sabots se charg^ent d'eng^elures; leur tête, dég-arnie de cheveux, g-relotte sous le haillon qui la couvre. Ainsi se passe cette journée lamentable, jusqu'à l'heure où cet être sans nom se relire dans quelque chenil, sous les toits peut-être de la

maison (|u il remplissait nag-uère de son luxe et de ses amours.

Eli bien , dans cet avilissant deg'ré de la misère et de Ija douleur, ces reines déchues étaient encore moins à plaindre que la fille dont je parle, au milieu de sa fortune abjecte, au milieu de ses trésors amoncelés avec tant de rag*e et d'acharnement. Le sentiment de ses crimes ainsi rachetés, de ses scandales ainsi expiés, ne soutenait pas cette femme; l'instinct même de ses perversités lui disait que l'expiation à laquelle s'abandonnait son avarice était un sacrifice ins,^ffisant. Parfois elle se sentait jalouse de ces malheureuse^ qui achetaient, du travail de leurs mains et de la sueur de leiu' front, le droit de se repentir et de prier Dieu; mais c',ét3,ieqt là. des lueurs passag-ères dans ces hideuses ténè-t ^ijpçis.jll.exiji^te, dans le lang-ag-e acéré du.;, remords, un oiot qi^ej cette femme ne voulut, ne put jamais prononcer, le

nç^ot repentir! ,;, Jai-.i ^.i.i...^;;^ .j;. .; /j;,i. b^>,l-iia «0'>

Morte au monde^ morte à toutes les affections,^ à toutes les jpies humaines, accablée sous le mépris public, qui pesait sur soa CG^UJÇI autant que la terre de son tombeau pèse maintenant sur , ^qUp cprp^ 5i cette femme ressentait cependant d^'étrang'es,e,t soudaines colères. On dit, par exemple, que^^ lorsque le ro^,.,G^plps^}f^ chassait dans I9, forêt de Fontainebleau, elle avait l'habitude 4e s'asseoir dans quelque carrefour de la, forêt ; elle, se posait au beau milieu du chemin, et là elle attendait que le roi vînt à passer. Alors elle ,se. dressait en secouant ses haillons, elle reg*ardait de tous ses yeux courir cette meute hurlante qui s'éloig^nait en poussant des g-émissements plaintifs; puis, quand c'était au tour, du roi à passer contre cette femme, le roi hésitait et devenait pâle coinme un mort ; le frisson parcourait son corps

ÏA MARCHANDE D'AMOLH; :j,S7

des pieds à la tête. Hélas ! cette vieille rappelait au roi de France, vieux et menacé de toutes parts , les folies et les délires du jeune comte d'Artois.

A la fin, elle est morte; elle est morte seule, sur son fumier, dans son remords, sans une main charitable qui lui fermât les yeux, sans la voix d'un prêtre pour la consoler et pour lui promettre le pardon de celui qui pardonne làhaut. Son ag-onie fut silencieuse, horrible, l'ag-onie d'un être venimeux qui n'a plus rien à mordre. Pendant quatreving-t-douze ans qu'elle avait vécu sur terre, cette femme n'avait rencontré personne à aimer ou à secourir, pas un enfant, pas un vieillard, pas un pauvre, pas une misère, pas une innocence, pas une vertu. Aussi, en mourant, n'at-elle rien laissé à personne que son immense et impuissante malédiction. Tous ces trésors des arts qui auraient fait l'org'ueil des plus nobles musées, elle les avait brisés; tous ces chefs-d'œuvre des g-rands peintres et des grands sculpteurs, elle les avait anéantis ; son or, elle l'avait fondu ; ses billets de la banque de France, elle les avait brûlés. Que n'eût-elle pas donné pour pouvoir emporter dans sa fosse immonde ses terres et ses maisons ! Ou tout au moins si elle avait pu couper les arbres de ses jardins, détruire l'espoir de l'automne prochain, écraser dans leurs nids les œufs des oiseaux chanteurs, empoisonner les poissons de ses bassins ! si elle avait pu mettre le feu à ses moissons, et elle-même disparaître dans l'incendie! Mais elle avait espéré de vivre plus longtemps, et maintenant elle n'avait plus de souffle pour allumer l'étincelle qui devait tout dévorer.

tl fallut briser la porte pour pénétrer jusqu'à ce cadavre; on le trouva étendu sur Je carreau et déjà tout moisi; un

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loiue de Voltaire était à côté de la morte : c'était le poëme dans lequel Voltaire couvre de boue et d'injures Jeanne d'Arc, la g-loire la plus pure et la plus héroïque de l'histoire de France. Le dernier râle de la femme vendue était encore un blasphème et une obscénité.

