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LE BAL DE LA ROSIERE. — UNE LEGENDE

L'enseigne en est jolie, mais combien trompeuse !

On dirait d'une épigramms malicieuse.

Aussi en est-ce une, décochée par le marchand de vin du rez-de-chaussée, facétieux propriétaire du bal, contre les mœurs relâchées des « honnestes dames > ses clientes.

Du moins, ....jele crois.

Quoi qu'il en soit, je n'ai pas ouï dire qu'on ait jamais songé, sur la foi de son enseigne, à chercher dans le bal de la rue Traversière l'oiseau rare dénommé rosière, l'idéale jeune fille que l'on couronne de roses

blanches en cérémonie publique et qui reçoit des mains d'un académicien sénile le prix de vertu.

Il court cependant sur cet établissement chorégraphique une légende édifiante, mais si follement invraisemblable, qu'en vérité je ne sais si mon devoir d'historien fidèle m'oblige à la rapporter.

Enfin!...

Vous en croirez... ce qu'il vous plaira. La voici.

Il y a vingt ans de cela, et peut-êtr.e bien davantage, car le récit me paraît dater du temps fabuleux où les rois épousaient des bergères. . .

Le fils d'un des plus riches fabricants de meubles du faubourg Saint-Antoine, jeune comme le printemps et beau comme le jour^ fit dans la rue la rencontre d'une ouvrière en tapisserie qui lui parut charmante, adorable, parfaite. Il la suivit... C'est élémentaire. Il lui parla, rien de plus naturel. Mais ici le merveilleux commence.

En dépit de son nom, de sa fortune, de son

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élégance, de sa mine avenante, de ses féeriques promesses, il ne la séduisit pas.

Il ne manqua pas d'userdetous ses moyens. En homme habile et qui n'ignore pas la leçon contenue dans la mythologique aventure de Danaë, il lui offrit un mobilier en palissandre — le palissandre alors était coté très cher — en lui jurant un amour éternel.

Elle résista à cette brûlante passion fortifiée de bois des îles !

Hélas ! qui l'aurait cru t L'héritier du fabricant de meubles en fut pour ses frais de galanterie et de munificence. L'austère, l'inflexible ouvrière en tapisserie ferma l'oreille à ses doux propos et disparut, sans daigner le regarder, telle qu'un rêve, un enchantement, dans la pénombre d'une ruelle plus noire qu*un tombeau.

L'amoureux fut horriblement vexé, mais plus amoureux que jamais.

Elle m'aimera, se dit-il, coûte que coûte, dussé-je l'épouser!

Vous le voyez, il était absolument fou ! En

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un pareil état d'insanité de quels prodiges n'est-on pas capable? Pour approcher l'objet de sa flamme Léandre franchit THellespont à la nage. G..., non indigne d'être comparé à ce tendre héros, s'il p'afFronta pas mille périls sur la terre et sur l'onde, eut du moins le courage de pénétrer dans un bal d'une réputation détestable.

Or, ce bal était celui de la Rosière. Il ne portait pas encore ce titre, qu'il adopta seulement, dit-on, depuis le dénouement de cette histoire romanesque. Mais il n'en valait, du reste, ni plus ni moins qu'aujourd'hui.

Par quelle inconcevable aberration G....

pensait-il retrouver son idéale inconnue, un ange d3 candeur et d'innocence — naturellement — dans ce bouge dansant ?

Ah î voilà!

C'est qu'il avait appris — à force de questions insidieuses — suivies de réponses bien récompensées — que mademoiselle Rose était la fille d'un chiffonnier de l'impasse Sainte- Marguerite, et que ce chiffonnier, fidèle aux

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habitudes de sa jeunesse, avait coutume d'aller tous les samedis soirs, boire un bol de vin chaud et danser un pas de bourrée dans la salle de la rue Traversière.

Mademoiselle Rose suivait son père , et, libre dans ce lieu de perdition, faisait absolument ce qui lui plaisait.

— Elle se refuse à moi^ se disait l'amoureux éconduit et désolé, et peut-être elle s'abandonne au premier porteur de hotte venu qui sent la pipe, l'eau-de-vie et empeste l'ordure. M'est-il possible de l'emporter sur ces chevaliers du crochet .''

