‹ Paris étrangeChapitre 12 sur 22 · HISTOIRE DE CLOTILDE RAYSON · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE CLOTILDE RAYSON

Je me nomme Clotilde Rayson ; j'ai vingt ans.

Il y a trois mois, oui, trois mois à peine, j'étais riche, heureuse, enviée. On s'accordait dans le monde à vanter ma fortune, ma beauté, m. s talents — mes pauvres petits talents de pianiste amateur et de peintre d'album dont j'étais si fière, et que personne n'a voulu me payer d'un morceau de pain quand j'ai tenté de m'en servir pour m'arracher à la misère.

La misère ! Mes parents ne songeaient

guère à cela, ni moi non plus, lorsqu'on m'enseignait les arts d'agrément. Maman trouvait ces futilités très importantes. — Fillette, disait-elle souvent, tu' peux ignorer tout le reste, mais une demoiselle bien élevée doit savoir la musique et le dessin. De son côté, papa ajoutait en me caressant les joues : — Petite, tu n'es pas née pour travailler, mais pour figurer dans un salon ; par conséquent, il faut...

Il m'adorait, papa. J'étais sa fille unique. Aussi mes caprices continuels, mes fantaisies les plus coûteuses étaient des ordres pour lui, et je ne pouvais former aucun souhait qui ne fût aussitôt comblé.

Il était si bon, ce pauvre papa ! et sa fortune — la nôtre — paraissait si grande, si solide ! Il répandait l'argent autour de lui sans compter, semait l'or à pleines mains, comme s'il eût possédé les milliards de Rothschild.

Ma mère me disait quelquefois en plaisantant, mais au fond très sérieuse :

— Clotilde, nous n'avons pas à craindre de ruiner ton père. Il a certainement retrouvé chez un brocanteur la lampe merveilleuse d'Alâdin, et le génie des Mille et une Nuits lui obéit.

Nous croyions cela, hélas! et toutes deux confiantes en lui, nous usions de sa générosité follement, en prodigues insoucieux du lendemain. D'abord, ces vilains mots-là : le lendemain, l'avenir, n'avaient pas pour nous plus de sens que le mot misère. Notre existence brillante durerait toujours, toujours. C'était entendu.

Ma mère et moi, nous nous mettions l'ima gination à l'envers pour inventer de nouveaux prétextes de dépenses. Ce n'est pas aussi facile que vous le pensez, quand on ne veut pas se répéter, mais à force de s'ingénier, on y parvient tout de même. Toilettes de chez les faiseuses en renom, bibelots rares, bijoux de prix, voitures, chevaux de race, nous prenions de tout, nous achetions de tout.

L'antichambre de notre appartement de la rue de Rivoli ne désemplissait pas de fournisseurs. Carrossiers, bijoutiers, couturiers, marchands d'antiquités et de tableaux s'y donnaient rendez-vous du matin au soir, pour nous offrir ceci ou cela. On les payait ou on ne les payait pas; mais on acceptait leurs notes s?ns les vérifier, et ils s'en allaient toujours contents de nous avoir volés.

Impossible de fatiguer la complaisance de papa.

— Dépensez, mes enfants, dépensez toujours. Vous nem3 donnerez jamais trop d'oc, casion de vous faire plaisir.

En ce cas, nous n'avions pas à nous gêner. Pour vBnir à bout de la fortune de papa, nous faisions emplette de tout ce que la mode nous recommandait, de tout ce que les autres avaient de joli qui nous manquait encore. Ça ne suffisait pas. Alors nous avons donné des fêtes magnifiques, des soirées chantantes et dramatiques, où sont venus les premiers artistes de l'Opéra et des Français.

Papa disait oui à toutes nos idées ; plus nous étions extravagantes, plus il était enchanté.

J'ai su depuis, après nos malheurs consommés, que son amour pour nous n'était pas le seul mobile de sa conduite. L'opulence de notre train de maison soutenait son crédit, — et dans le moment même où notre luxe éblouissait le faubourg Saint-Honoré — son crédit était déjà très ébranlé.

