LE TYPE. — LE SALON DE MARS
Lisez-vous quelquefois les comptes-rendus des tribunaux correctionnels, dans votre journal ?
— Oui.
— S'il en est ainsi, vous connaisssez déjà de réputation les célèbres bals de l'Ardoise et de la Victoire^ l'illustre Salon-de-Mars, et peut-être même la Brasserie européenne et le Café Chéri, perles rares — sinon précieuses — de Grenelle.
Mais je gage, de réputation seulement — car vous n'avez pas commis, vous ne commettriez pas, fût-ce au prix d'un trésor sérieux, j'en-
tends qui ne consisterait pas en obligations turques^ l'insigne folie d'aller seul, et la nuit, vous égarer dans ce faubourg lointain du Paris étrange.
Car est-il un trésor qui nous puisse consoler de la perte ou du bris d'un membre essentiel, d'un œil poché, d'une jambe désarticulée ou d'une poitrine défoncée par le coup de tête lancé — à la façon d'un bélier — par un coquin sournois ?
Or ce sont là-bas d'ordinaires accidents, des peccadilles, des faits divers qui n'intéressent personne et ne touchent que les victimes.
Piteuses victimes, dont volontiers l'on se moque ! Que diable allaient-elles faire dans cette galère?
J'avais ouï conter tout cela quand, malgré l'avis sage de mon guide, alors malade, et bien qu'il l'eût promis ne pouvant m'accompagner, je voulus seul tenter l'aventure.
Il en adviendra ce qu'il pourra, lui disje. Je visiterai Grenelle, par ce temps eu-
rieux de bals de nuit, parés, masqués et travestis.
— Je ne vous le conseille pas ; mais, si je ne vous ai pas dissuadé, prenez au moins un revolver
— J'aurai un revolver.
— Et n'y allez pas seul.
— J'aurai des amis.
Et je tins parole.
Précisément, je connais intimement quelques habitants de Grenelle; mon projet leur plut, et nous songeâmes aussitôt à nous déguiser. C'était indispensable.
Nous vêtir de longues blouses bleues dépassant les genoux, nous couvrir de casquettes à pont — et sur nos tempes ramener nos cheveux — ce fut l'affaire d'un moment.
Ainsi costumés, si nous ne faisions absolument illusion, il ne s'en fallait de guère.
Peut-être n'imitions-nous pas le « poisson » à s'y méprendre — on n'est pas parfait — mais déjà nous n'étions plus des types.
A ce propos, vous ai-je défini le type.''
En Voici le portrait, sans retouche, Lapince pinxit.
Le monsieur bien mis, rentier, employé, commis, bourgeois, que sais-je? — le déshérité de l'amour, en quête d'une bonne fortune, d'une conquête aisée, fourvoyé dans un bal populacier, voilà le type. Il entre, et dès le vestiaire, on le reconnaît. Il a l'air si bête et si naïf, si niaisement fat et gobe-mouches, le type!
Sans frais de galanterie, il devient presto le point de mire des agaceries de ces « dames » et par surcroit l'espoir de ces « messieurs. »
Avant que la soirée ne finisse, le type sera rançonné, dévalisé, berné, dupé, mieux encore, enchanté, si ce n'est pis.
Que l'on grave en relief, au fronton des bals publics, cette sentence plus terrifiante que le Mané, Thécel, Phares du festin de Balthazar : Ici, malheur au type! on n'en détournera pas le type infortuné.
Sans cesse averti par de sinistres exemples et toujours attiré par un mirage décevant de
jeunesse et de plaisir facile, le type abonde, le type est partout où le guettent — tels que de sombres araignées les insectes — la fille et le souteneur, la drôlesse et le scélérat — ligués contre lui.
C'est que le type est éternel, immuable, multiple, incorrigible comme les infirmités humaines qu'il personnifie: vieillesse, laideur, bêtise, passion.
— Dépêchons, me dit mon ami Avelot. Le bal du Salon de Mars, première manière, doit être dans tout son brio.
Surpris qu'un b:\l eut deux manières, comme la peinture de Raphaël :
— Qu'est-ce, lui demandai-je, que la première manière du Salon de Mars ?
— C'est le bal des militaires. Il ouvre à la nuit tombante et se termine à la retraite.
— Bon. Et la seconde?
— Vers dix heures, les danseurs de l'Ardoise refluent vers le Salon de Mars. Le bal change d'aspect, et, dans la même soirée,
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offre ainsi deux tableaux différents, très pittoresques, chacun en son genre.
Enfin le Salon de Mars nous apparaît, décoré d'attributs superbes, dans toute sa gloire. Sa large façade grecque, à hautes croisées cintrées qu'illumine le feu des lustres, jette dans la sordide rue Croix-Nivert un éclat magique. C'est bien ici le rendezvous... ô profane 1 qu'ai-je dit? c'est le temple où se rejoignent en de voluptueux ébats Vénus la blonde et Mavors le farouche, heureux de se reposer en elle des sombres horreurs du carnage. Ces drapeaux flottant au vent, ces écussons où des lauriers peints entourent les initiales R. F., ce sont pour les enfants de Bellone de flatteuses enseignes.
