‹ Paris étrangeChapitre 9 sur 22 · LE FAUBOURG SAINT-ANTOINE, LA RUE SAINTE- MARGUERITE · texte numérisé non relu

LE FAUBOURG SAINT-ANTOINE, LA RUE SAINTE- MARGUERITE

Elle avançait lentement, la vieille, ayant sur le dos sa charge accoutumée: la grande hotte d*osier emplie des détritus de la rue.

L'agent l'appela doucement de son petit nom :

— Rosalie !

Mais, au grand âge de la vieille, on a l'ouïe dure, elle n'entendit pas l'agent.

Ployée en deux, les jambes tremblotantes, €t branlant le menton d'un mouvement rhythmique , elle marchait bien lentement , la

vieille , fatiguée du fardeau pesant sur sa maigre échine.

Elle chiffonnait depuis l'aube, et le jour tombait.

Elle rentrait au logis, et s'arrêta devant le numéro 9 de la rue Sainte-Marguerite.

Alors elle releva sa tête chenue, et nous vit, et nous la regardâmes avec épouvante.

Elle nous apparaissait comme la personnification séculaire de la misère.

Du mouchoir à carreaux rouges noué sur sa tête s'échappaient quelques mèches de cheveux d'un gris sale, couvrant la nuque et le front. Sur son visage jauni, haché de rides, des sourcils, au poil rèche, ombrageaient des yeux chassieux^ vifs encore, car l'alcool y avait mis sa flamme.

Une robe faite de pièces et de morceaux, mais par endroits trouée, et par ces trous, laissant voir un linge crasseux, la recouvrait à peine.

Si elle n'eût pas été si vieille, elle aurait senti la morsure du froid, sous ses haillons.

Mais à son âge, il n'est plus de sensation qui puisse émouvoir les nerfs émoussés. — et presque rigides— d'un corps déjàcadavérique.

Elle nous le dit:

— J'ai l'habitude d'être comme cela. Je ne suis pas une mijaurée. J'ai soixante-quinze ans (elle en paraissait bien davantage), et depuis l'enfance, je vais par les rues, mon crochet à la main, les brassières de ma hotte aux épaules. Je n'ai jamais fait que cela. Dans mon temps, il n'y avait pas toutes vos inventions d'aujourd'hui, et les enfants n'allaient pas à l'école. Dieu merci î II n'aurait plus fallu que cela. C'est égal, tout de même, le métier est dur.

— Et ne vous a pas enrichie.'^ observai-je.

— Vous le voyez, mon bon monsieur, faut toujours travailler. C'est nos hommes qui nous mangent tout ce qu'on g-igne. Avec ça, maintenant, y a des entrepreneurs qui nous donnent ce qu'ils veulent. Des feignants qu'ont de la monnaie, allez ! Tenez, voilà tout ce que je rapporte, seize ronds !

Et dans sa main de squelette elle agitait quelques sous.

— Y a pas de quoi faire la noce, hein? Allons, j'vais fricasser le souper pour le vieux. Bonjour, messieurs.

— Voulez-vous visiter sa maison? me dit M. Lapince.

— Certainement.

Nous entrâmes.

Triste maison, où la vieille, après sa mort, «t convenablement embaumée, servirait utilement d'enseigne.

Ce n'est pas cependant qu'à l'extérieur sa malpropreté s'affiche ou se révèle. Non. Des murs crépis à la chaux enferment en des bâtisses hautes de deux ou trois étages et rangées autour d'une cour les senteurs nauséabondes de ce fumier d'êtres vivants, et si bien les enferment qu'elles ne s'échappent pas au dehors par suffocantes bouffées.

Nous gravissons l'un de ces étages. Mon guide ouvre une porte, je le suis, et je recule

aussitôt, demi-asphyxié par les ém.t nations d'une chambre immonde.

