‹ Paris étrangeChapitre 18 sur 22 · L'N GARNI DANS LA RUE MAITRE- ALBERT · texte numérisé non relu

L'N GARNI DANS LA RUE MAITRE- ALBERT

Tout en causant ainsi d'une façon, à mon avis, intéressante pour nos lecteurs, nous étions arrivés rue Maître Albert, devant le numéro 17.

— Je vais, nous dit M. Lapince, vous montrer l'une des maisons garnies les plus fréquentées de ces messieurs.

Deux mots tout bas chuchotes à l'oreille de la propriétaire de l'hôtel nous acquirent immédiatement les bonnes grâces de cette aimable personne. Elle se mit à notre disposition et s'offrit à nous guider dans son immeuble.

Le n^ 17 de la rue Maître-Albert est une bâtisse massive, reste d'un hôtel aristpcra-

tique ou d'un couvent transformé depuis la Révolution. C'était même, assure mon guide, une dépendance du château que la reine Blanche, — Blanche de Navarre, seconde femme de Philippe de Valois, — fit construire au quatorzième siècle, rue du Fer-à-Moulin. Peut-être 1 Mais si je n'ai pu vérifier ce point contestable d'archéologie, il n'importe guère à notre sujet.

Ce qui est certain, c'est que l'escalier monumental garde quelques traces d'une splendeur passée. La rampe est en fer artistement ouvragé. Au sommet des pilliers, au centre des voûtes gothiques s'épanouissent de fines sculptures, et les fenêtres sont arrondies en ogives.

La maison contient 104 lits, répartis en une douzaine de chambrées... Vaste est la maison et pas un pouce n'en est perdu. Un trou béant, entre le mur et l'escalier est une chambre. J'y vois un lit. Un homme habite ce trou. Une lucarne l'éclairé, ouverte au vent, à la pluie, aux raffales glacées.

— Pendant l'hiver, vos locataires ne la ferment-ils pas ? — Et la « dame » de l'hôtel nous répond: Bah! ils ne sont pas si délicats!

Une chambrée, c'est douze lits, couchettes de soldats se touchant presque, et sur ces lits une loque en laine, et dans ces lits quelque chose comme des draps. Il est onze heures, la plupart des lits sont vides : les oiseaux de nuit ont déniché. Pourtant, quatre ou cinq individus sont encore enfouis dans leurs « poussiers » ; de maigres hardes, une blouse, un pantalon de toile bleue, une veste usée, étendus sur eux pour boucher les trous de la couverture.

— Ceux-là font la noce depuis trois jours, nous explique l'hôtesse ; ce matin, ils ont mal aux cheveux.

— Dites plutôt qu'ils passent leur temps à rôder pour trouver l'occasion d'un mauvais coup, dit l'ex-agent, qui les observe attentivement.

— Et je pense, in petto, que l'hôtesse et

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l'agent ont probablement raison tous les deux, leurs suppositions n'étant pas contradictoires.

De vigoureux gaillards, ces dormeurs attardés ! maisquellesphysionomies effrayantes ! Leurs visages verdâtres, bouffis, aux yeux clignotants, les font ressembler àdes asphyxiés couchés sur le zinc de la Morgue. L'air qu'ils respirent, alourdi de fétidités, les assoupit mollement, paralyse leurs nerfs , éteint en leurs cerveaux la faible lueur, de raison et de sentiment qui peut-être y brillerait encore dans une atmosphère moins malsaine.

En ce moment, la volonté est en eux étouffée. La pensée de secouer leur torpeur, d'être énergiques, résolus et forts, ne peut même pas leur venir. Ils éprouvent l'indomptable impuissance d'agir que doivent ressentir les suicidés par le carbone, lorsque les vapeurs du réchaud ont rempli les cellules de leurs poumons. Ils sont contraints à la paresse stupide. Pour les éveiller, il leur faudra la secousse d'un verre brûlant d'eau-de-vie...

Nous gravissons un second étage, puis un autre, puis un autre encore, nous touchons au toit, et partout, dans chaque coin de cette maison, d'une régularité immonde voulue, nous trouvons une chambrée pareille, foyer d'infection suffocante et de misère inouïe.

— Et quels gens habitent ces taudis ? demandons-nous à l'hôtesse.

— Un peu de toutes les sortes. Des mendiants, des vagabonds, des lipctes et des bigorniaux, c'est-à-dire des Limousins et des Auvergnats ; ces derniers, quelquefois par économie, pour faire un « sac » qui leur permette de s'établir marchands de ferraille, brocanteurs ou charbonniers. Quand ils sont devenus riches, quelques-uns retournent au pa^s où ils achètent un lopin de terre.

— • Combien vos locataires paient-ils?

— Trente centimes par nuit.

— En avez-vous beaucoup ?