Ici, tout sourit, tout obéit, tout veut plaire à des militaires en joie. Les belles s'y disputent àl'envi leurs regards vainqueurs, et ils ne sauraient pousser un soupir qui ne soit aussitôt entendu et que n'exauce une femme, sensible aux séductions multicolores de l'uniforme.
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Mais d'où vient, ô muse des exploits héroïques, sévère Clio ! la tristesse empreinte sur le front ridé du vénérable contrôleur qui siège au vestiaire, et, d'un accent mouillé, nous réclame la faible somme de cinquante centimes ?
— Une énigme vivante, indéchiffrable, ce contrôleur ! Qui dira jamais son âge ? Il date peut-être de la Grande-Armée, et il a dû contempler la redingote grise du Petit Caporal. Mais, si antique qu'il soit, il l'est moins encore que son habit à la française, d'une coupe problématique, et que son jabot, marbré d'huile et de tabac à priser.
Sa tête, assiégée par de funestes pensées, tremblotte si fort, qu'on s'attend avec terreur à la voir tomber de ses épaules, d'où sans doute elle tomberait sans l'immense faux-col crasseux qui l'environne, comme un solide rempart une citadelle, et l'empêche de choir.
La douleur muette de ce vieillard râpé nous émeut et nous l'interrogeons d'une voix compatissante.
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Et voici qu'il nous dit :
— O jeunes citoyens, vous me voyez affligé de la décadence d'un bal qui eut ses jours de splendeur et de majesté et que délaisse la fortune inconstante. Naguère les plus beaux hommes de France, revêtus des plus magnifiques costumes, se pressaient dans cet asile du plaisir, de l'amour et de la vaillance. Lanciers au coquet chapska, dragons en verte jaquette, guides aux élégants brandebourgs, cuirassiers aux lattes sonores, grenadiers aux plumets séduisants, voltigeurs alertes, zouaves conquérants, héros de la cavalerie, de l'infanterie et de Tartillerie, tous venaient ici, sûrs d'y rencontrer Fanchon, Glycère ou Paméla, aimables hétaïres qu'ennoblissait le goût des armes.
Oh ! dans ce temps regretté, que de fêtes luxueuses ! que d'accords entraînants ! que de repas de corps! que de danses enchanteresses 1 Mais à quoi bon rappeler d'attristants souvenirs? que me sert de gémir? Il n'est plus de garde impériale, plus d'uniformes
brillants, plus do sous-offs irrésistibles. A peine, quelquefois, de simples griviers de la ligne, de petits riz-pain-sel, d'obscurs infirmiers pénètrent dans nos salons désolés. Un établissement voisin, l'intrigante brasserie Européenne, nous a ravi notre clientèle, la finefleur de l'armée française. O mortel ennui ! L'inconsolable vieillard se tut, et nous montâmes.
Alors ses paroles amèresme furent expliquées ; j'en compris le sens et la vérité.
L'illustre salon où plus d'un bataillon de danseurs et de danseuses pourraient se trémousser à l'aise a été coupé en deux par une cloison, et la moitié en est plongée dans une obscurité pénible, tandis que l'autre est presque déserte.
Ce n'est pas tout. Les grisailles dont jadis les murs étaient ornés sont déjà tout effacées par l'humidité des murs, en maints endroits tachetés de jaune. Ce n'est pas tout encore, le plancher n'est plus ciré, — s'il le fut jamais !
et la paille et la boue y font un moelleux et odorant tapis. Les troupiers y sont fort peu nombreux, mais les blouses et les bourgerons dominent.
Les femmes sont d'ignobles prostituées, au langage obscène.
Ça et là, Farfouillette de Grenelle, ou Filde-Fer du Gros-Caillou ont laissé leur signature au-dessous de leurs réflexions coutumières : Mort aux vaches ! etc. Sur les tables de bois sale, des consommations empoisonnées sont servies, et inspirée par le breuvage délectable du lieu, une femme chante :
C'est pas une plaisanterie, Faut que j'passe mon béguin ; J'suis pas jolie, jolie, Mais j'suis (coch....) tout plein.
Voilà pourtant ce que le Salon de Mars, naguère si fameux, est devenu : un repaire de filles éhontées et d'effrontés souteneurs.
Ainsi passent les vanités de ce monde ! Où de galants militaires déployaient leurs grâces belliqueuses se prélassent et s'éjouissent ks
pâles voyous des anciennes barrières, où resplendissaient de nobles livrées, garance, bleue, verle, orange, où miroitaient les butfleteries astiquées, où les sabres fourbis étincelaient, où rayonnaient les galons d'or et d'argent, où les éperons d'acier résonnaient, s'étalent impudemment les blouses et les bourgerons intacts et les inévitables casquettes à pont d'une populace dangereuse.
Vue de cette façon, par l'objectif du passé, la fête de nuit du Salon de Mars produisait en moi l'effet d'un cauchemar pesant.
L'orchestre même, l'orchestre, composé de gagistes de l'armée, ayant gardé mémoire des jours prospères du bal, l'orchestre obsédé, laissait comme à regret une musique soxnnolente s'exaler des violons et des pistons, des clarinettes et des trombones, ceuxci gonflés d'un souffle alangui, ceux-là touchés d'une main que nulle ardeur n'agitait.
— Partons, dis-je à mon guide, fuyons ce bal ruiné. Allons à la triomphante
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