UN MÉTIER BIZARRE. — LES REGISSEURS
— Mais oui, d'une cahute que j'ai construite là-bas. Tenez, regardez entre ce colombier pointu et les grands bâtiments blancs de la raffinerie parisienne.
Nous étions engagés à travers champs, à droite de la route de Saint-Ouen, et d'un talus bordant un fossé nous dominions le paysage. Je visais le point indiqué; mais vainement j'écarquillais les yeux, je ne distinguais rien, sinon çà et là de petites baraques en bois, hautes comme des muids.
— Votre propriété est sans doute une de ces baraques ? dis-je à Roger de Beauvoir.
— Mais oui. C'est là chez moi, et j'ai la
clef dans ma poche. J'ai bâti ma cahute avec des planches, des douves de tonneau. Le terrain m'appartient. En tout temps, j'ai dix lapins dans ma cour et 50 francs dans ma bourse. Avec ça, vous comprenez qu'on n'est pas à plaindre.
— Vous avez des voisins?
— Oui, et de bons zigs, je vous assure. Des compères, des jocrisses, des hercules de foire, qui attendent la belle saison pour exercer leur « truc. » Ils vivent comme moi dans des cabanes ; seulement ils ne sont pas propriétaires.
— Ah!
— Non, ils louent pour quinze centimes par nuit les planches de leurs cabanes et ils s'établissent où ça ne coûte rien.
En ce moment, un aveugle passait près de nous, conduit par un jeune homme cagneux, auquel Roger de Beauvoir souhaita cordialement la bienvenue.
— Ton patron va bien, Gervais? lui demanda-t-il ?
— Pas mal, répondit Gervais, et il ajouta, en se penchant vers Taveugle: N'est-ce pas, vieux, qu'on vous soigne ?
L'aveugle fit un signe de tête affirraatif et mon guide reprit :
— Et les affaires ?
— Oh f çi marche ! Nous avons fait de bonnes recettes ce matin, et la journée paiera pour la semaine.
Quand l'aveugle et son conducteur se furent éloignés :
— Il a de la veine, ce Gervais, me dit Roger de Beauvoir, II. gagne de la monnaie, et pas de fatigue î
— Quel est son métier ?
— Celui qu'il fait en ce moment. Depuis qu'il a pu marcher, il dirige les aveugles, il leur compose des boniments, et il n'y en a pas de plus capables que lui pour attendrir les monacos des passants. Il est très recherché I
Nous étions maintenant sur la route de la Révolte. Les ouvriers, par groupes, se pro-
menaient, sans habits des dimanches, dans leurs vêtements de travail, blouses ou bourgerons bleus. On ks voyait entrer dans un cabaret, un « bouchon », ayant pour enseigne une branche d'arbre piquée à la devanture, ils en sortaient, rentraient dans un autre, se régalaient mutuellement, s'enivraient de tournées successives. Puis, l'alcool excitant leur cerveau, ils se prenaient bras dessus bras dessous, chantaient, gambadaient, criaient, tout à l'entraînement de la noce, insouciants du lendemain.
— Quand on a « massé » pendant six jours, médit Roger de Beauvoir, ce n'est pas trop du septième pour se rafraîchir le gosier, pas vrai ?
— Je ne suis pas de votre avis. Si les ouvriers dépensent leur paie chez les marchands de vins, comment fait-on bouillir la marmite dans leur ménage-? Que deviennent les femmes, les enfants ?
— Oh! ils s'arrangent. Ça les regarde.
D'abord, dans ce pays-ci, on ne se marie
guère. On n'a pas assez d'argent pour prendre une légitime. Seulement, lorsque les « régisseurs » s'en mêlent...
— Les « régisseurs » ? Que voulez-vous dire?
— Oui, les membres de la Société de Saint- François-Régis, des gens qui fourrent le nez dans vos affaires et qui ont la rage d'y mettre le maire et le curé. Mais des malins ! Ils savent si bien vous amorcer qu'on finit tonjours par céder à leurs désirs.
— Leurs moyens sont donc irrésistibles ?
— Parbleu ! Ils font tous les frais de la noce, ils vous habillent des pieds à la tête, l'homme, la femme et les marmots, s'il y en a déjà dans la famille. Et, pardessus le marché, ils vous donnent encore de l'argent ! On a beau ne pas aimer les « raîichons », tout ça fait envie. Et puis, après, on est toujours libre de se quitter, en cas de malheur, n'estce pas?
— Avez-vous été marié de cette façon, monsieur Roger de Beauvoir ?
— Non. Dans -le temps, j'ai fait un riche mariage. Ma femme était gentille à croquer. Mais elle m'a quitté, j'étais trop « noceur ». Hier, je l'ai rencontrée dans une calèche à deux chevaux, à côté d'un milord anglais... et chic ! Malgré moi, j'ai pleuré en la reconnaissant. Au fond, j'étais content de la revoir dans une aussi belle position.