‹ Paris étrangeChapitre 16 sur 22 · LES CLIENTS DE LA COUR DE ROME · texte numérisé non relu

LES CLIENTS DE LA COUR DE ROME

Cependiint de bizarres personnages sont entrés au café Chéri, où leur arrivée a produit une énorme sensation. C'est qu'en effet ils sont curieux, si curieux, qu'on ne peut se lasser de les dévisager et d'étudier en détail les singularités de leurs déguisements.

— Sont-ce des masques de bal travesti ?

— Nullement.

— Voici, m'explique Avelot, le contingent de la Cour de Rome.

— Qu'est-ce que la Cour de Rome ?

— Ce titre désigne une très vaste maison, sise dans le haut de la rue de Vaugirard, où logent bon nombre de charlatans, bateleurs, camelots, virtuoses ambulants, qui encombrent

les places de Paris à cette époque de Tannée. Ils vont se reposer ici quelques instants avant de retourner chez eux.

Je fixais attentivement ces orateurs popu» laires, ces artistes nomades, si éloquents, si entraînants, si merveilleusement doués, que leur renommée, loin de s'épuiser avec le temps, grandit sans cesse, et que la foule, toujours blaguée, trompée, et tout de même charmée par leurs paroles menteuses, mais captivantes, se presse autour de leurs tribunes et leur prodigue ses gros sous.

L'un d'eux, le père Perrodin, dit le Sauvage^ étalait un costume d'une magnificence éblouissante. Une tunique de velours, pailletée d'or et d'argent à profusion, l'habillait jusqu'aux genoux. Il avait aux jam.bes de superbes bas rouges et aux pieds des babouches orientales d'un luxe improbable. Sur sa poitrine, de longues et brillantes chaînes métalliques tenaient suspendues de riches décorations, présents de toutes les cours inconnues de l'Afrique centrale. Au côté droite

il portait, attaché par une boucle à un ceinturon de cuir de Russie, constellé de diamants, un cimeterre orné de pierreries, don authentique d'un nabab du pays de Dahomey. Enfin, sur son chef, un diadème semé d'émeraudes et de topazes dominait sa longue chevelure noire et frisée, et le plaçait ainsi à son rang, au niveau des têtes couronnées auxquelles il avait jadis vendu — en amical confrère — la pâte à rasoirs du Sahara.

— Le père Perrodin, me dit Avelot, est un négociant des plus remarquables. Il fabrique et vend depuis vingt cinq ans son infaillible pâte du Sahara, et grâce au produit de cette industrie, il a pu élever une véritable progéniture de mère Gigogne. Deux fois marié, il n'a pas eu moins de vingt-cinq enfants, dont la plupart se portent fort bien. Si les théories gouvernementales de la Convention nous régissaient, ce prolifique citoyen ne mériteraitil pas une subvention nationale ?

— Oui; mais nous vivons sous l'empire des doctriaes de Malthus, et le physical res-

treint est un dogme en notre pays. Les économistes auront beau nous reprocher de ne pas peupler, j'ai bien peur que le gouvernement ne se décide pas de si tôt à venir en aide aux ménages féconds.

— Et ce sont les ménages pauvres qui sont les plus féconds.

— Naturellement. Rappelez-vous cet aphorisme de Diderot : « Farire un enfant est le seul plaisir qui ne coûte rien ! »

— Dans l'instant même où l'on en jouit?

— Les prolétaires ne voient jamais plus loin qu3 cet instant-là.

— Les collègues du père Perrodin, sans être autant que lui brillants, avaient cependant de très cocasses et de très jolis oripeaux. Celui-ci portait le chapeau pointu enrubané et rehaussé de configurations célestes, ainsi que l'ample robe azurée des astrologues divinateurs. Celui-là se pavanait dans un justaucorps fleurdelisé à la mode du seizième siècle.. Un autre,ayant emprunté son costume

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au moyen-âge, n'avait pas trop vilaine tournure en contemporainde Charlemagne. Enfin, quelques-uns étaient tout simplement déguisés en « gentlemen »

Que pensent ces bohèmes, acteurs insouciants d'une pièce joyeuse, qui semblent se promener dans la vie pour se moquer des humains naïfs et les tromper en les amusant? Se peut-il qu'ils ne soient pas aussi gais qu'ils le paraissent? Au fond de leurs coupes enchantées, trouvent-ils parfois un peu d'amertume?

Mon Dieu ! oui, lecteur.

Le père Perrodin se plaint de n'avoir pas la fortune d'un inconnu fastueux qu'il nomme M. Flambant, et qui, sur nos places, se plaît par ostentation, devant le public ébaubi, à plonger son bras jusqu'au coude dans une soupière pleine de pièces de cent sous!

— Un imbécile, ce Flambant; mais quel chic, quel pallas ! Un carrose, un vrai carrosse de la cour, où jadis Louis-Phi-

lippe a fait voiturer les maires ruraux, un carrosse à quatre chevaux fringants — à laquais, et par dix lanternes illuminé — lui sert de siège pour dominer et attirer le « trêpe » (la foule).

— Sans doute, père Perrodin, dit un ami consolant; mais le Flambant ne saura jamais faire une postiche (une harangue) comme vous.

— Ni comme moi, reprend un collègue ; je n'ai pas mon pareil, je m'en flatte, pour débiter un « comtois ». Je suis sûr de mon effet; les badauds m'achètent tout ce que je veux.

— Même tes cartes transparentes, qui ne sont pas transparentes ?

— Surtout mes cartes. C'est mon meilleur article. Tant pis pour les amateurs de pornographies, s'ils se laissent attraper par mes boniments.

— C'est égal, l'année est mauvaise ! La bonne aventure ne réussit plus.

— Ni la somnambule extra-lucide qui

sait le présent, devine le passé et prévoit l'a* venir.

— Ni le verre d'eau magique où les tourlourous venaient admirer la physionomie fidèle de leurs payses.

— Ni le savon arabe à détacher !

— Ni la poudre de gazelle du Turkestan qui fait repousser les dents et arrête la chute des cheveux.

— Ni la loterie, où l'on risque de ne jamais gagnar un petit lapin blanc !

— Ni le portrait fait à la minute, au moyen d'un cis2au savant, pour ceux qui n'aiment pas la photographie !

— Ni... Ni...

Mais nous en avions assez entendu de ces lamentations chagrines, toutes modulées d'après ce motif fatidique : les affaires ne vont pas !

Et, nous répétant philosophiquement, après le bon Horace, que nul ici-bas n'est content de son sort, nous avions quitté le magnifique café Chéri.

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