LA MAISON DE L HOSPITALITE DE NUIT
C'est une ancienne, une vaste maison, haute de quatre étages, à façade jaunie^ d'apparence humble. Nul signe -extérieur, nul emblème religieux particulier ne la distinguent des maisons voisines. Seulement, de chaque côté des portes d'entrée, aux n*' 2 <; 3 et 255 de la rue Saint-Jacques, une inscription détaillée, en lettres noires peintes sur les murs, avertit les femmes errantes, dépaysées, inoccupées, sans ressources, celles qui ne savent où passer la nuit, celles qui ont faim et celles qui ont froid, les mères de famille, abandonnées ou veuves, que suivent des enfants malheureux, les filles-mères ayant au sein
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leurs bébés frissonnants, les égarées, les vicieuses lasses de chasser l'homme, les déclassées, naufragées éperdues du mouvant océan parisien, qu'elles trouveront dans ce logis hospitalier, jeunes ou vieilles, étrangères ou Françaises, croyantes ou incrédules, un gîte, un lit, un berceau, un foyer, du pain, des soins offerts au nom de l'humanité.
— L'asile de nuit, m'explique brièvement mon guide, est dû à l'initiative privée de la Société philanthropique qui célébrait cette année même le centième anniversaire de sa fondation, en 1780. Il n'est rien de plus utile ei de mieux entendu que cet établissement charitable, vraiment nouveau en France.
— N'est-ce pas, lui dis-je, une imitation des workhouses anglais ?
— Imitation, s'il vous plaît, mais fort originale, et conforme au génie de notre nation. Un large esprit de tolérance et de bonté secourable a présidé à l'organisation de nos asiles de nuit. Nos voisins ne reconnaîtraient pas en eux, je l'affirme, de franches copies
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des nights'shelters et des Casual ivards, si amèrement critiqués par Dickens.
En passant le détroit pour se fixer ici, ces institutions ont complètement changé d'aspect. Elles ont d'abord dépouillé le rigorisme religieux, l'ostentation, la dureté pharisiennes qui déshonorent la charité anglicane et scandalisaient justement le grand écrivain. Les pensionnaires des asiles de nuit sont traitéesavec les égards dus à l'infortune, si méritée qu'elle soit, car les femmes tombées sont bien peu responsables de leur sort. On s'efforce de les placer, selon le rang qu'elles ont occupé, en tenant compte de leur éduca* tion et de leur savoir-faire.
On leur donne des vêtements, on habille leurs enfants, on leur avance quelquefois ua peu d'argent, on les aide à se relever de leur déchéance, et souvent on y réussit.
— ^Votre enthousiasme peut être légitime,. mais il me laisse sceptique. A qui reviennent, dites-moi, les éloges que vous prodiguez aux. asiles de nuit ?
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— M. Lapince me cita les noms des fondateurs, parmi lesquels ceux de MM. deMortemart, de Rothschild, d'Haussonville, de madame la baronne Hottinguer, singulièrement associés, me frappèrent vivement.
— Voici, lui dis-je, des catholiques décidés, des protestants, des juifs...
— Eh bien ! qu'importe ? reprit-il. Ces personnes n'appartiennent pas au même culte et ne s'entendent pas moins à merveille, dès qu'il s'agit d'apporter leur cote-part à une bonne oeuvre. Que ne leur reprochez-vous aussi de n'être point libres-penseurs et républicains socialistes? Je parie que vous en avez envie?
— Non pas. Mais je crains qu'une institution patronnée par eux ne soit un peu exclusive.
— Vous en jugerez ; nous allonsl'examiner. Mais entre nous soit dit, c'est en matière de charité surtout qu'il faut se garder des préjugés d'opinions et pratiquer la politique conciliante des résultats. Pourvu que le bien
soit fait, il ne me soucie guère du nom, de la qualité et des idées de ceux qui le font. Tant mieux s'ils sont riches, ils donnent davantage. Pour une croisade contre la misère, tout le monde peut s'enrôler, et les soldats de tous les partis sont les bien venus dans l'armée encore trop p3u nombreuse de gens de cœur bienfaisants.
A l'heure tardive où notre voiture s'arrêta devant la porte d'entrée, les pensionnaires de l'asile, admises tous les soirs, de sept à neuf heures, étaient depuis longtemps endormies. Seule, la directrice, madame Horny, veillait, prévoyant sans doute que cette nuit froide et neigeuse amèn2rait au refuge plus d'une vagabonde. Au coup de sonnette de mon guide, elle vint ouvrir et reçut notre protégée avec un sourire affable et encourageant.
Mademoiselle Clotilde Rayson lui donna son nom, l'adresse de son dernier domicile, des renseignements précis sur sa famille et
sa situation privée, et le tout fut inscrit sur un registre spécial.