— Tous les soirs à huit heures, la maison est pleine ; nous refusons du monde. Nos habitués retiennent leur lit à l'avance^ sortent

ensuite, et rentrent pour se coucher entre dix heures et minuit. Mais nous avons aussi des locataires sérieux 1

— Que voulez-vous dire ?

— Oui, des gens bien tranquilles, pas ambitieux...

— ■ On vous croit — sans peine.

— Qui habitent chez nous depuis vingtans et n'ont jamais un sou de dette.

— Bien ; mais de quoi vivent-ils, ces prodiges d'honnêteté et de désintéressement?

— Oh! Ton ne sait pas au juste, vous comprenez. Ça bibelotte, ça mendie, ça fait des « trucs » où le bon Dieu perdrait son latin. Avec ça, malin comme des singes. Pas mèche que la police les attrape ! On en arrête bien quelquefois pour vagabondage, mais on les relâche tout de suite, parce qu'ils disent que ça leur est égal d'être en prison, vu qu'ils sont couchés, nourris et habillés aux frais du gouvernement, et que c'est plus agréable que de travailler. Ce sont tout de même de bons

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garçons, qui ne font de tort à personne, n'estce pas ?

Quand ils vont dans les églises, dans les endroits comme il faut, c'est tant mieux pour eux si des gens si riches qu'ils ne connaissent seulement pas leur fortune, leur font la charité de quelques sous.

L'hôtesse ayant tout dit, il nous restait à la remercier ; ce que nous fîmes volontiers.

— Cette maison extraordinaire n'est pas seule de son espèce, nous dit M. Lapince. Nous allons maintenant, si cette excursion vous plaît, nous diriger vers la rue de la Parcheminerie.

us ET COUTUMES DES MALFAITEURS. — l'hOTEL ROBINSON.

La complaisance parfaite que la maîtresse de l'hôtel de la rue Maître-Albert avait mise à nous montrer les singularités de ses garnis m'avait beaucoup surpris.

Chemin faisant, je le dis à mon guide.

— Ne vous étonnez pas, répondit M. Lapince. Cette dame et moi nous sommes d'anciennes connaissances. J'ai souvent exploré minutieusement ses chambrées, ouvert ses placards, regardé sous ses lits, décousu ses paillasses, quand, en ma qualité d'agent de la sûreté, je cherchais chez elle un gredin ou des objets volés qu'on supposait y être cachés. Les garnis de cet ordre sont fréquentés

autant par les fagots que par les mendiants.

Sir Naseby tirait déjà de sa poche l'inévitable French and english dictionnary dansl'intention d'y chercher une explication rationnelle du mot fagot, lorsque M. Lapince reprit en riant :

— Laissez votre dictionnaire, sir Naseby. Les fagots dont je parle ne sont pas les morceaux de bois que votre livre indiquerait, mais^ en argot de police, de vieux scélérats que plusieurs années de séjour dans nos prisons centrales de Poissy ou de Clairvaux ont incomplètement corrigés, ou même brillamment développés. Nous attribuons la plupart des vols importants commis dans Paris à ces messieurs, ce qui nous oblige à nous tenir au courant de leurs habitudes. Nous savons où ils mangent, où ils s'amusent et où ils logent, et les propriétaires des maisons qu'ils honorent de leur clientèle sont absolument à notre dévotion. Les ordonnances de toutes les époques et surtout celles de 1778 et de

1780, qui sont encore en vigueur aujourd'hui, sont formelles à cet égard.

— Fort bien ! dit sir Naseby ; mais est-il possible que des coupables reviennent aux endroits qu'ils sont accoutumés d'habiter et où on ne peut manquer de les prendre ?

— Ils y reviennent fatalement. Il n'y a pas d'êtres plus routiniers, moins inventifs, plus aveugles que les malfaiteurs de profession. Je pourrais vous donner les preuves les plus curieuses de leur imbécilité naïve. Leurs ruses sont enfantines et si bien cousues de fil blanc qu'il suffit presque toujours d'en' prendre le contre-pied pour trouver la vérité.

Quand nous les interrogeons, leur premier souci est d'abord de mentir. Ils nous donnent un faux nom, un faux état, une adresse inexacte. Et deviniez ce qu'ils imaginent? Le nom, l'état, l'adresse que nous inscrivons, sont quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent ceux d'un de leurs proches parents^, d'un beau-

frère, d'un oncle, d'un cousin. Comme c'est ingénieux!

Ainsi du reste. Après un crime signalé, ils essaient d'abord de se cacher. Ils ont peur du garni, où il faut laisser son nom, sa profession, l'adresse de son dernier domicile, montrer des papiers.