Papa jouait à la Bourse. Il avait longtemps occupé un poste important dans une administration de l'État et s'en était retiré pour cou. rir les chances de la spéculation.

Pauvre papa ! il ne nous trouvait jamais assez riches ! Aussi jouait-il constamment, en risquant sur la hausse ou la baisse des sommes de plus en plus importantes, mais en cachette de maman, qui ne se doutait de rien.

Moi, de mon côté, je ne songeais qu'à me faire belle, sans m'inquiéter d'où le bonheur me venait. Je voulais plaire et j'étais très recherchée. Mais entre tous les soupirants qui

m*entouraient, je ne me décidais pas à choisir un mari, lorsqu'un officier distingué de Tarmée, chef d'escadron d'artillerie à vingt-huit ans, fut invité à l'une de nos soirées. Je fis avec lui un tour de valse, il se prit d'amour pour moi, revint souvent nous voir, et, finalement, demanda ma main, qui lui fut accordée sans difficulté. Mon fiancé était jeune, beau, brave, bien lancé dans la plus honorable carrière, et je l'adorais.

Un avenir radieux, infini, s'ouvrait devant nous. Jamais, cependant, nous n'avions été si près de notre perte.

Dans la soirée même où Ton devait signer le contrat, on nous apprit une épouvantable nouvelle. Nous étions tous — héLis 1 excepté lui — réunis au salon, ses parents, les miens, nos amis, le notaire et ses papiers. On l'attendait pour la lecture. Tout d'un coup, la porte s'ouvre — un domestique entre, funèbre, comme s'il eût deviné qu'il s'agissait de mort. Il tend une dépèchs à mon père, qui la lit, et dit d'une voix calme :

— M. Adrien T... ne peut venir ce soir, il est assez gravement indisposé, et le médecin Ta rigoureusement consigné dans sa chambre.

Malgré l'accent ds sincérité qu'il mit à les prononcer, ces paroles de mon père nous parurent fausses. Nous nous regardâmes avec stupeur, et nos regards disaient clairement : il ment ; il n'ose pas avouer la vérité!

Affolée, le tête perdue, je voulus tout savoir. Je me levai, j'arrachai des mains de mon père lafaialedépêchej'y lus ces motsaffreux;

« Adrien T... s'est battu aujourd'hui en duel, à Satory, il a été tué sur le champ.

« Son inconsolable témoin.

€ Capitaine Z... »

Je m'évanouis. Je ne sais plus ce qui s'est passé.

Le lendemain même de ce triste jour, mon père mjs en demeure de remplir des engagements considérables, et n'y pouvant suffire, était exécuté à la Bourse.

Il nous écrivit qu'un voyage indispensable l'appelait à Nice et fut une semaine absent de la maison. C'est à Monte-Carlo qu'il était allé risquer quelques billets de banque dans l'espoir insensé d'un retour de fortune.

Quand il revint, il n'était plus le même. Le malheur l'avait métamorphosé en vieillard. Blanchi, ridé, cassé, il marchait péniblement, parlait en balbutiant, riait en pleurant, pleurait en riant comme un vieil enfant malade.

Nous ne connaissions pas encore notre ruine ; son attitude accablée nous en révéla l'étendue.

Elle était complète, absolue, irrémédiable.

Nous ne possédions plus rien qui fût à nous, bien à nous.

Maman eut un éclair d*espoir.

— J'ai ta dot, me dit-elle. J'ai autorisé ton père à en disposer, mais il n'aura pas osé la risquer au jeu. Il aura réservé la dernière ressource, le pain de son enfant !

Maman se trompait. La spéculation avait dévoré sa dot, comme tout le reste.

Notre fortune — une fortune de granit — selon le mot de maman, s'était écroulée en un clin d'œil, dispersée, anéantie, si bien qu'il n'en restait pas une épave, pas un débris.

