‹ Paris étrangeChapitre 17 sur 22 · LES GARNIS. — LES MENDIANTS · texte numérisé non relu

LES GARNIS. — LES MENDIANTS

Ce matin-là, M. Lapince m'attendait à son poste de prédilection : au café de l'Horloge, en face du Palais.

Il n'était pas seul.

Un étranger lui tenait compagnie, dont la mise correcte, le veston court de drap rayé, le faux-col raide, la cravate croisée, la tournure grave, empesée, flegmatique, indiquaient suffisamment la nationalité. Anglais de la tête aux pieds, le gentleman avait une bonne grosse figure, encadrée de favoris blonds, méthodiquement taillés, tout à fait ouverte et joviale.

M. Lapince nous présenta l'un à l'autre.

— Sir Naseby, dit-il, philanthrope et mil-

lionnaire, deux professions qui ne s'excluen^ pas. Il pouvait jouir en paix d'un immense estate dans le Lancashire, et s'est pris soudainement d'une belle tendresse pour l'humanité en général, et pour les mendiants parisiens en particulier. Il se propose de visiter aujourd'hui ces mendiants, auxquels il compte offrir prochainement un logement, des meubles et des rentes.

Sir Naseby nous dit en soyriant :

— Mes projets ne sont pas si vastes. Ceux que vous me prêtez dépasseraient ma fortune. Je désire seulement fonder à Paris, mon pays d'adoption, une maison de retraite, un hôtel des invalides, pour le plus grand nombre d'éclopés possible. Cela me fâche de voir la plus jolie capitale du monde, la plus spirituelle et la plus généreuse, si pleine encore de boiteux, de manchots, d'aveugles, de culs-de-jatte, qui tendent la main aux passants, et transforment certains quartiers — les quartiers riches surtout — en véritable cours des Miracles. Le spectacle d'infirmités

hideuses et de plaies horribles est répugnant et provoque plutôt le dégoût que la pitié. Je crois qu'il serait digne d'une ville civilisée et d'une bonne police de ne pas permettre de pareilles exhibitions, et de ménager tout au moins la délicatesse des femmes et des enfants. N'avez-vous pas depuis trente ans passés une Assistance publique bien pourvue? De quoi vous sert cette institution, si elle ne peut vous délivrer d'une épouvantable mendicité!

— Pardon, dis-je à l'étranger. Votre taxe des pauvres, équivalente à notre Assistance publique — la poor rate — date, je crois, du temps de votre reine Elisabeth, du seizième siècle, et je ne sache pas que l'Angleterre, après trois siècles de charité officielle, soit absolument débarrassée des importunités effrontées des mendiants. Cependant vous dépensez environ 350 millions par an pour vos indigents, et nous ne donnons pas aux nôtres le tiers de cette somme. Le revenu de l'Assistance publique parisienne n'est guère

plus que de 20 millions. Londres a, j'imagine, une somme bien plus considérable à sa disposition, et ne s'en porte guère mieux.

— Ne mettons pas en tout ceci d'amourpropre de clocher, reprit sir Naseby. Tout n'est pas parfait dans ma patrie, et Londres a, j'en conviens, de grands défauts que vos écrivains ont beaucoup exagérés. Les Français qui parlent de l'Angleterre ne gardent jamais un juste milieu : ils sont louangeurs à l'excès ou critiques acerbes, ils n'y voient que de l'excellent ou du pire. J'ai lu l'emphatique déclamation que votre célèbre Ledru-Rollin a intitulé poliment: De la Décadence de r Angleterre. C'est un éloquenttissu d'observations superficielles qu'il serait facile de faire sur tous les pays du monde.

Quoi qu'il en soit, notre exemple ne doit pas vous servir d'excuse. Paris est si beau et si agréable qu'on voudrait qu'il fut sans imperfections.

Que votre conseil municipal, si l'Assistance publique n'est pas assez riche pour enfermer

tous les culs de-jatte, les manchots, les boiteux et les aveugles qui courent les rues, nous demande une contribution supplémentaire ; nous donnerons notre argent de bon cœur. Mais, de grâce, qu'on nous ôte la vue des moignons violacés, des yeux sanguinolents, des doigts crochus, des paralytiques marchant à quatre pattes ! — Il n'est rien de plus révoltant ni de plus honteux que l'étalage toléré de ces horreurs physiques.

Il nous fallut avouer que sir Naseby avait raison.

— Maintes fois, observa M. Lapince, la police s'est occupée des mendiants, et l'histoire de Paris, pour ne parler que de cette ville, est remplie des arrêts sévères que les prévôts et les lieutenants criminels au Châtelet ont rendus contre eux. Jadis ils pullulaient, protégés, du reste, et presque entretenus par la charité mal entendue des communautés religieuses. On les retrouvait dans tous les crimes, dans tous les attentats dont Paris était journellemont le théâtre redou-

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table. Aujourd'hui même ils sont encore extrêmement dangereux, comme tous les gens sans moyens réguliers d'existence et sans aveu. Cependant, il faut convenir que le nombre en diminue constamment. Moins inventifs ou plus timorés que leurs devanciers, ils n'oseraient pas simuler une maladie, une blessure, une infirmité pour obtenir une aumône.

Au temps de Louis XIII, quelques-uns de ces misérables se firent lépreux pour entrer dans les maladreries, et il fallut qu'une ordonnance de ce prince dénonçât leurs fraudes et les menaçât d'un terrible châtiment. Bien mieux, en 1596, deux ordonnances successives du « bon roi » Henri IV, en date du 29 août et du 24 octobre, enjoignirent à tous vagabonds, gens sans maîtres et sans aveu, et à tous pauvres valides qui restaient à Pa„ ris, d'en sortir dans les vingt-quatre heures, et de se retirer chez eux aux lieux de leur naissance — à peine d'être pendue et étranglés sans forme de procès, — et ordonnèrent

en outre, afin qu'ils fussent reconnus à l'avenir, qu'ils seraient rasés.

Quelle terreur devaient inspirer les truands et les malingreux pour qu'on fut obligé de déployer contre eux une pareille sévérité !

— Vos rois étaient trop rigoureux, dit sir Naseby, mais ils avaient raison de réprimer la mendicité. Ne pendons pas les mendiants, mais employons ceux qui sont valides et enfermons ceux qui sont horribles. Ces mesures concilieront tout : l'intérêt de ces malheureux et l'intérêt social, et le scandale de leur présence cessera.

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