‹ Paris étrangeChapitre 4 sur 22 · UN BAL DANS LA RUE DE FOUARRE · texte numérisé non relu

UN BAL DANS LA RUE DE FOUARRE

L'air frais de la nuit me fit du bien.

— N'êtes-vous pas fatigué ? me demanda M. Lapince.

— J'ai la tête un peu lourde, rien de plus.

— Je comprends cela. Ce que nous venons de voir est nouveau pour vous et le spectacle n'en est pas charmant. Si vous le voulez bien, cependant, nous continuerons notre tournée de nuit. Je désire vous montrer un bal, le bouge du père Lunette et certain caveau des Halles. Y consentez-vous.^

— Marchons!

Nous ne marchâmes pas longtemps.

Les sons délirants d'une musique effrénée nous attiraient dans la rue du Fouarre.

Suspendue à la porte d'un marchand de vin, une lanterne, où se détachait, en lettres capitales, flamboyantes dans les ténèbres de la ruelle, l'inscription : BAL, indiquait l'entrée d'un lieu de plaisir populacier.

Sur le seuil une querelle, comme une enseigne.

Une femme, les cheveux dénoués, les yeux dilatés par la colère, assaillait de ses reproches et de ses injures imagées, tour à tour passionnée, suppliante, furieuse, un louche individu, de face glabre et sournoise. Ne disant mot, mais prêt à l'assommer de son poing fermé, celui-ci la visait, indifférent, et comme habitué à cette tempête... conjugale.

— Dispute d'amants qui s'adorent, observa froidement M. Lapince.

J'essayai d'intervenir.

— Mais il va l'égorger! lui dis-je.

— Oh ! vous exagérez ; il la corrigera, tout au plus. Que voulez-vous faire à cela ? Ni vous

ni moi n'y pouvons rien. S'il plaît à la femme de ce Sganarelle de carrefour d'être battue, nous ne l'en empêcherons pas. C'est dans sa destinée. Entrons plutôt au bal Chabot.

Mais la pauvre égarée, reconnaissant l'agent, lui barrait le passage de son bras étendu, et le tutoyant en ami, adoucissant l'âpreté de sa voix, que des hoquets entrecoupaient, elle le prenait à témoin de la légitimité de ses griefs.

— C'est que, voyez-vous, s'écriait-elle, ça n'a pas de cœur ! C'est fainéant comme une couleuvre, et ça voudrait toujours avoir de la « galette > pour faire la noce avec les autres... Je n'en ai plus, et il me menace, le lâche ! Dis, est-ce que c'est juste ?

— Faites votre paix, la belle 1

M. Lapince voulut bien lui donner cet avis, d'une sagesse philosophique incontestable, et d'un mouvement brusque se dégageant de son étreinte, il descendit les trois marches en contre-bas qui nous séparaient de l'antichambre du gracieux bal Chabot.

Moi, préoccupé d'une expression singulière de la fille, je voulus m'en éclaircir aussitôt.

Le peuple du quartier Maubert, me disaisje, a-t-il suivi le conseil dé la sémillante duchesse de Polignac. Se nourrit-il de pâtisserie à défaut de pain, de brioche ou de galette, il n'importe?

— La galette que cette femme partageait avec son monsieur m'inquiète, dis-je à l'agent. Ces gens sont-ils donc si gourmands ^

— Plaisantez-vous ? me répondit-il, étonné de ma question.

— En aucune façon.

— La galette de cette femme, c'est du poignon.

— Ah ! Et du « poignon » c'est?

— Que vous êtes ignorant ! Le poignon c*est de la monnaie.

— Très bien.

— Il me semble que vous ne comprenez mot au langage des « gonses » que nous visitons.

— Des gonses ?

— Sans doute, des gonses et des gonzesses. Les habitués des établissements que nous fréquentons se désignent eux-mêmes par ces noms harmonieux.

— Je vous remercie delà leçon et j'en ferai mon profit. N'est-ce pas l'usage de cette langue que l'on appelle « rouscailler bigorne » ^

— Oui.

— Et les mots dont elle se compose ne sont-ils pas inscrits dans les dictiomiaires de langue verte ?