Elle fut jetée dans un trou, hors de la terre consacrée, et, sur cette fosse déshonorée, on trouve écrite, d'une main ferme, cette oraison funèbre : Ci-gît la courtisane qui a déshonoré même le métier de courtisane !

Elle s'appelait Euphrosine Thevenin; Euphrosine, du nom d'une des Grâces. Cette créature avait l'habitude, quand elle se louait à un homme, d'exig-er que le nom de cet homme fut inscrit dans VAlmanach royal.

La mode était, autrefois comme aujourd'hui, capricieuse et chang*eante. Elle empruntait ses patrons à TAng'leterre, à rAllemag-ne, à la Prusse. On voyait des hommes porter la lévite, un costume à l'usag-e des dames. En hiver, des soieries cannelées et mouchetées. En été, les vestes étaient g*arnies de bordures d'étoffes différentes. Dans la belle saison, aux vestes de toile on ajoutait des bandes d'indienne. En hiver, des broderies en soie et des passements en paillon. Gela s'appelait de la façon la plus burlesque : une merdoie^ caca dauphin. On promenait l'habit neuf dans la g"rande allée des Tuileries. Tantôt il était sifflé, tantôt il était applaudi. Vint bientôt la mode très-coûteuse des boutons historiés, sculptés, ciselés, ornés de tableaux peints en miniature.

Un jour, le comte d'Artois, dans un moment de folie, imag-ine de remplacer les boutons par de petites montres, mieux régulées que la conduite du prince; et lorsque Joseph II fut se promener à la Halle, en habit g-ris : « Heureux le peuple qui paye vos boutons, Monseig-neur ! » lui dit une dame de^la Halle.

Les moins hardis portaient au moins denx montres, et

390 LA iMODE.

M. de Boufflers, comme une dame lui demandait : « A quoi bon deux montres? w improvisa ce quatrain charmant :

L'une avance, l'autre retarde; Quand près de vous je dois venir A La première je regarde, A l'autre quand je dois sortir.

On mettait des souliers à boucles; on portait aussi des chapeaux à trois cornes, mais on les portait sous le bras.

Les rubans étaient l'accessoire indispensable; ils se colportaient dans la rue, et les marchands les vendaient surtout dans les bas côtés du Cours la Reine. Et si nous voulions raconter les divers habillements des dames, le toupet sur le front, les boucles très-g*rosses et pendantes , g-arnies de fleurs et de rubans, les panaches rattachés par un anneau de diamants ; de^ix cents différentes espèces de bonnets? celui-ci valait dix francs, celui-là en valait cent. Panaches de hauteurs prodig"ieuses : il fallut hausser les portes des maisons. La couleur la plus recherchée était couleur des cheveux de la reine, satin broché et peint couleur de soupir étouffé ou de vive bergère; les g'arnitures s'appelaient plainte indiscrète^ désir marqué, préférence^ honnête composition. Les paniers, épais et larg-es d'en haut, allaient toujours se rétrécissant. Les souliers puce, brodés en diamants; le pied étant plus recherché que le reste du corps. Palatines de duvet de cyg'ne, pelisses archiduchesse, Henri /y et collet monté. Rulîans œil abattu^ conviction., regrets superflus. De nos jours ne s'appellent-ils pas : Suivez-moi., jeune hommel

M"*^ Duthé, à l'Opéra, portait une robe de candeur parfaite et de venez-y voir en vert émeraude. Frisée en sentiment soutenu., bonnet de conquête assurée., manchon ào. gueux nouvellement arrivé. Armes parlantes de la dame !

r-A MODE. VM

A la première grossesse de la reine on porta la coiffure à l'enfant, he petit Trianon fit disparaître les falbalas et les volants de justaucorps à la paysanne. M'" Contât mit à la mode les déshabillés à la Suzanne et les robes à la comtesse. Les dames ont aussi porté, obéissant à la politique, la cravate, le jabot, le g'ilet, les deux montres, la canne à la main, des chapeaux bonnettes, nn entassement de panaches, de rubans, de plumets et de bouillons de g'aze.

