‹ Paris étrangeChapitre 3 sur 22 · LA SALLE DU SENAT · texte numérisé non relu

LA SALLE DU SENAT

La « salle du Sénat » n'est pas, comme on pourrait le supposer, vu son titre, une annexe brillante et luxueuse du cabaret. Nulle décoration ne l'embellit. C'est tout simplement une arrière-boutique où, dans l'atmosphère opaque, deux becs de gaz projettent quelque clarté. On la réserve aux « rupins », selon le style du lieu. Il serait impossible de pénétrer dans ce coin choisi sans traverser la chambre vaste qu'emplissent les buveurs attablés.

Notre arrivée produisit parmi eux une certaine sensation que M. Lapince interpréta de la manière la plus flatteuse pour son amour-

propre. On le dévisageait sournoisement, on chuchotait, et les réflexions que les habitués se communiquaient à son sujet ne me semblaient pas d'une nature extrêmement bienveillante. Loin de s'inquiéter, l'ex-agent me dit tout haut, d'un ton ironique :

— Nous sommes, paraît-il, en pays de connaissance, et j'espère bien qu'on va s'empresser de nous offrir un verre.

Celte plaisanterie eut tout le succès désirable. On la répéta de table en table. Des buveurs qui , particulièrement connus de M. Lapince, en ont une peur abominable, donnèrent des signes marqués deleur satisfaction. Puis chacun revint à sa conversation interrompue, et, de notre poste d'observation, nous pûmes à loisir, sans crainte d'être dérangés, suivre et noter les progrès de l'ivresse commune, toujours, toujours grandissante... L'aspect de la salle n'est-il pas déjà curieux?

Imaginez, assis sur les bancs, qui sont les sièges uniques du Chàteau-Rouge, une clien-

tèle d'hommes et de femmes livides, plâtrés, sans regards, abrutis. De sordides vêtements, blouses blanches ou blouses bleues , robes bigarrées, de coton ou de laine, usées, recouvrent ces pauvres somnambules de l'alcoolisme.

Sur ce fond uniforme de simplicité indigente se voient, ainsi que des taches, des paletots râpés de coupe ambitieuse, achetés ou pris à l'étalage du fripier, des robes de soie effilochées, par-dessous lesquelles passe un chiffon de dentelle, une balayeuse maculée par l'éclaboussure du ruisseau. Aux poignets de filles encore jolies luisent des bracelets en similor, bijoux de si peu de valeur qu'elles peuvent s'en parer coquettement sans éveiller la cupidité de leurs « amis ». Le Mont-de- Piété ne prête pas sur le « doublé ».

D'une voix sourde , avec des gestes maniaques, tous demandent à boire.

— Du vin!

— Du raidel

— Une verte !

Les garçons , d'une politesse méfiante , servent à ces messieurs et à ces dames l'eaude-vie, l'absinthe, le vin frelatés qu'ils réclament. Les consommations — c'est la règle — se payent aussitôt qu'apportées. A petits coups, lentement, les habitués savourent le poison de leurs verres.

Peu à peu, les liqueurs stimulant les nerfs des buveurs léthargiques, la vie revient à leurs cerveaux surexcités. Les yeux éteints s'allument, les langues épaissies se délient, deviennent bavardes, exubérantes.

Les étranges propos échangés de table à table, entre voisins! Incidents vulgaires et ridicules de l'existence oisive des brutes, où se mêlent parfois de sinistres aventures. C'est, ici, le récit amplifié, glorieux, d'une querelle sanglante, où le narrateur a triomphé ; là, le conte risible d'un bon tour joué à la rousse. Que sais-je encore ? Des histoires cruelles de filles battues, de vols réussis ou ratés, d'attaques nocturnes...

Bientôt les voix plus criardes, toutes par-

lant ensemble, se confondent dans une clameur indistincte d'instruments baroques. Çà et là, pourtant, des habitués ont la torpeur rétive, regardent sans voir, écoutent sans répondre, et probablement sans comprendre, les yeux vagues, la bouche ouverte.

— Ces gens-là n'ont pas mangé de la journée, me dit l'agent, qui m'explique ainsi leur effrayante prostration.

— En revanche, les femmes, plus promptes à l'ivressQ, sont déjà tout égarées et titubantes. Une vieille s'est levée, va de place en place en dansant, entoure le cou des buveurs de ses bras maigres, et veut les embrasser. Avec un cynisme douloureux, elle rappelle si vie de débauches et de folies, s'en vante. « Savezvous qu'elle a été au moins vingt fois en prison? Toutes les femmes, pourraient-elles en dire autant? »

Puis une jeune fille, insensible, égarée, folle à demi, avec des accents stupides et déchirants tout à la fois, parle de sa vie flétrie, du rude métier qu'elle fait et qu'elle

fera tant qu'elle vivra, jusqu'à rhôpital... — Père Digue-Don appela mon compagnon — soucieux de m'égayer par la vue de ce bohème — voulez-vous accepter un verre ?

Il vint à nous, ce vieux chanteur des rues, ce gratte-musette des fêtes foraines, joie bizarre, gaîté lugubre de ce tapis-franc. Il vint à nous, sifflottant entre ses mâchoires dénuées un air grivois, esquissant un pas de menuet, car son âge lui permet d'avoir dansé le menuet avec Lisette ou Margot, du temps de la Gaudriole, ô gué! et de Roger-Bontemps. Sa figure mate, encadrée de cheveux blancs qui pendent en boucles frisées sous son chapeau de soie défoncé, est jeune encore, presque enfantine ; mais, fort inutilement, M. Lapince l'invite à chanter, il préfère boire.

A côté de nous, dans la salle du Sénat, cinq jolis messieurs se sont installés. Ils ont demandé du vin cacheté. Des « rupins » véritables, enfin 1 Ce ne sont pas des coquins

honteux, mais d'agréables souteneurs, dont la toilette a du genre. Portant veston de velours, gilet de laine violet, où s'étalent de grosses chaînes de montre chargées de breloques, ayant aux doigts des bagues, au front de séduisants accroche-cœurs, sur la tête de hautes casquettes à pont, à la dernière mode, au cou des cravates à nuances provocantes ou tendres, rouges ou azur ; ne sont-ils pas parfaits ainsi ?

Ces « messieurs y> jouent, très graves, s'observant de l'œil pour s'empêcher mutuellement de tricher, et coupant leur partie des propos les plus intéressants. Que ne puis-je les reproduire ici ? Mais il est de telles infamies qu'on essaierait vainement de les mettre en un français honnête.

Cependantle bruit est devenu plus énorme; une buée fétide, formée de toutes les haleines empestées des buveurs, emplit le cabaret. Sur plusieurs points, on entonne des chansons sentimentales ou patriotiques, des refrains obscènes ou immondes...

— A présent, me dit l'agent, les résolutions sont prises. L'exploit de la nuit est j| décidé. On s'amuse, on s'étourdit avant de risquer l'affaire. Sortons!

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