— Il n'y a pas de véritables dictionnaires d'argot et il ne peut pas y en avoir.

— Pourquoi cela ?

— Paixe que l'idiome des malfaiteurs change incessamment. Il faudrait être parmi eu^, intimement mêlée à leur existence, pour suivre les rapides modifications qu'ils lui font subir. Un mot connu de la police est un mot perdu. Ils ne s'en serviront plus. Aussi l'argot d'aujourd'hui, 1883, n'est déjà plus

celui de M. Maxime Du Camp, qui n*était plus celui d'Eugène Sue, et celui-là même ne ressemblait pas à l'argot de Vidocq et de Vautrin.

— Galette^ gonse, gonzesse, rupin, — les jolies expressions que voilà, et quelles nobles recrues pour la langue de l'avenir ! Si le bon Malherbe, qui se flattait, au seizième siècle, d'avoir appris le beau français qu'il écrivait en écoutant les habitants du quartier Maubert, pouvait y revenir aujourd'hui, voilà pourtant ce qu'il entendrait à chaque pas.

11 est bien petit, le bal Chabot, mais par son charme concentré, il vaut un grand bal, comme un sonnet irréprochable, essence de poésie, vaut un long poème. Pour n'avoir pas la grandeur du Vieux-Chêne, ni le luxe de la Reine Blanche ou de la Boule Noire, il n'en est pas moins bien hanté, au contraire. Les jeunes gens d'avenir... correctionnel en préfèrent l'isolement et la simplicité sans re-

■cherche au faste et au bruit révélateur d es bals < chics. » On s*y trouve en famille. Là, dans la salle carrée qu'une corde sépare en deux, faisant une place aux danseurs et l'autre aux consommateurs , on peut alternativement passer des plaisirs aux affaires. L'idéal du genre, en résumé.

Qui l'aurait cru ? La musique déchirante dont nos oreilles étaient émues, lorsqu'elles étaient encore dans la rue Galande, cinq musiciens, nul de plus, suffisent à la produire : deux violons, une clarinette, un piston, un tambour, mais énergiques, stridents, terribles, tordent avec une irrésistible furia, un entrain léroce, les nerfs ébranlés des sauteurs.

En ce moment, huit couples se trémoussent dans un quadrille déclassé ; femmes au pitoyable métier, hommes inavouables. Le public, celui qui regarde en attendant son tour d'entrer en danse, se lient debout, et nous pouvons lire sur les murs une affiche ainsi conçue :

Les bancs sont réservés aux dames seulement,

La galanterie ne perd jamais ses droits.

Les danseuses sont jeunes, les danseurs imberbes. Ceux-ci et celles-là débutent. Déjà, sur leurs visages pâles, la misère a mis sa marque, le vice son stigmate. Ces jeunes ont des rides de vieux. Puis toujours les mêmes yeux (décrits dans un précédent chapitre), clairs et durs chez les femmes, faux et vitreux chez les hommes. Que de visions épouvantables ont dû passer dans ces yeux-là pour les avoir ainsi séchés qu'il ne puisse s'y refléter une lueur de pensée intelligente, de sentiment délicat, ni même y perler une larme !

Mon guide m'entraîna dans un coin du bal.

— Écoutez sans en avoir l'air, me dit-il, le dialogue de ces drôles.

Mais leur entretien touchant à sa fin, nous n'en surprîmes que la conclusion. A eux deux, il se pouvait bien qu'ils eussent trente ans.

— Est-tu garçon? interrogeait l'un.

— Oui, je suis garçon.

— Alors, tu ne crains pas les rousses?

— Je m'en moque. Si je les vois, je

m 'tire.

— Tu abouleras ce soir au truc?

— Pour sûr.

— C'est dit?

-- Parbleu!

Ils se serrèrent la main et se séparèrent.

— Qu'est-ce que c'est qu'un garçon ? dis-je à M. Lapince.

— Je vous répondrai chemin faisant ; suivons-les. Nul doute qu'avant de battre le pavé, ils n'entrent chez le « F'ère Lunette ».

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