Puis la directrice lui promit qu'on ne l'abandonnerait pas , qu'on lui trouverait des protectrices, qu'on saurait fléchir le mauvais vouloir de sa famille, et, l'ayant consolée, la conduisit à un dortoir spécial, composé d'un très petit nombre de lits privilégiés, réservés a. X pensionnaires les plus dignes d'intérêt.
Madame Horny vint bientôt nous retrouver au parloir.
— Votre protégée, nous dit-elle, dort déjà à poings fermés, comme une bienheureuse. Elle avait grand besoin de repos ; la fatigue et les émotions de cette journée ont épuisé ses forces, ses faibles forces d'enfant gâtée. N'est-ce pas une enfant gâtée? — Oui, sans doute. — Il ne me faut pas longtemps pour discerner les qualités et les défauts d'un caractère féminin. Tant de femmes de conditions différentes, depuis les grandes dames tombées dans la misère jusqu'aux pauvres tombées dans l'abjection, se présentent ici et
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me racontent leur histoire, vraie ou fausse, sincère ou arrangée ! J'ai appris à connaître la société. Eh bien, voici mon jugement : la pauvre petite est honnête et bonne, mais bien peu préparée à gagner sa vie. Elle a toutes les naïvetés et les ignorances de la première jeunesse, et c'est tout au plus si elle ne jouerait pas encore à la poupée, malgré ses vingt ans sonnés, et ne croirait pas aux prodiges des contes de fées.
— C'est ainsi pourtant, ajouta-t-elle d'un ton pénétré de commisération, qu'on élève les jeunes personnes dans le monde bourgeois. Elles n'ont de goût que pour les bagatelles, les chiffons et les romans. Cela fait pitié 1 Clotilde Raj^son ne sait presque rien, et nous aurons certainement de la peine à la placer comme il faut, si nous ne décidons pas sa famille à lui tendre la main. Cependant, rassurez-vous, messieurs, nous y parviendrons;. nous en avons casé de moins habiles et d'une vanité qui les rendaient difficilement acceptables.
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Vous plaît-il, maintenant, de visiter nos dortoirs?
— Très volontiers, lui dis-je, mais permettez-moi d'abord de vous adresser une question.
— Je vous écoute. Interrogez-moi sans scrupule et révélez tout ce que je vous répondrai sans crainte de me fâcher. Vous me serez très agréable.
— Avez-vous eu ici quelques femmes dans une situation pareille à celle de mademoiselle Rayson ?
— Monsieur, nous avons reçue à l'asile de nuit des déclassés de tous les genres, de tous les états et de toutes les positions. Des femmes de lettres, des artistes, des institutrices, d'anciennes religieuses, des receveuses des postes, des pianistes sont venues nous demander à coucher pêle-mêle avec des blanchisseuses, des domestiques, des ouvrières et des mendiantes de profession. Parmi nos pensionnaires, quelques-unes ont décliné des noms
retentissants, très nobles et très connus. La marquise de Ser....ac avait, jadis, tenu un salon fréquenté dans le faubourg Saint-Germain. On se disputait l'honneur d'y être admis. Il n'y a pas six mois que la misère l'obligeait à se réfugier ici.
La comtesse de Pon...ieu a passé chez nous quelques semaines en attendant le modeste emploi que nous lui avons fait obtenir dans un établissement de charité privé. Elle avait aussi mené grand train ; ses équipages étaient splendides, sa richesse paraissait immense, lorsqu'en 1871, son mari, joueur de Bourse effréné, perdit en un seul jour la fortune et la vie. Je pourrais vous citer m.aintes preuves de la diversitéd'originedenospauvres recueillies.
Si vous assistiez à leur entrée, de sept à neuf heures du soir, vous distingueriez d'un coup d'œil à quelle classe elles appartiennent. Les unes se présentent timidement, parlent à voix basse ; les autres sont encore hautaines,
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ont le verbe haut et se drapent dans leurs robes fanées comme dans un manteau d'hermine. Si celles-là se taisaient, leurs toilettes éloquentes raconteraient leur passé. Elles n'ont plus le luxe, mais elles veulent en garder l'apparence.
Sur la soie râpée de leurs jupes, elles cousent des passementeries ternies, elles ont au cou et aux poignets des dentelles usées, et souvent elles n'ont pas de chemise sous ces loques prétentieuses.
Mon mari, qui les reçoit habituellement, respecte la manie de grandeur de ces illusionnées, et leur parle avec une déférence étudiée. Quand on les prend ainsi par leur faible, elles obéissent aisément aux règles de la maison. Les autres sont résignées à tout et n'ont jamais rien vu de plus beau que l'asile, ni rien connu de plus confortable : «: C'est beau disent-elles, comme un hôpital ! »
Madame Horny avait satisfait à toutes nos
demandes ; il lui restait à nous montrer, par le menu, l'établissement qu'elle dirige.
Elle se leva, quitta son cabinet, et nous précédant, un bougeoir à la main, descendit un escalier qui nous conduisit au rez-de-chaussée.
Commençons par l'indispensable, nous ditelle. Voici la cuisine de la maison.
