ON CABARET ILLUSTRE *. LE PER£ LUNETTE
Nous étions arrivés devant la porte de ce cabaret renommé dans le quartier Maubert.
Le patron de ce digne établissement rayonnait, jubilait, et serra la main de M. Lapince avec une inexprimable effusion.
Il avait salle comble.
— Si cela continue, dit-il, je pourrai bientôt me retirer des affaires avec des rentes, comme mon prédécesseur.
— C'est la grâce que je vous souhaite, dit poliment l'agent. — Puis s'adressant à moi :
— Croiriezrvo.us. que le prédécesseur de
monsieur a fait en dix-huit ans une fortune de plus de cent mille francs ?
— Quoi ! dans ce bouge sordide ?
— Nulle autre part. La clientèle est fidèle, on ne lui fait pas crédit d'une minute, et les consommations, bien qu'à très bon marché, sont achetées beaucoup moins cher encore qu*elles ne sont vendues. Du reste, le père Lunette dédaigne la réclame. Essayez de déchiffrer le rébus charbonné sur ce mur.
— Je parvins sans grand'peine à traduire : € Ici Ton vend du vin sans eau, sans garantie du gouvernement. »
— N'est-ce pas joli?
— C'est franc, surtout.
Cependant, j'observais attentivement les beautés singulières de ce cabaret borgne.
Le Père Lunette n'a pas l'ampleur superbe du Château-Rouge, mais il ne me paraît pas souffrir de son infériorité. Il a ses avantages qui sont exquis. Si le Château-Rouge a la grandeur et la foule, il faut convenir, en revanche, qu'il réunit dans sa vaste salle toutes
sortes de galvaudeux ; c'est un défaut. Plus favorisé, le Père Lunette, qui connaît ses devoirs de bouge et sait les remplir, a pour commensaux les délicats et les raffinés de la canaille. Passé minuit, ces personnages distingués s'y rassemblent pour former une société d'élite en dehors et bien loin de l'accès des bourgeois profanes.
Unique est la salle du cabaret, étroite, plus longue que large. Dans cet espace restreint, les bancs touchent les bancs, les buveurs coudoient les buveurs, les hommes et les femmes se mêlent dans une inquiétante fraternité. A moins d'être de la « maison », on ne saurait y trouver place, mais si puissante est l'influence de M. Lapince, qu'on voulut bien, à la table du fond, se serrer un peu pour nous permettre de nous asseoir.
Seulement, l'entretien de nos voisins fut suspendu, et des regards en dessous, à la fois craintifs et menaçants, regards de fauves domptés, saluèrent l'ex-agent gêneur.
Comme il a l'habitude de ces distinctions,
48 PARTS ÉTRANGïT.
il n'a garde de s'en formaliser et ne s'en met jamais en peine.
— L'originalité de ce cabaret, me dit-il, est d'être un bouge illustré, artistique. Que pensez-vous des dessins qui couvrent les murs?
Je ne les avais pas encore aperçus.
Au premier abord, c'eût été difficile.
L'acre vapeur du vin chauffé et de l'alcool brûlant, l'épaisse fumée des pipes condensée en un brouillard flottant, enveloppaient dans une opacité blonde, vagues, indistinctes et presque imaginaires, les formes des choses et des gens.
Il lallait à nos yeux le temps de s'accoutu mer à cette atmosphère trouble.
Peu à peu, dégagées de leurs voiles, m"'apparurent, grossièrement figurées, dues au fusain de quelque bohème de bas étage, les malpropretés dont se repaissent les imaginations purement animales des êtres immondes. Esquisses brutales d'une pornographie outrée, railleries naïves de l'honnête, cruelles négations de l'idéal, naturalisme sincère des- misérables.
Pour les habitués du Père Lunette ces lascivités, dont je ne puis ici donner aucune idée précise, sont un régal de haut goût. Les turpitudes les charment, les excitent, les inspirent. Ils ne se lassent pas de les regarder. Leur admiration pour la saleté tourne à l'extase. Une seule impression peut en eux dominer celle-là, et les journaux qui se font une industrie spéciale d'illustrer les crimes sanglants — travaillant ainsi à l'édification autant qu'au perfectionnement des scélérats — la leur donnent une fois par semaine.