Après le 14 juillet 1789, il y eut des bonnets à la Bastille, dêebrés de la cocarde nationale. Boucles de ceinture en étiîH vre, en remplacement des boucles d'or et d'arg-ent que les dames portaient à la Monnaie. Toutes ces modes, qu'un souffle emporte et rapporte, on les retrouverait dans les imag-es de Debucourt, souvent consulté par les historiens de ce temps-ci, et surtout par Michelet. >*^ ^ ' f

Sic oculos, sic ora ferehant.

L'art était partout, sinon le g-oût. Le rococo rag-eur s'emparait des moindres détails. Les travailleurs de fer faisaient d'une serrure ou d'une lanterne en fer un chef-d'œuvre incomparable, et qui restait l'ornement le plus précieux de la maison, jusqu'à l'heure où, la maison étant détruite, un connaisseur arrivait, qui cachait ce frag-ment dans son musée. Orfèvrerie en fer! cela se disait à l'époque même où le célèbre Germain charg-eait les tables de ses plus beaux ouvragées.

On a g-ardé les costumes de Marie-Antoinette, du comte et de la comtesse de Provence et du comte d'Artois, au bal de la cour en 1785. Robe en satin couleur vert d'eau écaillé, ornée de feuilles, coquillag-es, perles, coraux et draperies. La reine avait l'ambition de porter la robe de Suzanne, et

véritablement elle en avait joué le rôle en pleine défense du roi. Mais, soudain, on entendit, dans un coin du parterre, un sifflet à tout briser : c'était le roi lui-même qui sifflait. Ces trois personnag*es avaient emprunté les costumes de Colinette à la cour, les babits des berg'ères qui dansaient dans la pastorale à'Acis et Galalée, au temps de Gardel, de Vestris et de Dauberval. Culotte de satin rose, doublée de taffetas vert pomme, rayée rose et blanc, ornée d'ag*réments d'arg*ent, tel était le beau comte d'Artois, semblable à quelque berg-er de Fontenelle. 11 fut plus tard Sa Majesté Charles X, un roi que nous n'avons pas voulu g*arder. Le comte de Provence, Louis XVIII, s'était dég^uisé en roi Minos, tenant à la main les lois, que lui-même il avait faites. La reine trouva son habit trop sévère, et la cour fut de l'avis de la reine. Il n'y avait plus rien de sérieux dans ce monde étrang-e, où la rue elle-même et le boulevard ressemblaient à quelque entracte de la comédie. On eût dit des comédiens qui passent et qui ne sont pas fâchés qu'on les voie. L'habit appartenait au théâtre. Ils jouaient les uns et les autres la comédie des g*ens heureux.

Le printemps de 1768 vit éclore un journal, nouveau entre tous, et d'une nécessité si absolue qu'on ne conçoit pas comment on avait fait pour s'en passer jusqu'alors. Il avait pour titre le Courrier de la Mode ou Journal du goût. Le prix de l'abonnement n'était que de trois livres pour l'année. « La première feuille a paru, écrit le baron Grimm, à la fin d'avril. L'auteur (inconnu celui-là) cherche à donner quelques notions g^énérales. Il nous apprend que riiabillement français semble vouloir se rapprocher de jour en jour du beau naturel; il nous rend compte de plusieurs révolutions importantes que j'avais le malheur d'ig'norer

oomplétement, Je vois avec étonnement que les hoUmidaises Rt les tronchines sont écrasées par le nég'lig'é dit polonais; que les bonnets à la Sultane, à la rhinocéros , ont été exterminés par les bonnets à la clochette et par ceux d la débâcle; mais surtout la gertrude a subjug'ué toutes les têtes, et il n'est pas encore décidé si la moissonneuse, qui vient d'être inventée, l'emportera sur \d. gertrude. L'auteur nous apprend que le bonnet au doux sommeil, qui a quelque ressemblance avec la baigneuse, est réservé au séjour de la campag-ne ou pour les cas d'indisposition ; et, comme il a soin de remonter aux premiers principes, il conseille aux dames qui veulent être bien montées en bonnets d'envoyer leur sig-nalement. »