Accablé par ces réflexions affligeantes. G... songea un instant à en finir avec la vie. S'il ne prit pas une funeste résolution, cjest qu'il crut plus sage et plus pratique de se vêtir en chiffonnier, et, delà sorte déguisé, de franchir la porte du bal, où ses rivaux présumés sautaient en cadence.

En ce temps lointain, la marchande de « frites » qui occupe en ce moment le vesti-

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bule du bal, y tenait-elle déjà boutique, et notre amoureux, en donnant son crochet au vestiaire , aspira-t-il Fodeur agréable de graisse rance répandue — comme un encens particulier — dans le temple de la Terpsychore faubourienne ?

Je n'ose rien préciser à cet égard : il est à craindre que ce point litigieux de l'histoire ne soit pas éclairci de sitôt.

Ce que je puis affirmer sans hésiter, c'est que G... ne vit pas dans le bal un autre spectacle que celui que nous y vîmes nous-mêmes, M. Lapince et moi.

Peut-être alors la salle était-elle moins brillante qu'elle n'est à présent. Mais si le lustre à cinq branches — qui lui donne une splendeur inusitée, n'y était pas déjà placé — si les cinq musiciens qui siègent à l'orchestre et font de leur estrade un assourdissant tremplin, n'étaient ni si mombreux, ni si bruyants, du moins on y respirait, comme aujourd'hui, une atmosphère infecte, tiède et saturée de poussière fine. On y contemplait, entraînés dans

un tournoiement vertigineux , délirant, des couples entrelacés et mariant tendrement leurs puanteurs, on y entendait les plus suaves conversations énoncées dans l'argot le plus pur, on y assistait à des querelles, à des batteries, à des tueries, que, malgré leur vigilance infatigable, les gardes municipaux ne peuvent pas toujours empêcher.

Est-il besoin de le dire." Dans le bal, G.... ne vit rien, ne sentit rien, n'entendit rien de ce que je viens de décrire. Sinon, il n'eût pas eu les yeux d'argus d'un amant.

De prime abord il la distingua dans la confusion bariolée desgroupes hideux. En une toilette simple, mais décente — ce qui n'est pas de rigueur dans un bal populacier — elles'épanouissait comme une gracieuse et fraîche ingénue ■dans un parterre de petits monstres féminins.

Pareil entourage rehaussait encore sa beauté. G..., ravi de l'admirer et de respirer l'air empesté qu'elle respirait, se félicita de l'heureuse inspiration qui l'avait conduitau bal.

Pourtant, il n'était pas au bout de ses peines, et il éprouva bientôt un amer désappointement.

On était, à son entrée , dans l'intervalle d'une danse à l'autre, mais, quand le piston du chef d'orchestre eut sonné les premières mesures d'un quadrille, il vit d'un œil marri son idole mettre sa main blanche dans la grosse patte velue d'un voyou qui la priait de faire une quatrième.

Pris d'un accès de jalousie et de dégoût, il eut envie d'arracher violemment mademoiselle Rose à son cavalier et de l'entraîner hors du bal, en profitant du tumulte et de la stupéfaction qu'un acte aussi extraordinaire aurait certainement causés.

Il renonça à ce fol projet, car il eut la consolation de remarquer qu'autant la vertu diffère du vice, autant différait la danse chaste et pudique de l'ouvrière en tapisserie du chahut lascif et grossier de ses partenaires.

Cette découverte mit un peu de baume sur sa plaie.

Le quadrille terminé, un écriteau annonça une polka.

Il s'enhardit jusqu'à s'approcher d'elle, et lui deminda si elle voulait lui faire l'hon neur...

Il croyait être méconnaissable sous son bourgeron bleu , mais il n'avait pas songé qu'en changeant d'habit, il fallait aussi changer de langage.

Sa politesse le trahit, peut-être ! Chose grave, puisqu'il voulait être aimé pour luimême.

Toutefois, si mademoiselle Rose le reconnut, — avec une dissimulation que l'innocence n'exclut pas, nature Tayant elle-même enseignée aux filles d'Eve, — elle n'en laissa rien paraître, et elle accepta l'inviiation, non sans rougir un peu.

