INTRA ET EXTRA-MUROS. — LA ROUTE DE LA RÉVOLTE
Aux no"* 240-242 de la rue Marcadet, un mur de planches enclôt un champ, vaste, inégal, crevé de trous, bossue de tumulus, tas d'ordures amoncelés et recouverts de végétations parasites ; ici l'herbe et des arbustes rabougris poussent librement, là, se voient quelques carrés maigres de choux et de légumes.
Au fond de ce champ s'étend une rangée de bâtisses en plâtras, hautes de deux mètres, attenantes l'une à l'autre, séparées par de minces cloisons, à portes numérotées. C'est
la cité Lérêque, habitée par les chiffonniers de Montmartre.
Chaque logement est composé d'une chambre étroite, noire, puante, sans autre meuble qu'un grabat de sangle et quelquefois un escabeau.
Mais ces bâtisses sont en plaine, près des fortifications ; l'air y circule, en emporte au loin, en dissipe partout les poisons de sorte que, sortant de leurs masures immondes, les habitants peuvent rafraîchir, alléger leurs poumons chargés d'inhalations brûlantes et lourdes.
La cité Lévèque, aux abords de la banlieue, dans la grande largeur de la campagne où elle s'assainit, fait moins de mal à voir que la rue Sainte-Marguerite et la cité Dorée, au milieu des faubourgs populeux de Paris.
Nous la visitâmes un dimanche ; le soleil, roux dans un ciel gris, l'éclairait de rayons pâles ; mais il faisait sec et tiède, et les femmes et les enfants, par ribambelles déguenillées, prenaient un air de beau temps.
Un chanteur, une guitare au dos, entra dans la cité.
Un vieux^ ce chanteur, la figure sale, avec une barbe touffue, en broussailles, de gros souliers de vagabond aux pieds, des vêtements de couleur vague sur le corps.
Les enfants et les femmes se pressèrent autour de lui, l'accueillirent comme on accueille la gaieté, le visage épanoui, attentif.
— Tiens! c'est le père Roger! Bonjour père Roger? Vous allez nous chanter quelque chose, père Roger?
Vous pensez qu'il ne se fit pas prier.
Il pinça fortement sa guitare, à laquelle il donnait le son grinçant d'une scie, et d'une voix éraillée, mais à plein gosier, il chanta tout ce qu'on voulut : Les Vendanges de la République, l'Enfant de Chalons.
Rien qu'au chic de mon pantalon, On voit que j'suis enfant de Châlons.
Et bien d'autres couplets folâtres ou patriotiques, qu'il accompagnait d'un pas de danse.
Les enfants et les femmes s'amusaient beaucoup, et les hommes même, émergeant d'un petit cabaret à devanture tricolore, étaient venus entendre le musicien ambulant.
Quand il eut fini, il salua la compagnie, me tendit son chapeau, où je laissai tomber quelque monnaie, et régalé par les chiffonniers d'un verre de vin, partit.
Je le suivis, et je le fis causer.
Pour l'excursion que j'avais projeté de faire sur la route de la Révolte et aux environs, était-il un meilleur guide ^
La première chose qu'il me raconta, ce fut naturellement son histoire.
Le début m'en parut assez invraisemblable.
— Je me nomme dit-il, Roger de Beauvoir.
— Ah ! bah ! En êtes-vous bien sûr ?
— Oui, monsieur, sans que ça vous défrise.
— Merci, je ne frise pas. Mais je suis surpris de votre déclaration ; excusez-m'en.
Tout Paris a connu un écrivain charmant du nom de Roger de Beauvoir...
— C'était mon frère I Ah ! je n'ai pas toujours été dans la panade ! j'ai été riche, j'ai eu des larbins ; mais, voyez-vous, quand on est jeune on fait des bêtises. J'ai boulotte tout mon saint frusquin, et me voilà.
Si je vous disais que je suis à mon aise, vous^m'appelleriez blagueur, hein t — N'importe, il y en a de plus malheureux que moi, je vous le jure. D'abord, je n'ai pas de maître, de patron, de propriétaire. Je f^iis tout ce qui me phît, sous le ciel bleu. Si ça me dit de chanter, quand il fait beau, que les chemins sont secs, que les oiseaux gazouillent sur les arbres et les grillons dans les haies, je prends ma guitare, et en route ! Je n'engendre pas la mélancolie, moi ! Aussi, les femmes et les mioches, qui s'ennuient au logis, dans les grandes maisons tristes des faubourgs, m'accueillent toujours avec joie 1 A ce métier-là d'amuser les autres, on n'amasse pas des rentes, mais on vit tout de
même, et personne ne vous fait de la peine. Il y a des bourgeois qui vous conseillent, qui vous appellent « fainéant » ; qui vous disent de travailler. Ah ! bien oui, plus souvent ! Est-ce qu'on n'est pas libre? Jamais un ouvrier, à marner dans l'atelier pendant toute sa vie, pour enrichir un « singe » ne gagnera comme moi une propriété 1
— Propriétaire 1 vous ! m'écriai-je trèsétonné.