LA BRASSERIE EUROPEENNE. — LE CAFE CHERI
Rivale éclipsante du Salon de Mars, la Brasserie Européenne, célèbre dans l'avenue La Motte-Piquet et aux environs, jette dans ce quartier silencieux et morne comme un vaste camp endormi, un éclat fulgurant et d'éclatantes sonorités.
L'insouciante, prodigue, brave et pimpante jeunesse de l'École militaire l'a élue pour son bal et son café préférés. — Tous les dimanches , heureuse permissionnaire de minuit ou de la nuit, elle vient s'y distraire de l'austère étude de la théorie et des laborieuses fatigues de l'exercice. Elle sait bien qu'en ce lieu charmant, éblouissant et qui lui est exclusivement consacré, elle ne trouvera pas de cruelles.
l88 PARIS ÉTRANGE.
Bien avant l'ouverture du bal, hs grisettes de Grenelle et du Gros-Caillou, de tout temps non moins amoureuses des militaires que ne l'était la grande-duchesse de Gérolstein, attendent, le cœur palpitant et déjà battant la chamade, leurs prestigieux danseurs. Il n'est point là de vulgaires pékins qui puissent disputer à nos soldats les faveurs des belles. Les calicots même, les élégants et coquets calicots en sont bannis et n'osent y paraître.
Assurés de leurs succès, fantassins et cavaliers, sous officiers et volontaires d'un an, se présentent au contrôle d'un air adorablement fat, la moustache en croc, le casque ou le shako penchés sur l'oreille, le bancal ou le sabre-baïonnette relevés à la « mousquetaire, » la bouche souriante, l'œil condescendant. Ils franchissent la porte d'entrée du bal, située au fond de l'estaminet, ils passent sous une voûte de drapeaux, et les voici dans une salle à panneaux dorés , et mirifiquement éclairée de plusieurs lustres — où nous les suivons.
Bientôt la salle où nos guerriers, mémoratifs des leçons du maître de danse du régiment , gardien vigilant du pas français , dessinent les figures chorégraphiques les plus orthodoxes, offre un spectacle chatoyant de couleurs variées, sous la lumière rouge du gaz, se mêlant, flottant, se rapprochant, s'éloignant, se rassemblant, se repoussant dans une chaîne sans fin de mouvements tour à tour ondu'eux, droits, circulaires, obliques, retenus, élancés, gracieux, martials, hardis ou prudents.
Il semble qu'on voit, sur la lentille d'une lanterne magique, s'agiter, passer et repasser, paraître et disparaître, remuant mécaniquement tous leurs membres et dessinant les plus bizarres postures, une foule de personnages falots, vêtus des étoffes multicolores et multiformes dont les pantins de tous les pays. Punch ou Guignol, Polichinelle ou Gringalet sont habillés !
Mais quel bruit inusité entraîne la masse des danseurs et nous-même en un coin du bal }
Une querelle divise, brouille, met en colère deux frères d'armes, deux futurs ennemis.
Amour, tu perdis Troie 1 et c'est de toi que vint Cette querelle envenimée...
Une femme, sanglotant à l'écart, a été la cause involontaire de la rupture. Deux héros, séduits par ses appas, Tun marchis d'artillerie, l'autre fourrier d'infanterie, se disputaient son cœur, et ne voulant appartenir qu'à un seul, c'est le fantassin qu'elle a choisi.
Inde irdB l et demain , peut-être , demain matin, à l'aube, dans le manège de l'École militaire, ces preux répandront leur sang sur l'arène sablée pour cette dame de beauté.
Car les choses sont devenues graves. Les attaques ont commencé ; des affronts mortels ont été reçus. Le bouillant « marchis », prenant son bock d'une main terrible, en a lancé le contenu sur le fourrier, dont la figure ruisselle de bière mousseuse. Et le fourrier , prompt à la riposte, a vidé son verre de vin chaud sur le champion de la cavalerie. Des
mots blessants , insultants , affreux , sont échangés en même temps que ces voies de fait liquides.
Autour des adversaires se pressent, d'un côté, les artilleurs, de Tautre, les lignards. On parvient non sans peine à les séparer, mais ils cèdent à l'espoir de se trouver sur le terrain pour un duel meurtrier.
Ici le chœur s'écrie:
— Il ne sera pas dit que l'orgueilleuse artillerie triomphera sans combat de la ligne intrépide ! Non ! non !
Et là:
— Jamais l'artillerie n'abdiquera devant les fantassins provocants. Non ! non 1
— Ceux-là se croient forts parce qu'ils sont grands. On verra bien !
— Ceux-ci se croient malins, parce qu'ils sont petits ! Mais attendons un peu !