Us polkèrent ; il la pressa contre son cœur,

elle s'abandonna ; il lui parla, elle répondit ;

il fut tendre, elle fut aimable ; il s'enflamma,

elle se fit de glace ; il essaya delà familiarité,

. elle le rappela au respect d'un regard sévère.

— Je VOUS adore ! soupira-t-il.

— Je ne dis pas non, murmura-t-elle.

— Je voudrais vous épouser !

— Demandez ma main à mon père.

C'était d'une simplicité 1

Il promit de faire cette demande suprême.

Mais il pensa qu'il était bon, avant de s'engager davantage dans les liens du conjungo, de sonder l'opinion publique.

Que pensait-oncéansdemademoiselle Rose?

Cette question, il l'adressa tour à tour, dans une valse, un quadrille, une marzurka, à toutes les danseuses du bal.

Sans hésitation aucune, toutes lui répondirent, chacune à sa façon :

— Rose est un ange de vertu, de douceur, de pureté. Rose, c'est une rosière !

L'unanimité si rare de ces témoignages féminins acheva ce que l'amour avait commencé.

Le fils unique du fabricant de meubles — que son père eut le bon sens de ne pas contrarier — épousa l'ouvrière en tapisserie.

Et, chose imprévue, ce mariage d'amour, désintéressé, fut en même temps une union avantageuse.

Le père de mademoiselle Rose, chiffonnier de la vieille roche, — tel qu'il en existe encore quelques-uns dont je pourrais citer les noms, — faisait des économies, et à force d'amasser des gros sous, avait fini par réaliser une fortune rondelette, un magot.

Le jour du mariage de sa fille il cassa la tirelire et lui fit don d'une dot inespérée.

Que vous dirai-je encore?

Ce dénouement mit en émoi le faubourg Saint-Antoine, et le bal de la rue Traversière acquit de suite une grande popularité.

Si bien qu'on le désigna désormais sous le nom de Bal de la Rosière.

Depuis l'époque où cette légende est censée se passer, ce bal a suivi ses fatales destinées. C'est maintenant l'un des bouges ignobles du Paris malfaisant.

Mais s'il me fallait jurer qu'il ne s'y trouve plus, comme au temps de mademoiselle Rose,

une fille candide et pure, eh bien ! j'hésiterais.

C'est une si étrange créature que la Parisienne des faubourgs, si intelligente et si laborieuse, si fine et si délicate, si ignorante et si savante I

Il me semble qu'elle est douée de la singulière propriété de vivre au contact de toutes les perversions sans se pervertir, et, comme l'amiante, de subir l'action du feu sans se consumer.

LE BAL d'aUSTERLITZ.

Mon guide me dit :

— Vous connaîtriez imparfaitement les curiosités du faubourg Saint-Antoine si vous ne visitiez pas le bal d'Austerlitz — un pur joyau — qui en occupe l'extrémité.

Mais le froid était intense. Un vent glacial soufflait impétueusement, détachant des nuages abaissés de légères couches de neige, et les éparpillant dans Tair, d'où elles retombaient çà et là en flocons impalpables, tourbillonnants comme la blanche poussière d'un jour d'été.

— Vous le voyez, lui dis-je, le temps se

prononce contre votre projet. Le bal d'Austerlitz doit être vide, ou peu s'en faut.

— Détrompez-vous, reprit-il. Le bal durera toute la nuit — c'est annoncé sur l'affiche — et sera plein de ses danseurs habituels.

— Qui vous le fait supposer ?

— C'est qu'ils ne sont pas gens à s'effrayer des rigueurs delà température. Au contraire, -ils s'en réjouiraient presque.

— Pourquoi cela ?

MaiSj sans répondre directement à ma -question, et tout à son idée, M. Lapince continuait :

— Voyez-vous, mon cher monsieur, l'hiver est la saison bénie des malfaiteurs. Il favorise leurs rendez-vous, leurs machinations, leurs crimes. C'est le temps redoutable des attaques nocturnes et des vols avec effraction. Malheur à qui s'attarde dans les rues des quartiers éloignés, à celui dont la maison est isolée! Nous avons beau redoubler de vigilance pendant les terribles mois de décembre et de janvier, nous ne pouvons être partout,

€t, à VOUS parler tout franc, je crois qu'il y a beaucoup moins de crimes punis qu'il ne s'en commet, et naturellement beaucoup moins de scélérats arrêtés qu'il n'y en a de libres.

