‹ Paris étrangeChapitre 5 sur 22 · LES GARÇONS · texte numérisé non relu

LES GARÇONS

Nous eûmes bientôt dépassé la toute petite rue du Fouarre.

Fine, pénétrante, la pluie tombait, et nous glissions à chaque pas sur le pavé le plus raboteux et le plus fangeux de Paris.

Cette température mouillée et les désagréables accidents du terrain mirent l'agent de mauvaise humeur.

— Le diable soit, dit-il, de cet abominable quartier Maubert. Je payerais volontiers double cotisation municipale pour qu'il fût i son tour abattu et rebâti à la moderne !

Je fus, je l'avoue , choqué de son irrévé-

rence pour un quartier vénérable , dont la curieuse antiquité, juste en cet instant, se représentait à ma mémoire.

— Ignorez-vous , lui dis-je , que nous sommes au carrefour du Paris le plus ancien, du Paris enfermé dans l'étroite enceinte de Philippe-Auguste , et que bornait de ce côté de la Seine, ainsi qu'en témoigne un pan de mur resté debout, le fossé fortifié de la rue Saint-Victor ?

Ne savez-vous pas que la rue du Fouarre, humble berceau de la science au moyen âge, s'appelait en 1260 la rue des Écoles, et que le nom qu'elle a gardé lui vient, écrit Sauvai, < de la paille, ou fouarre^ qu'on y vendait aux écoles les jours de leurs assemblées et actions publiques, et qui servait à joncher le sol, ainsi qu'aux écoles de médecine, pour y asseoir les écoliers, tandis que les régents et docteurs étaient assis sur des chaises et sur des sièges. i>

Deux grands poètes italiens, — le Dante et

PARIS ETRANGE. -i'41

Pétrarque, — étudiants ou voyageurs — au treizième siècle, apprenez cela, irrespectueux monsieur Lapince, se sont probablement assis sur ces bottes de paille ; ce qui ne Les .a pas empêchés d'écrire, le premier, la Divine Comédie, et le second, de mélodieux sonnets à la louange de la belle Laure de Noves.

Que dites-vous de cette paille réservée aux cérémonies solennelles ? Cela ne vous donnet-il pas une belle idée de la physionomie du Paris savant au moyen âge ?

— Sans doute ; mais que voulez-vous prou» ver? Que la paille est un siège universitaire excellent, et qu'il faut s'asseoir dessus pour être grand poète?

— Non pas. Convenez seulement que cette petite rue du Fouarre, si obscure et ignorée, est autrement illustre que le boulevard -des Italiens ?

— Je n'y contredis pas, répondit l'ex-agent, mais je préfère le boulevard. Votre M. Sauvai, Da^ite ou Pétrarque n'y feront rien, je suis pour la propreté, l'air et la clarté contre

l'antiquité. Tout ce qui reste du vieux Paris disparaîtrait que je n'en regretterais pas une pierre. Je n'aime ni les taches ni les verrues, ni l'ordure.

— Bon! mais alors, plus de bouges, partant plus de malfaiteurs. Que devient votre métier ?

Mon guide riait de m'entendre.

— Vous n'y pensez pas, dit-il, monsieur l'auteur. La basse pègre est ce qui nous occupe le moins. Les filous de la haute, les escrocs élégants, les joueurs et leurs tripots, les majors de tables d'hôte, les faussaires mondains, les étrangersà particules suspectes, les aventuriers enrubannés de décorations fantaisistes, les faiseurs de tous genres, et surtout ceux qui font grand, tous habitants de maisons somptueuses, locataires d'hôtels confortables, s'en iront-ils avec le vieux Paris ? Non, puisque c'est la ville nouvelle, son luxe et ses commodités qui les attirent. Malins comme des renards, ces messieurs et ces dames ne sont pas faciles à prendre, et la bri-

gade de sûreté ne sera jamais trop nombreuse pour les surveiller.

— Vous avez raison. Mais, je vous prie, qu'est-ce qu'un garçon ? Dites-le moi maintenant.

— Volontiers. Un garçon, c'est par définition, un membre participant, un affilié de l'immense confrérie des vauriens. Au demeurant, le mot le plus fin de l'argot actuel. Une trouvaille géniale. Pouvait-on composer une expression plus innocente que l'assemblage de ces six lettres garçon? Ce mot de passe, de ralliement et d'enrôlement des filous est tout simplement une merveille. Qui donc en en X^nàd^nx garçon s'avisera de comprendre voleur, coquin? Personne, assurément; et voilà le prodige, le trait d'une invention admirable.

Le garçon est le contraire, l'opposé^ et l'ennemi du type.

— Et le type, c'est?

— Je vous l'expliquerai en quittant le père Lunette.

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