L'inventeur du Courrier de la Mode est resté inconnu; mais, si l'insouciante postérité n'a pas su arracher à l'obscurité le nom de cet homme de g-énie, ses patrons du moins, nous les connaissons. Grimm les nomme : M. Dulac, parfumeur, rue Saint-Honoré; M. Thomas, perruquier, rue Saint-Thomas du Louvre; M. Frédéric, coiffeur de dames; iM"" Buffault, couturière, à l'enseig^ne des Traits galants; M"" Alexandre, modiste, rue de la Monnaie. Pour nous ces fournisseurs s'appellent tous M. Dimanche, la Providence des fils de famille.

Le pauvre M. Dimanche, honni, bafoué par son éternel créancier don Juan, est mort réclamant, mais en vain, un à-compte sur l'arg-ent qu'il avait avancé. Mais qu'importe? il n'est pas mort tout entier, M. Dimanche; il a sauvé le plus g-rand livre que l'on ait entrepris avec \ Encyclopédie, et beaucoup plus consulté, plus durable, \u sans cesse et toujours : le journal de la mode, le seul journal qui fût à l'abri de la censure et des censeurs. Œuvre excellente! elle a sauvé le bonhomme Dimanche.

Dame! il faut bien en convenir, il n'a pas fait de poëme épique, il n'a pas fait de trag'édie ou de comédie, il n'a pas encore eu de louang-e vivante ou funèbre, ce dig'ne M. Dimanche, que le dieu du goût accompag^ne à son tombeau fanfreluche de prose et de vers. Il est mort, couché sur les feuilles desséchées des roses de juillet, ce brave M. Dimanche, une tête shakspearienne entre deux ailes de pig^eon poudrées à frimas! Il est mort en son par-dedans, sans secousse et sans bruit, ce tyran de la mode et ce héros de l'étiquette; un homme à qui la fantaisie obéissait dans ce qu'elle a de plus variable et de plus chang-eant! La veille encore il commandait en tyran à la soie, au velours, aux satins, aux rubans, aux plus belles couleurs. Pas un pli à cette étoffe et pas une plume à ces chapeaux, sans la permission de ce g-rand homme. Il était plus absolu mille fois et plus obéi dans ses domaines que l'empereur Napoléon dans ses royaumes; quiconque n'était pas dans les limites qu'il avait indiquées, il le faisait ridicule, il châtiait du même châtiment quiconque dépassait la limite.

J'ai devancé ton ordre^

disait Séide à Mahomet.

11 eût fallu l'attendre !

répondait le prophète.

Avant la réforme^, avant 1789, ce tyran qui rég'nait sur les élég"ances avait établi et fondé le seul journal impérissable, le seul journal éternel; il le rédig^eait lui-même, attentif qu'il était, jusqu'au scrupule, à donner aujourd'hui la mode de demain ; car, par la nature même de

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ses délicates fonctions, il ne devait jamais «tre en avance que de ving-t-quatre heures sur le g-enre humain; une heure de moins c'était trop tard, et c'eût été trop tôt une lieure de plus. Quel homme! Il prévoyait, il dominait, il indiquait, sans avoir l'air de rien.

Puis, si vous entrez dans un salon, où préside une aimable femme entre le vice et la vertu, vous voilà dans un abîme ing-énieux de taffetas mordoré, de mules à haut talon, de fanfreluches à l'ambre et de rubans au jasmin.

« Frivolité, c'est le nom de la femme. » Il savait cela mieux que Shakspeare; il le savait pour avoir été à l'œuvre, trente ans, de la parure et de l'ornement des femmes, y compris l'espèce des petits-maîtres. Il avait le g'oût, il avait l'instinct de l'habillement, il en avait l'inspiration à la folie; et d'un extrême à l'autre, de l'ample à l'étriqué, du solennel au ridicule, du manteau de cour au pet-en-l'air, il allait, sans hésiter et sans jamais s'étonner de l'excès auquel le condamnait la tâche qu'il avait entreprise.

Et celui-là aussi, il ne savait rien d'impossible; il avait vu tant de g-risettes s'habiller comme des reines, et tant de reines qui s'habillaient en g-risettes, que rien ne l'étonnait plus.

