‹ Paris étrangeChapitre 10 sur 22 · MADAME LAPLANCHE · texte numérisé non relu

MADAME LAPLANCHE

Maintenant , la nuit est complète , profonde... Silencieuse et presque déserte pendant le jour, quand ses habitants s'occupent au triage des chiffons ou se reposent de leur labeur nocturne, la rue Sainte-Marguerite s'éveille, se peuple, s'anime, s'éclaire.

De place eji place, les becs de gaz jettent sur les façades multicolores , bleue, rouge, violette, de ses maisons sordides une lueur blafarde.

A cette pâle clarté, nous pouvons lire au front de chaque maison cette enseigne significative ; Hôtel meublé, et ça et là : Hôtel

Io6 PARIS ÉTRANGE.

du Chaval blanc , Hôtel du Liban , Grand Hôtel.

Ainsi, les horribles chenils que j'ai décrits sont des hôtels.

Les chambres immondes oii les chiffonniers s'entassent sont des garnis, loués à la huitaine ou à la quinzaine, dans les prix doux.

Ils ne possèdent même pas leurs grabats.

Les portes basses de ces hôtelss'entr'ouvrent, et, tantôt isolés, tantôt par couples, les locataires en sortent furtifs, comme de noire^ taupes de leurs trous. Les uns, jeunes, sont atti Jés pour le bal ; les femmes de robes disparates où le corsage et la jupe, achetés en temps et lieux divers, chez les revendeuses à la toilette du faubourg, jurent entre eux étrangement; — les hommes, de tricots de laine quelquefois traversés par la raie brillante d'une grosse et longue chaîne en chrysocale.

Hâtivement, ceux-ci prennent le chemin dubal de la Rosière, sis à deux pas, à l'angle de larue Traversière et de la rue de Charenton.,

Les autres, les vieux,, revenus des illusionSv

du bel âge, n'ont pas fait toilette ; ils ne quitteront guère la rue Sainte-Marguerite, si ce n'est pour la rue de Cotte, où les attire Tassommoir de l'ingénieux père Jules.

Aux distractions du bal, ils préfèrent l'ivresse; à la plus jolie fille du quartier, un verre de parfait amour, raide à vous emporter la g... le. Un à un, ils vont s'instalbr dans les boutiques, aux murs vert glauque ou lie de vin qui, de chaque côté de la rue, occupent le r.ez-de-chaussée des hôtels meublés ci-dessus dépeints.

Mais leurs goûts dominants les entraînaient généralement au numéro 36, où madame Laplanche tient son sérail.

Là se trouvent réunies les séductions de la bouteille et les séductions de la fille ; c'est en raccourci le paradis de Mahomet,c'est l'idéal.

Nous ne dirons rien de plus de la maison de madame Laplanche.

Et cela pour trois raisons décisives — que nos lecteurs, apprécieront.

Les voici :

î° Parce qu'il est impossible d'en parler davantage sans offenser l'honnêteté des mœurs ;

2^ Parce que nous n'avons pas à recommencer le livre complet de Parent Duchatelet;

3° Parce qu'il nous faudrait en un sujet si scabreux la plume savante — habile à tout écrire, sans choquer le goût le plus délicat — d'un illustre écrivain, maître romancier doublé d'un moraliste éminent, M. E. de Concourt, auteur de la Fille Èlisa.

S'il arrive à nos lecteurs de lire ce livre, injustement calomnié, ils y trouveront l'analyse impeccable du caractère déprimé, des habitudes dégradées, de la résignation passive, banale des filles publiques, rangées sous l'autorité des .. matrones.

L'étude psychologique de M. de Concourt est définitive, on ne saurait y ajouter rien.

On ne retouche pas un tableau de maître, on ne refait pas un chef-d'œuvre littéraire.

Au reste, l'établissement où la grasse, rebondie, massive madame Laplanche, honorée de ce sobriquet par antiphrase, dirige cinq ou six houris court vêtues, ne se distingue pas notablement des maisons du même genre.