— Mais, s'il en est ainsi, lui dis-je, c'est que la brigade de sûreté est insuffisante. M. Maxime Du Camp m'a appris qu'elle se composait de cent quarante-cinq agents seulement. Ce n'est pas assez. Qu'en pensez-vous?

— Ils sont aujourd'hui deux cent cinquante. Mais, à défalquer de ce chiffre le grand nombre des incapables, ils sont tout au plus trente. Le service de la sûreté a été désorganisé par la politique. On s'occupe depuis un ■certain temps beaucoup plus des opinions des agents que de leur capacité. Il leur faut maintenant avoir des principespurs ; M. Yves Guyot et ses amis du conseil municipal l'exigent. -Je ne sais pas s'ils ont raison. Mais dans mon temps, ce n'était pas indispensable, et on songeait surtout à faire de bonne police, avec des hommes actifs, énergiques et zélés. On ne

leur demandait pas : Êtes-vous républicain ou monarchiste? miis on les mettait à l'épreuve en leur confiant une expédition périlleuse, et on les classait d'après leur mérita. Cependant, la politique porte ses fruits. Les agents les plus expérimentés partent les uns après hs autres: les uns, vexés qu'on leur préfère d3 nouveaux venus à principes purs; les autres f:itigués-de travailler sans obtenir un résultat, une position.

— Combien gagnez-vous?

— Pas de quoi nous faire des rentes, allez ! Un simple agent a 1,500 fr., une misère! Après de longues annés de service, il peut devenir sous-brigadier^ brigadier même, s'il a de la chance et des protections, et ses appointements monteront à 2,400, 3,000 francs! Mais avant d'en arriver là, que de privations à endurer!

Quand on est jeune et célibataire, passe encore ! Mais si l'on prend femme et qu'on ait une famille, c'est pour le coup qu'il faut se serrer le ventre, et ferme !

— N'avez-vous pas quelques menus profits?

— Oui, on attrape par-ci par-là une prime pour une arrestation effectuée, une affaire découverte. Mais c'est rare, et nous ne pouvons pas compter là-dessus, vous comprenez.

Si je ne répondis pas à M. Lapince, c'est que nous étions entrés dans le cabaret du bal d'Austerlitz, où le contrôleur remit à chacun de nous une carte, du coût modiqtie de 2) centimes.

Mais si je ne lui répondis pas, on devine assez ce que j'aurais pu lui répondre.

— C'est — et vous ne me démentirez pas — qu'il est honteux à l'État républicain, honteux à 1j grande ville démocratique d'employer une armée d'agents d'administration si mal rétribués, que leurs fonctions ne peuvent les faire vivre — et qu'ils sont condamnés à végéter misérablement pendant la plus grande partie de leur existence.

Mon guide avait raison.

i30 PARIS ETRANGE.

Narguant les frimas, les habitués du bal — riverains errants de la Seine — s'adonnaient au plaisir excitant d'une fête de nuit.

Dans la salle de danse, des couples entrelacés, aux vêtements bigarrés, figuraient un quadrille forcené.

Dans les galeries du rez de chaussée et du balcon, formant pourtour, des buveurs attablés absorbaient lentement les consommations servies devant eux, en causant à voix basse de mystérieux projets.

Les gardes municipaux, exceptionnellement nombreux, promenaient, calmes et graves, comme de vivantes consignes, leurs uniformes rassurants entre les groupes pressés.

De l'orchestre partait une volée atroce et continue de notes stridentes. A peine, entre chaque danse, un temps de repos permettait aux musiciens de secouer hâtivement leurs pistons engorgés de salive, de frotter de colophane les fils ténus de leurs archets et les cordes amollies de leurs violons.

— Tapez-moi là-dessus, ferme! hurlait en

passant devant eux un gros homme, ordonnateur des divertissements du bal et percepteur du prix des contredanses, taxées chacune vingt centimes.