Il avait assisté à tant de mascarades dans ce bal masqué de la vie humaine, et de la bure au drap d'or, et du sac à la corde, et du haillon au rubis, et du cilic© au laisse-toutfaire; il avait vu exécuter tant de tours de force incroyables; et des cheveux tantôt bruns, tantôt blonds, à poig'née, à compter à la douzaine; à r effrontée, à la repentie^ à la Pamèla^ a la guinguette^ à la Monaco, à la Pompadour, à V Elisabeth; en remords, en repentirs^ en assassins^ en victimes^ en hignf, on bigote^ en femme insensible.

Et la variété infinie, infiniment chang'eante de la chaussure et de ses mille variations : la coupe, le revers, le cirag^e, le vernis! et la moindre inspiration en toute cette affaire palpitante d'un intérêt de toutes les heures : le g'ant, le mouchoir, l'éventail, la lorg-nette, le lorg-non. — On a des yeux aujourd'hui, et le lendemain la mode veut que l'on soit myope! — Et l'essence, et les parfums dont les cent mille nuances séparent l'eau de la Reine de HongTie de l'eau de Golog'ne! Et que sais-je? et que voulez-vous que je vous dise? Et qui pourrait compter, énumérer, auner, supputer, calculer les lambeaux, les lés, les recherches, les étoffes, les révolutions, les contre-révolutions, les émeutes, les crimes, les parricides, les excès, les indécences, les chastetés contenus dans le journal éternel? rïmuim

Il était bien vieux et bien cassé, ce g'alant homme, lorsqu'il écrivit le mot fin au dernier chapitre de son livre. Il attendit ce dernier jour pour s'avouer vaincu et dépassé. Ce qu'on ne saurait croire, et pourtant la chose est ainsi, c'est que, seul de sa g-énération, il était resté fidèle à l'ancienne coutume : son habit était à l'antique mode, il n'en portait jamais d'autre; sa coiffure était encore une ancienne coiffure d'incroyable; il porta jusqu'à la fin les bijoux qui servaient d'ornement à sa jeunesse dorée, y compris les boucles d'oreilles et la tabatière d'or. Il prenait du tabac d'Espag-ne, il avait un jabot et des manchettes; sa jambe, à l'étroit dans un bas de soie, avait pour soutien un pied bien fait dans un soulier verni à boucle d'or; la canne aussi était ornée; il portait la double montre et le g*ilet au milieu du ventre. On eût dit un portrait de famille descendu de son cadre. Ainsi vêtu à Fimmuable, il était le suprême arbitre des chang'emenls de la g'aze et des révolutions du satin.

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11 mourut le lendemain de son dernier Long-champs, au champ d'honneur. Les vieilles marchandes de modes l'ensevelirent proprement dans un linceul de mousseHne blanche, doublée de satin rose; sur sa tête on plaça une couronne d'immo: telles, étrang-e emblème ! De vieux tailleurs, enrichis par ce dig^ne homme, le clouèrent bien gentiment dans sa bière en bois d'acajou Ce fut à qui le porterait à sa dernière demeure, dans un tombeau tout neuf où l'on voyait l'Amour qui tient son flambeau renversé. Les jeunes ouvrières attendirent le convoi sur la porte et firent une belle révérence à leur seig-neur et maître. « Adieu, disaient-elles, ing*énieux coureur d'aventures à travers la g^aze et le satin ! Adieu, l'inventeur des plus amusantes fanfreluches! » On saluait, on pleurait, on riait au passage de cette bière frivole. Un poète de VAimanach des Muses (il y en a encore autour des cimetières) improvisa une élégie en l'honneur de ce défunt qui avait habillé et déshabillé tant de passions. Un disciple de Dorât écrivit qu'il s'était endormi entre les Amours et les Grâces.

Mais le biographe (cette race est sans pitié !), dédaig*neux du bel esprit et des métaphores, burina sur cette tombe à peine fermée cette épitaphe, sèche et nue comme la Vérité : « Gi-g'ît Pierre de la Mésangère, Angevin, ancien professeur de philosophie au collège de la Flèche, prêtre grave et de mœurs austères, fondateur du Journal des Dames et des Modes, et son rédacteur unique pendant trente ans, depuis 1799 jusqu'en 1829. »

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