Cette cuisine est une grande pièce carrelée, très propre, bien pourvue de tous les ustensiles nécessaires à la confection des aliments.
— Nous avons distribué, l'année dernière, grâce à ce fourneau économique, 1,371,000 portions, à des indigents de toutes les catégories, pensionnaires de la maison, ou venus du dehors, avec des bons.
Le compte des dépenses, en 1882, n'est pas encore arrêté, mais il ne donnera pas, je pense, un chiffre moins élevé. La misère ne diminue pas, et nous avons toujours à peu près le même nombre de détresses à soulager. Aussi, le fourneau ne chôme pa« un instant.
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— Ceci, reprit-elle en passant djins une étroite salle de bains et de douches, est un accessoire obligé de l'asile.
Je n'ai pas besoin de vous en expliquer la raison ; cela s'entend de reste. Mais s'il ne vous répugne pas d'avoir une idée de l'état de malpropreté inouïe dans lequel la plupart des réfugiées nous arrivent, jetez un coup d'œil sur nDtre « armoire aux reliques. »
Ce disant, elle souleva le couvercle d'une large caisse , où se trouvaient enfermé, en attendant un blanchissage urgent , du linge de corps, immonde, d'une couleur de suie, répandant d'infectes émanations.
— Ce sont d3S chemises que les inscrites de ce soir ont échangé contre des chemises blanches. Jugez par là de l'épouvantable dénûment de ces abandonnées et du service que nous leur rendons.
Nous montâmes au premier étage.
Dans un grand dortoir, éclairé par une veilleuse, reposaient sur des lits de camp gar^
nis d'une paillasse en varech , de draps et d'une chaude couverture, les femmes qui n'avaient pu présenter des papiers en règle, et que le règlement de la maison, conforme aux ordonnances de police, n'autorisait, par conséquent, qu'à passer une nuit à l'asile.
— Que deviendront demain ces infortunées ? dis-je à madame Horny.
— Je ne sais, fit-elle. Quelques-unes se procureront un certificat qui nous permettra de les garder pendant trois jours. Les autres?' Pauvres femmes, Dieu les garde ! Nos ressources sont bjrnées, et nous ne pourrions faire davantage pour elles sans retrancher quelque chose de la part de leurs semblables.
Ces vagabondes, que l'implacable misère devait dans quelques heures ressaisir dans ses terribles griffes, dormaient d'un sommeil de plomb. Peut-être, vouées aux privations incessantes, aux souffrances quotidiennes, à la faim, au froid, à l'in^somnie, éprouvaient-elles la sensation de bien-être que le voyageur harassé par une longue marche trouve dans
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une halte d'un moment. Ou plutôt, il semble que l'habitude de la douleur physique, qui forme les caractères passifs, endurcit l'épiderme et dompte les nerfs, les avait rendues indifférentes et même impénétrables à l'émotion dévorante et brûlante comme la fièvre, que donne au cerveau l'incertitude cruelle du lendemain.
Cependant, leurs visages au repos, d'une pâleur de cire, aux traits allongés, tirés, déprimés, accusaient fortement le mystère intime, le drame poignant de leur existence.
Ce dortoir du premier étage est dit provisoire ; celui du second s'en distingue en ce que les lits de camp y sont remplacés par des couchettes en fer, pourvues chacune d'un sommier et d'un matelas excellents.
Les pensionnaires y demeurent trois jours au minimum, souvent une semaine,parfois jusqu'à ce qu'elles soient en situation de quitter l'asile.
Le dortoir du troisième étage est réservé aux mères de famille et à leurs enfants.
Les mères, — et parmi elles quelques-unes récemment accouchées et renvoyées de la Maternité après les neuf jours de rigueur, — avaient leurs bébés auprès de leurs lits, couchés en de légers berceaux.
Les poupons vagissant, criant, pleurant leurs mères les caressaient, leur donnaient le sein, les apaisaient d'une goutte de lait et d'un baiser, heureuses de contenter, pour un jour, ces chers petits éphémères que la mort, plus miséricordieuse que sévère, les voyant chétifs et misérables, avait déjà résolu d'arracher à toutes les angoisses de la vie des faibles et des délaissés.
— On sait trop, nous dit madame Horny, ce que deviennent ces enfants. En naissant, ils sont condamnés à mourir et la plupart ne vivent pas un mois. Que feraient-ils au monde, d'ailleurs ? Il n'y a pas de place pour eux, n'est-ce pas ? Leurs mères ne peuvent les Qourrir, et, s'ils grandissaient, ils auraien trop de mal à rester honnêtes. Mieux leur vaut le néant, pour demeure, que le pavé de la rue !
Cette amère sentence, au fond si juste, termina notre entretien avec la directrice de l'Hospitalité de nuit.
Mon guide me donna rendez-vous pour le jeudi suivant.
■— Nous visiterons, me dit-il. Grenelle et Montparnasse.