Pourtant, dans l'obscurité de la chambre, nos yeux écarquillés distinguent peu à peu, entre des tas d'ordures amoncelées, un groupe composé d'un homme, d'une femme et de deux enfants, une fille et un garçon. Je les vois ; ils fouillent dans ces tas, ils les retournent, les brassent ; ils en retirent celui-ci une loque, celui-là un papier, cet autre une épluchure, un os rongé ou un tesson de bouteille, et ils forment de nouveaux tas pour divers industriels , et ils multiplient, sans y prendre garde, les foyers d'infection où leurs poumons puisent la vie.

Qu'est-ce que cela leur fait? Cette infection qui prend à la gorge, c'est leur élément vital. De ces poisons délétères qui m'étoufïent leur sang se nourrit.

Aussi, comme ils sont hideux!

Ils nous ont vus, et, d'abord gênés, ils ont jeté sur nous un regard effaré ; mais, ayant reconnu l'agent, ils ont essayé de sourire, et leur sourire nous a navrés.

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Les meubles ne sont pas nombreux et se ressemblent. Il y a un grabat, sur lequel une paillasse est étendue , que parent des draps noircis et une couverture chélive. Il y a encore une table boiteuse, sur trois pieds inégaux , et chargée d'une fiole d'eau-de-vie , d'une miche de pain et d'un plat de pommes de terre, restes de leur repas. Il n'y a pas de chaises ; ils sont accroupis sur le carreau.

Et tous, sur ce grabat, couchent ensemble, la fille et le garçon ; le père et la mère, côte à côte. Et la fille a bien quatorze ans, et le garçon en a quinze. Ensemble, ils mangent dans le même plat et boivent à la régalade à la même fiole.

Qu'importe ici la différence des sexes mis en contact, et les exemples des parents, et la tentation redoutable des sens ? Il est bien question de ces délicatesses !

— Comment vont les affaires? leur demande mon guide, par politesse.

— Tout doucement, merci, répond le chef de la famille, on vivote, mais on ne roule pas carrosse.

— Je le crois bien! Les richards oublient absolument d'égarer des billets de mille dans les rues, n'est-ce pas?

Cette plaisanterie, qui me sembla cruelle, n'eut pas d'écho.

M. Lapince ferma la porte, monta un autre étage, pénétra dans un autre logement, et me montra une chambre identique à celle que je viens de décrire.

— Assez d'horreurs ! lui dis-je. Sortons.

Mais lui se mit à rire, et, narquois : — Peste! vous avez l'odorat bien fm, pour un curieux de plaies sociales. Ces choses-là n'ont généralement pas bonne odeur, et on n'a pas songé à les parfumer pour notre agrément. Que voulez-vous ! ces pauvres diables de « biffms » n'attendaient pas notre visite, Excu5ez-les, ni vous ni moi ne sommes des philanthropes officiels, sans cela on aurait pris des précautions... pour tout nous cacher. Croyez-moi, ajouta-t-il , armez-vous d'in-

différence ou de courage, car nous en verrons bien d'autres. Mais ce n'est pas la peine, aujourd'hui, de déranger les locataires de la rue Sainte-Marguerite. Elle est bordée de chaque côté de maisons à celle-ci pareilles et peuplées de la même façon. Allons plutôt retrouver Rosalie au cabaret de la Violette.

— Inutile! lui dis-je. N'avez-vous pas entendu la mère Rosalie nous dire qu'elle allait fricasser la soupe pour le vieux ?

— Venez toujours. Ces gens-là mangent rarement, sinon ce qu'ils trouvent dans les rues, ou les débris qu'on leur abandonne dans les restaurants et les maisons bourgeoises. Ils boivent jusqu'au dernier sou l'argent qu'ils possèdent. C'est nécessaire dans leur état. Sans la dévorante excitation de l'ivresse, ils mourraient.

Installée en face de son vieux, sordide et dépenaillé comme elle, la vieille Rosalie avalait, à petites gorgées, un grand verre d'eaude-vie.