Les domestiques quittèrent la maison. Les créanciers y vinrent en foule. Notre appartement fut encore plein de fournisseurs, mais qu'ils étaient changés ! Humbles, obséquieux, flatteurs autrefois, ils nous parlaient maintenant assis, le chapeau sur la tète, arrogants, exigeants, nous traitaient poliment de « faiseurs », c'est-à-dire de fripons, et nous menaçaient de l'huissier, de la saisie, du tribunal correctionnel, de toute la justice !

Maman ne pouvait supporter ces terribles scènes ; elle s'évanouissait, on l'emportait chez elle, et papa et moi nous restions seuls en face de nos créanciers impitoyables.

Papa leur demandait timidement quelques délais, six mois, un an pour acquitter ses dettes, et ils ne l'écoutaient pas plus que s'ils

eussent été de pierre. Alors il priait, suppliait, se prosternait, pleurait... Ils riaient, eux, ils riaient à gorge déployée. à

Ils disaient qu'on ne les payait pas de cette monnaie-là, et que les grimaces des vieux singes ne les touchaient plus depuis longtemps.

Papa était à bout de forces.

Tant d'insultes et d'humiliations troublèrent sa raison, il devint fou.

Un soir, il se présenta*chez le commissaire ^ de police du quartier.

— Monsieur, lui dit-il gravement, je viens , me livrer entre vos mains. Faites-moi arrêter : et garder. Je suis un grand coupable, un mi- , sérable digne de l'échafaud. J'ai tué aujourd'hui même, il y a une heure, ma femme et ma fille. Arrêtez-moi 1

Le magistrat comprit que mon père était tombé en démence. Saisi de pitié, il essayî de le rappeler au bon sens, à la réalité. Il n( put y réussir. M. Rayson persistait à s'accuser d'un crime imaginaire et répétait cons-

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tamment d'une voix monotone, entêtée : « Je suis un assassin, ne me laissez pas sortir. Arrêtez-moi. »

Huit jours après, mon père mourait, dans un accès de délire, à l'hospice des aliénés, dans un cabanon de Sainte-Anne !

Et nous ? Nous, plus infortunées que le pauvre mort dans le repos éternel de son tombeau, nous errions déjà, inquiètes, égarées, en quête d'un asile, d'un appui, d'un peu de sympathie, dans les grandes rues indifférentes de Paris.

Je vous l'ai dit, il ne nous restait rien de notre opulence passée. Pendant la maladie de papa, les huissiers, les recors s'étaient abattus chez nous comme une volée de rapaces, et nous avaient chassées.

Nos robes, de menus objets de toilette, engagés au mont-de-piété — comme j'ai souffert et pleuré le jour où je suis allée là ! — nous procurèrent un peu d'argent pour nous loger et ne pas mourir de faim tout de suite.

Notre famille nous abandonna. Il paraît

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que l'affaire de papa avait fait du bruit dans les journaux, et que son nom, le nom de la famille, était déshonoré.

Nos amis nous fermèrent leur porte pour la plupart, et ceux qui nous reçurent se montrèrent si dédaigneux et si hautains, que nous ' résolûmes de ne jamais les revoir.

Ça, c'était encore la faute de papa. Il leur conseillait dans le temps de mettre beaucoup, beaucoup d'argent dans des affaires qui devaient rapporter de gros intérêts — lo, I j o/o — et aujourd'hui ils disent qu'il les a entraînés dans sa ruine.

Repoussées, méprisées, abandonnées^de tous, nous avons été cacher notre misère à Montmartre, dans un petit hôtel meublé, où personne n'a jamais soupçonné ce que nous étions ou plutôt ce que nous avions été.

Ma mère, brisée de douleur, désespérée^ consumée par une lente agonie, y est morte entre mes bras.

J'étais isolée, sans défense, épuisée de chagrin. Je sanglotais en veillant le corps

inanimé de ma mère. La maîtresse du garni ne craignit pas, en un tel moment, de me proposer un marché infâme. Elle m'avait déjà vendue !...

Après l'enterrement, je m'enfuis, je courus, n'importe où, folle, prête à me tuer...

Vous savez le reste.

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