Et, talonnés par cette parole du maître, ils tapaient là-dessus, ferme ! Et, piteuses victimes vous les auriez vus, les joues gonflées, les yeux bouffis, juchés sur une estrade en largeur égale à la scène d'un théâtre de marionnettes, et de chaque côté décorée de rideaux de bois peint, s'agiter, tels que de fébriles automates galvanisés par un p'uissant courant électrique. Ils raclaient, raclaient, soufflaient, soufflaient, toujours, sans répit, sans trêve ni merci. De leurs têtes inertes et parcheminées, la vie semblait s'être retirée pour se réfugier dans leurs bras et à l'extrémité de leurs doigts nerveux.

Emus par les accords sauvages que les « artistes » jetaient dans l'atmosphère troublante de la salle de danse, hommes et femmes, ivres à demi, s'élançaient dans un mouvement brutal, se pilaient, se heurtaient, se

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bousculaient, s'embrassaient, se repoussaient, s'empoignaient par la taille, tournaient ensemble, s'arrêtaient pour crier en chœur : Tiens! voilà Mathieu l ou telle autre bêtise, repartaient, tournaient d3 plus belle pour s'arrêter encore, époumonnés cette fois, pantelants, rassasiés, épuisés.

Mais, après quelques minutes de station aux tables de la galerie, ils répondront de nouveau, reposés, alertes, avides de l'acre volupté de cette danse frénétique, à l'appel enroué de l'ordonnateur...

La salle de danse ne manquera pas un seul instant d'amateurs.

M. Lapince, dont le coup d'œil exercé et rapide va de l'un à l'autre habitué, m'exprime en quelques mots brefs et précis — comme le diagnostic d'un médecin habile — les impressions qu'il ressent. Pas un muscle de son visage ne trahit le sens de ses paroles.

— Celui-ci, me dit-il, ce grand garçon qui porte une veste bleue et un pantalon de

velours collant, que pensez-vous qu'il soit?

— Un ouvrier, si j'en crois l'apparence.

— Pure illusion ! Examinez sa figure hâve. Y voyez-vous trace de fatigue? Non. Il a dormi toute la journée. Regardez ses mains : elles sont grasses, proprettes ; il y a longtemps qu'elles n'ont manié l'outil. Et ses vêtements, sont-ils tachés par la poussière ou les graisses de l'atelier ? Cet homme est un paresseux qui vit aux dépens d'une fille. Aujourd'hui c'est un <( amant de cœur », demain peutêtre ce sera un bandit. En doutez-vous ? Ecoutez-le plutôt, le voici.

Il passait si près de nous, que je pus entendre ces mots, bribes d'une confidence faite à un ami :

— Crois-tu, mon vieux! V'ià la gonzesse qu'est allée se faire sucer la pomme par un vieux qu'a cinquante-cinq piges (cinquantecinq ans) ; mais j'vais la mettre à la « redresse! »

— Vous avez raison, dis-je à mon guide, toujours raison.

— Et celui-ci, reprit M. Lapince. Courte robuste, avec un cou de taureau rasé avec soin, comme pour la guillotine, et les cheveux lisses ?

— Je pense qu'il est plus vicieux que le précédent.

— Bien observé. C'est le souteneur d'une maison publique voisine. Il est dangereux, rusé, prudent et sournois. On suppose qu'il a trempé dans plusieurs affaires sinistres. Mais faute de preuves, on le laisse libre. L'impunité l'égarera, le poussera à quelque maladresse, et nous le prendrons.

— Et ces messieurs } questionnai-je à mon tour en lui montrant un groupe d'hommes ayant sur le ventre un tablier bleu.

— Des ouvriers de Bercy, d'honnêtes garçons que le goût des joies grossières amène ici.

Derrière nous une femme chantait :

Quand mon meg n'est pas là Tralala la la, Tralala la la Alors moi j'entre en danse Et com'j'men paye une tranche !

Tralala la la, etc.

— Une persilleuse de la rue Lacuée, échappée pour un moment au mauvais drôle qu'elle entretient. Mais gare à la pauvrette tout à Theure !

Telle fut, à l'endroit de cette beauté cariée, la sentence de M. Lapince.