Je ne m'arrêterai donc pas aie décrire.

Cependant je dois constater que cette digne personne nous accueillit avec un aimable sourire, en minaudant.

— Si ces messieurs, nous dit-elle en la bémol, d'un ton de flûte, veulent passer au salon, nous y serons seuls.

Et, nous précédant, elle marcha devant nous, flasque et majestueuse comme une dinde arrivée à son maximum d'embonpoint ; et, jalouse sans doute de ressembler de pied en cap à cette volaille imposante, elle oscillait la tête de haut en bas : ce balancement scandé lui paraissait évidemment d'une grâce irrésistible et toute mondaine.

La matrone est en général une bizarre créature. Elle a « du monde », son langage

est gluant, mais poli ; ses manières sont arrondies, comme les circonvolutions d'une sangsue, mais distinguées. Issue d'une famille considérable, ruinée par les « révolutions », elle se flatte d'avoir reçu une excellente éducation. Au surplus, à la juger par son style correct et par son écriture régulière et pointue, il se peut qu'elle dise vrai, et qu'elle sorte effectivement d'un couvent aristocratique, du Sacré-Cœur ou des Oiseaux, par exemple. Pourquoi pas ?

Madame Laplanche nous parla de ses « affaires » avec une pudeur exquise.

— Ces dames, dit-elle, — elle nomme ainsi ses pensionnaires, — ne sont pas toujours sages et deviennent bien exigeantes. Elles n'obéissent plus, comme autrefois, au doigt et à l'œil. On n'en fait plus ce qu'on veut. La clientèle n'est pas toujours bien reçue par elles, et déserte une maison qui n'est plus hospitalière. Les brasseries à filles nous font aussi une concurrence fâcheuse. Devrait-on tolérer de pareils abus ? De tout cela, la faute est à

la République qui gâte la profession. Naguère, on se retirait du « commerce » après dix à quinze ans d'exercice. Allez donc voir, à présent!

Que penser du gouvernement qui ne reconnaît pas les dettes des « dames i et ne permet même pas qu'on les retienne, jusqu'à complet paiement? Vraiment, n'est-ce pas désolant ^ Avouez-le, messieurs.

Je me sentais incapable de compatir à ces lamentations. Mais M. Lapince, pour l'engager à continuer, faisait mine d'approuver.

— Croyez-moi, messieurs, reprit-elle en se résumant, je ne suis pas exigeante et mon ambition est m.odeste. Que j'aie seulement cinq ou six mille francs de rente, et j'irais vivre à l'écart, paisiblement, dans une ville de province, à la campagne, au sein de la nature. J'ai toujours eu des goûts simples; l'aisance est tout ce qu'il me faut pour être heureuse. Et puis, ma fille est en âge d'être mariée, et cette enfant attend sa dot.

; — Votre fille est-elle ici .Mui demandai-je.

— Oh ! monsieur ! répondit-elie, rougissante et presque indignée. Comment pouvezvous m'adresser cette question ? Ma fille ici î mais je mourrais de douleur et de honte, si elle soupçonnait seulement que j'y suis, moi, sa mère !

Quelle sincérité poignante elle mit dans cette réponse l

N'était-ce pas matière à réflexion ?

— Mais, voulais-je m'écrier, mais, malheureuse, si cette fille adorée apprend un jour quel ignoble métier est celui de sa mère 1 Si le hasard, qui noue, complique et dénoue tant de mystères, révèle à cette vierge, chair de ta chair, âme de ton âme, l'épouvantable secret de sa naissance ! Si tout à coup un inconnu méchant, une lettre anonyme venimeuse lui font entrevoir l'odieuse vérité ! Si^ frappée au cœur, ta fille meurt en te méprisant, en te maudissant!...

De ce que je voulais lui dire, je ne dis rien, car je pensais que cette femme trouvait dans son amour pour sa fille le châtiment juste, inflexible, incessant de sa vie infâme.

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