Voisin de ce couple, un groupe d'hommes

PARIS ETRANGE. lOf

robustes vidaient un saladier de vin chaud.

Ils ne parlaient pas, ils ne chantaient pas^ ils buvaient. Leurs yeux éteints et blancs, miroirs dépolis, se rencontraient, mais n'échangeaient aucune pensée et ne réfléchissaient aucune vision. On eût dit une immobile société d'aveugles, sourds et muets, à l'ivrognerie silencieuse.

Spectacle effrayant !

Plus loin, un homme isolé noçait en « père Penard v (expression du lieu).

La figure de M. Lapince lui déplut, sans doute, car il le fixa d'une manière menaçante, puis tout d'un coup, éclatant de rire et d'une voix rauque;

— Encore de la canaille ici, dit-il. Des feignants qui se baladent toute la journée! Ça vient faire les flambants parce que ça a des paletots. J'ten f...ais, moi, des paletots, va, roussins !

En cette occasion, mon guide prouva d'abord une charmante aménité de caractère.

— Allons , dit-il paternellement , tais-toi

mon vieux, n'insulte pas ceux qui ne te disent rien. Pour te montrer que nous sommes des zigs, pas fiers, veux-tu que nous trinquions avec toi ?

Et M. Lapince essaya de choquer son verre contre celui du buveur.

Mais, loin de s'apaiser, celui-ci hurlait maintenant, furieux, écumant, et les clients de la « Violette », dressant l'oreille à cette querelle surgissante, le regardaient, puis regardaient l'agent , incertains du parti qu'ils devaient prendre.

Oh ! l'homme étonnant que fut alors M. Lapince î

Un dernier et vain avertissement donné à son ennemi inconnu, il fondit sur lui, et, déployant une adresse et une vigueur triomphales , il lui appliqua une correction de coups de poing aussi complète que rapide et méritée.

Ce fut l'affaire d'un instant.

Que pensez-vous que fit le buveur ? Devinez ?

Qu'il se récria, se révolta, se rebiffa ?

Que nenni !

Je craignis un instant sa revanche et que la mêlée ne devînt générale.

Mais j'appréciais mal son caractère.

Il n'en fut rien.

De l'air soumis , implorant d'un chien fouetté, il leva des yeux timides sur l'agent. Tranquille , il essuya sa figure bossuée et sanglante, et dit d'un ton de reproche et de prière :

— C'est égal, vrai ! c'est pas bien de battre le monde comme ça !

Et ses compagnons souriaient, pleins d'une admiration évidente pour les biceps de mon guide, et d'un commun accord, se raillaient du battu mal content.

— Fallait pas qu'tuy ailles, l'ami. C'est bien tapé! Une autre fois, tu guigneras tes paroles.

Quand nous fûmes dans la rue :

— Mon action a dû vous surprendre? me dit M. Lapince.

— Je l'avoue, et aussi votre insouciance à

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l'égard des misères de la rue Sainte-Margue* rite, lui répondis-je.

— Ame sensible ! fit-il, un peu moqueur. Sachez donc, puisque vous voulez tout savoir, que si je n'avais pas agi comme je l'ai fait, vous et moi ne serions sortis de la «^ Violette » qu'assommés ou tout au moins fort endommagés. Rapportez-vous-en à mon expérience. Un honnête homme égaré dans un bouge ne doit jamais hésiter — s'il est provoqué par un coquin — à frapper le premier. Sa sécurité dépend de la promptitude et de la vigueur de son attaque. Tout à l'heure, un instant de retard ou de faiblesse nous perdait, vous et moi. Il y a belle lurette que mes expéditions — diurnes ou nocturnes — m'ont appris cela.

Quant aux industriels de la rue Sainte- Marguerite, je puis vous dire, en confidence, qu'ils comptent parmi eux un nombre respectable de ces « vieilles cannes » — dont nous parlions dernièrement. Du reste, vous allez les voir dans toute leur beauté, chez la mère Laplanche — et au bal de la Rosière.

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