Ailleurs, des jeunes gens d'une physionomie effrayante d'impudence et de méchanceté bête devisaient entre eux, debout,nonchalamment adossés aux colonnettes de la galerie.

— Ils ne boivent pas, me dit mon guide, parce qu'ils n'ont pas d'argent; mais ils tachent de s'entendre sur les moyens d'en trouver. Tous, malgré leur jeunesse, sont d'ex-pensionnaires de la Santé et de Pélagie. Ils ambitionnent les honneurs de Poissy et de la Roquette.

— Comment! ils ambitionnent?... Je ne comprends pas.

— Le mot est juste, cependant. Une triste émulation dans le mal pousse les coquins à rivaliser de vice et d'audace, ils ont des héros qu'ils s'efforcent d'égaler, — Gilles et Abadie, par exemple. Leur ambition est de

commettre un crime remarquable et de poser en cour d'assises pour les reporters.

— Mais quel remède à cela?

— On a déjà proposé d'expédier aux colonies tout individu trois fois condamné pour de graves délits, en correctionnelle ou en cour d'assises. L'idée est bonne et doit faire son chemin. Avis à nos législateurs.

Pendant notre conversation , une jeune femme était entrée, penchant la tête, se faisant toute petite et toute mince, glissant à petits pas étouffés le long des bancs, entre les danseurs, si visiblement confuse et peureuse qu'il nous vint tout de suite à l'esprit qu'elle osait pour la première fois pénétrer dans un bal public.

Mais elle avait beau faire, il était difficile qu'on ne l'aperçût point.

Le bal d'Austerlitz a plus d'un guetteur de nouvelles venues, d'étrangères, hasardant un pas timide vers la débauche.

Il n'est pas rare d'y rencontrer d'impudents

courtiers de maisons spéciales. Une pacotille d'échantillons d'étoffes et de bijoux douteux sous le bras, ils s'approchent des filles, s'insinuent par des offres extraordinairement avantageuses: Que dites-vous d'une robe de cette façon? Ah! comme cela vous irait bien! Et cette broche ! ce porte-veine ! Vous seriez charmante avec cela ! Le tout payable à crédit, avec des facilités, garanties par un placement avantageux. Ils connaissent une si bonne maison, telle rue, tel numéro !

Combien cèdent à la tentation !

Mais je ne perdais pas devue l'inconnue —^ qui nous intéressait vivement, M. Lapince et moi.

Un des habitués l'accosta — et l'invita en ces termes :

— Si mademoiselle veut en gigoter une avec moi, je me fends d'une tournée.

Il pensait ainsi — notez-le — - lui marquer une immense considération, car, dans ce bal aimable, ce sont presque toujours les femmes

qui payent les consommations et les contredanses — les hommes « régalent ».

En se tournant pour répondre à son affreux interlocuteur , elle nous montra un visage amaigri, pâli, ravagé par de profondes douleurs, de cruelles privations, aux yeux bistrés et fiévreux — mais respirant l'honnêteté, la pudeur offensée, le mépris....

Elle n'eut pas la force de dire « non ». Elle fit de la tête un signe négatif et fondit en larmes.

La voyant pleurer, le voyou se mit à rire.

C'était si drôle ! si drôle ! — 11 se tenait les côtes.

— Ah ! mince, alors î Q^u'est-ce qu'elle a, la Louis XV i' Si tu ne veux pas de moi, faut le dire, eh ! grue ! T'as pas besoin de faire ta poire pour ça !

Et la galerie de ricaner à son tour.

La pauvre fille sanglotait.

Elle était devenue Tobj et de l'attention et des railleries impitoyables des groupes ignobles.

Sous le poids écrasant des regards méchants

€t cyniques fixés sur elle, elle tremblait, fléchissait, prête à s'évanouir.

Émus, nous nous étions rapprochés d'elle, pour la conseiller, pour la défendre, s'il le fallait.

D'une voix éteinte, elle murmurait ; . — Pourquoi ne suis-je pas morte tout à l'heure? Tout est bien fini maintenant ! Il faut mourir !

Elle se dirigea vers la sortie du bal, trébuchant à chaque pas, la figure cachée dans ses mains, sourde aux rires insultants qui la poursuivaient encore.