Alors ils ne se couchent pas tous les jours dans un lit, sous un toit. Trop las, ils s'affaissent sur les bancs de nos boulevards, des jardins publics, autour des musées, — et vous, passants, jetant un regard distrait sur leurs figures pâlies et leurs vêtements fripés, vous vous demandez ce qu'ils font là.

Là, ils attendent la nuit, pour errer de rue en rue, de caboulot en caboulot, à l'affût d'un méfait hasardeux.

Parfois nous perdons leur piste. Mais nous ne nous tenons pas pour battus ; nous les guettons auxrendez-vous, où, toujours surpris, ils reparaissent toujours par habitude, par besoin aussi de revoir un associé, une maîtresse, un être humain qui ne les repousse

pas. Ils ont des retraites préférées, bien connues de ceux qui les « filent ». L'été, ils vont dormir au frais sous l'arche d'un pont, l'hiver en des carrières abandonnées... Nousles prenons là, et ils achèvent leur somme, interrompu par une arrestation, dans un cachot du Dépôt de la Préfecture.

Telle est l'existence tourmentée des malfaiteurs. Comme le lièvre du Fabuliste,

Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite. Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers...

Mais voici l'hôtel Robinson.

Sis au n^ 28 de la rue delaParcheminerie, cet hôtel est d'une propreté sordide, moins désagréable à l'œil et à l'odorat que l'immeuble de la rue Maître-Albert. Le loyer d'un lit y est aussi plus élevé : il en coûte trente-cinq centimes par nuit. Les chambrées ont dix ou douzes couchettes en fer ou en bois et sont pleines en toute saison ; la maison entière abrite environ quatre-vingts locataires.

A l'heure où nous le visitons, l'hôtel est à peu près vide, et les habitants qui s'y trouvent encore sont déjà levés et s'apprêtent à le quitter. Notre arrivée paraît les surprendre, les gêner, et ils nous regardent, ils regardent M. Lapince, surtout, avec une certaine inquiétude.

De ces pauvres diables, les uns ont des cheveux blancs, les autres sont des jeunes gens de vingt ans à peine. Tous sont mal couverts de pauvres haillons bourgeois, rapiécés, usés jusqu'à la trame. Chez ceux-ci et chez ceux-là, la physionomie a le même caractère d'étiolement maladif, de passivité inerte et de sournoise bassesse. Ils mendient des pieds à la tête, par les yeux baissés et suppliants, par l'échiné courbée, par la feinte humilité de tout leur corps décharné et squeletteux.

Un homme de soixante ans s'approche de Sir Naseby, dont la tenue élégante l'a sans doute particulièrement frappé, et lui tend une brochure à couverture et marges grais-

seuses, limée aux bords par le frottement continu des poches où elle est généralement enfouie.

— C'est, lui dit notre homme d'un ton assuré, une composition poétique d'un auteur tombé dans l'infortune, moi-même, ancien professeur au collège de C... et lauréat d'académie en 1840. Que sa Seigneurie daigne parcourir ce volume ; elle se sentira touchée de pitié pour un malheureux affligé des plus injustes calamités. Il y a, noble gentleman, trois jours que je n'ai fait un repas.

Sir Naseby, perplexe, se tourna vers notre guide, d'un air interrogant.

M. Lapince souriait malicieusement.

— S'il vous plaît, dit-il à l'étranger, d'exercer votre générosité en faveur de ce poète déchu et affamé, faites-le! Mais sachez d'abord que votre secours deviendra dans quelques instants la propriété des marchands d'absinthe du quartier. Monsieur est un client fidèle de l'académie... de la rue Saint- Jacques.

Sir Naseby remit cependant à l'hôtesse une somme d'argent, destinée à nourrir pendant un mois le pauvre nourrisson des muses.

Il commençait ainsi son œuvre de charité philanthropique.

La vue des tristes maisons que nous visitâmes rue de la Huchette, rue Saint-Victor, rue des Boulangers, aux alentours de Saint- Julien-le-Pauvre, l'aftermit dans sa résolution d'ouvrir, aussitôt que possible, un asile aux mendiants invalides.

Tel hôtel, rue delà Huchette, demeure des prostituées, n'a, à chaque étage de son étroit escalier de pierre, qu'une cellule exiguë dont la porte ne ferme pas.

Tel autre a des chambres sans fenêtres; tel autre n'a que des fenêtres sans carreaux ou bardées de papier.

Il ne se peut concevoir rien de plus affreux que ces réduits orduriers, fangeux, décrépits, de mendiants, de vagabonds, de filoux, d'ivrognes ou d'infâmes.

Puissent bientôt ces maisons insalubres tomber sous la pioche des démolisseurs!

Puisse la sombre engeance qui s'y blottit disparaître !

Puissent nos édiles se rappeler constamment qu'assainir Paris, c'est le moraliser 1

BATIGNOLLES-GLICHÏ

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