Des deux parts, on fait le serment de se venger, et une mâle résolution se lit sur les visages irrités.
Mais dès que le marchis vexé et le fourrier
favorisé sont partis, les danses recommencent, les quadrilles se reforment, les polkas et les valses tournoient de rechef, et les représentants de tous les régiments de France se coudoient fraternelhment et sans rancune.
— Vous convient il d'aller maintenant au bal de l'Ardois:? dis-je à mon guide au sortir de la Brasserie Européenne.
— Trop tard ! me répondit M. Avelot. En ce moment, le bal de l'Ardoise et celui de la Victoire sont fermés. Les danses ont cessé, faute d'amateurs, et les danseurs sont partis pour d'autres exploits. Si vous m'en croyez, vous ne regretterez pas cette circonstance. Qu'auriez-vous observé dans ces lieux mal famés, sinon ce que vous avez déjà vu ailleurs et décrit plus d'une fois pour vos lecteurs? C'est un principe littéraire, qu'il faut se garder de se répéter, n'est-il pas vrai?
— Vous avez raison. Cependant, je n'aurais pas été fâché de contempler de près les aimables drôles dont la Gazette des Tribu-
nciiix m'affirme souvent que ces endroits sont remplis.
— Qu*â cela ne tienne ! Nous allons retrouver ces messieurs au café Chéri.
— Où cela?
— Là-bas, ce point lumineux, à la jonction des rues Cambronne et Croix-Nivert 1 C'est le café Chéri.
Nous n'avions qu'à marcher droit devant nous.
A l'extrémité de l'avenue de Lowendal, la place Cambronne semble, les jours de fête et de bal de nuit, un phare rayonnant dans les profondes et menaçantes ténèbres des boulevards extérieurs.
Et de fait, c'est un phare pour les rôdeurs sinistres etles noctambules, songeursma'faisants.
C'est un phare dont la clarté guide vers leurs misérables plaisirs, dans les cabarets et les estaminets borgnes, tous les fuyards de l'usine et de la fabrique, se consolant de l'oisiveté par la noce.
Ils sont nombreux, trop nombreux ces déserteurs maladifs et affolés dans ce faubourg laborieux, où la fumée des cheminées immenses met au ciel une teinte de plomb permanente et que le martellementdes forges et le grincement des machinas emplissent d'un bruit cyclopéen inextinguible.
C'est un phare aussi pour les malheureuses qu'une implacable nécessité jette dès la brune, par tous les temps, qu'il pleuve, neige ou vente, sur le chemin où, chantonnantes pour se donner l'air insouciant, elles guettent les passants attardés. Quand leurs mains se glacent et que leurs jambes se dérobent, elles vont à la hâte réchauffer leurs membres engourdis chez les marchands de vin de la place et puiser dans un verre de troix-six la force d3 recommencer leur triste besogne.
Rôdeurs, ouvriers sans travail, filles perdues sont à l'heure où nous arrivons rassemblés au café Chéri, où les attire la modicité du prix des consommations. Quelquesuns, fatigués de leurs courses errantes»
PARIS ETRANGE. IÇs
dorment la tête couchée dans leurs bras croisés sur la table. D'autres, groupés, sont à l'inverse extrêmement animés et parlent avec volubilité, bien qu'à mi-voix, pour n'être pas entendus de leurs voisins. Que peuvent-ils se dire? A en juger par leurs visages ternes, leurs regards soupçonneux et durs, leurs ris méchants, ils n'ont rien d'innocent à se communiquer.
Ici une femme et des enfants entourent un ivrogne affaissé, le chef de la famille, qui vient de gaspiller sa paie. La femme et les enfants ont devant eux des verres et des bouteilles vides, et boivent à leur tour, par imimitation, pour avoir leur part d'ivresse.
La femme dit à son mari :
— Au moins, s'il n'y a rien à boulotter demain, à la maison, tu n'auras pas bu toute la € galette » à toi seul, lâche, fainéant 1
Lui, il ouvre tout grands des yeux noyés, éteints, vagues, et il ne voit devant lui ni sa femme ni ses enfants. Il ne sait pas où il est, ni ce qu'il fait; il est mort.
Ça et là, des marchands de gâteaux secs offrent leurs friandises et font de maigres recettes. Les marchands de bijoux faux auraient plus de succès, mais l'argent manque pour acheter leur camelotte dorée. Pourtant que de convoitises visibles éveille chez les femmes la contemplation des boucles d'oreilles, des bagues, des boutons de m.anchettes luisant dans les cases de velours grenat ! Elles se donneraiantpour une de ces bagitelles.