Le voyou qui l'avait invitée à danser la suivait, mais il nous trouva entre elle et lui, et reculant devant un geste énergique de M. Lapince, il rentra au bal.

Nous pûmes l'entendre crier à ses amis :

— La gonzesse file avec la rousse. En v'ià une vertu de Saint-Lazarre !

Quand nous fûmes hors du bal, nous cherchâmes vainement l'inconnue.

Dans l'impénétrable obscurité de la nuit, il

était impossible de distinguer une,forme humaine à distance de vingt pas.

Espérant que le bruit de sa marche nous avertirait de la direction qu'elle avait prise, nous nous arrêtâmes, attentifs, anxieux, penchés vers le sol. Mais rien ne vint troubler l'effrayant silence de cette scène.

Peut-être était-il déjà trop tard ! Peut-être déjà la Seine roulait dans ses eaux grises le corps agonisant de la pauvre désespérée 1

Devant la porte de la salle d'Austerlitz, le vieux contrôleur prenait le frais en fumant sa pipe.

M. Lapince l'interrogea.

— Ma foi, nous dit-il, j'ai vu une femme courir à toutes jambes, comme une folle, vers le pont. Si c'est elle que vous cherchez, vous aurez de la peine à la rattraper. Elle est loin> si elle court toujours.

En quelques secondes, nous atteignîmes le pont.

— Allez d'un côté, j'irai de l'autre. Alerte L me dit mon guide.

Un instant après, il s'écria :

— La voici ! Au secours !

Il l'avait aperçue.

Mais elle aussi l'avait vu ; et pour lui échapper, pour échapper à la vie, à la misère qui l'étreignait, elle avait, rassemblant toutes ses forces pour un dernier sacrifice, enj tmbé le parapet; elle allait se précipiter dans le fleuve, tète baissée, les yeux clos, pour ne pas voir l'abîme !

M. Lapince ne lui permit pas de mourir ainsi. D'un bond il fut auprès d'elle. Il la saisit, la souleva, la ramena de l'autre coté du parapet. Un instant elle se débattit ; puis, lasse, elle s'afraisa, perdit cotinaissance dans les bras de son sauveur.

— Aidez-moi à la transporter jusqu'à la gare d'Orléms. Tâchons d'abord de lui faire reprendre ses sens, nous agirons ensuite selon sa volonté, dit mon guide.

Ce qui fut fait.

Un cordial la ranima. Elle nous reconnut, et suppliante, eUe nous dit :

— Je VOUS en prie, messieurs, ne me conduisez pas chez le commissaire de police. La , honte me tuerait. Gardez le secret de mon suicide. Promettez-le moi.

— Mais où devons-nous vous conduire.'^ Avez-vous des parents ? un domicile ?

— Je n'ai plus rien au monde, ni famille, ni asile. Ma mère est morte hier^ dans une chambre d'hôtel meublé où l'on nous laissait, sans payer, par compassion, à cause de sa maladie.

— Mais comment expliquez-vous votre présence au bal d'Austerlitz !

— J'y étais entrée pour me réchauffer, me mettre à l'abri. Avant cela, je voulais mourir; la neige tombait, j'ai eu froid, le courage m'a manqué. Pourtant vous l'avez vu, ajouta-t-elle, avec un sourire navrant, ma résolution n'avait pas trop faibli.

— Voulez-vous passer la nuit dans un refuge? lui demanda M. Lapince. Je vous recommanderai vivement à la directrice. On aura pour vous tous les égards, tous les soins

que VOUS me paraissez mériter, et, je l'espère, on parviendra à vous réconcilier avec la vie.

Sur sa réponse affirmative, M. Lapince héla une voiture :

— Rue Saint-Jacques, 255, à l'Hospitalité de nuit, — dit-il au cocher, — et fouettez les chevaux !

Pendant ce rapide trajet, l'inconnue nous raconta sommairement son histoire.

La voici :

Tous les faits du récit émouvant que nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs, sont exacts, encore que surprenants.

Pour expliquer la terrible succession de malheurs inouis, de catastrophes improbables — dont nous nous faisons l'historien, et dont la victime est connue de nous — seuls les tragiques grecs avaient un mot mystérieux, implacable : Fatalité !...

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