— Vous m'avez demandé mon opinion sur ces dessins, dis-je à mon guide. Il n'y a pas deux façons de les apprécier : ils sont hideux. D'où vient qu'on les tolère ^
— Voudriez-vous qu'on les fît effacer? De quoi cela servirait-il ? Ces dessins n'offensent point les mœurs de ces gens, qui n'ont point de mœurs.
J'allais peut-être développer une théorie humanitaire quand un impératif : Silence! me coupa la parole.
Silence ! on va chanter.
Et, en effet, ils chantèrent.
Ce fut d'abord une femme, vêtue de maigres haillons. Debout, souriante, et promenant sur l'assistance un regard effronté, elle attendit, pour se faire entendre, que l'attention fût devenue générale.
Déjà nous l'écoutions tous, sauf pourtant un Limousin en rupture de chantier, à l'ivresse rétive. D'un ton aviné, il psalmodiait une complainte du métier — en l'honneur des bons compagnons maçons — et prétendait l'achever.
Pourquoi cherchez-vous carillon A nous autres, braves compagnons, Qui sommes venus retouiller L'ouvrage que vous avez souillé }
Mais cette mélodie n'avait pas le moindre succès, et comme il voulait continuer, un habitué, brandissant une bouteille vide, menaça de la lui casser sur la tète. Gela le fit taire.
Alors, la femme clama d'une voix de cuivre, une grivoiserie bête. Actrice autant que chan-
teuse, elle souligna les gravelures des couplets d'une mimique expressive, de sorte qu'aucune des suavités de cette ordure rimée ne fut perdue. Aussi quel triomphe !
Comme elle devait les empoigner, cette sirène du bouge ! Ravis des sonorités de son organe, sensibles aux intentions crapuleuses de ses gestes, les habitués se pâmaient d'aise, l'applaudissaientfrénétiquement — et, marques plus touchantes d'admiration — remplissaient à l'envi le verre de punch qu'elle lampaitd'un trait à chaque couplet.
Enfin, elle s'arrêta, saoule, exaltée, et elle s'assit, saluée d'un murmure flatteur.
— Elle a de Testom, la gonse!
— Elle n'est pas poitrinaire !
— Y a pas beaucoup d'hommes qui chanteraient comme elle !
— Le fait est qu'après la diva, il devait être malaisé de soulever l'enthousiasm.e.
Un monsieur l'essaya cependant ; si quelqu'un pouvait y réussir, c'était lui. Il était beau ! Non comme l'Apollon Pythien, mais
de la. beauté qu'on estime en ce milieu. Petit» trapu, râblé, la face pâle, le nez coupé en deux par une cicatrice creuse, les cheveux ramenés en rouflaquettes sur les tempes, la bouche torse, les yeux ronds, agile, impudent, sinistre.
Il se leva d'un air modeste, s'excusa de chanter après la « gonzesse », et commença une... romance sentimentale, plaintive. Cela avait pour refrain : « Voilà, messieurs, ce que Dieu n'a pas dit l »
Il y était parlé des pauvres gens qui sont rongés par les riches, des prêtres qui n'imitent pas le républicain Jésus-Christ... Q^ue sais-jc encore.^
N'étant pas applaudi, il parut fâché, il dit qu'on ne s'y connaissait pas, qu'on ne faisait pas les «mariolles» avec lui, que sa romance était « chouette » — que c'était du « Déranger » — et qu'enfin il allait leur en « pousser une autre ».
Q^u'on y consentit ou non, il entonna, sur un rhythme monocorde, dans un argot rageur, une poésie lancinante à la louange des
<' grinches ». Cette fois, il fut compris; il eut son succès.
Les chanteurs se succédèrent rapidement.
Parmi eux, un jeune homme, vêtu d'une redingote noire râpée, déserteur de Tatelier, ou bien irrégulier du bureau, réfractaire ou paresseux, prit une pose distinguée, et fit résonner la banal' té patriotique :
Je boi« aux légions des fils d^ la patrie ! Aax KiéhcT, aux Hoche, aux Marceau I
Et la satire politique :
Ils ont toujours trahi — les faux républicains, — mais
Vous las voyez à la tribune Qjaad l'occasion est opportune, Nous parler de gloire et d'honneur.
Bhgusurs !
Ce rapsode eut aussi son triomphe !
Car, encore que cela surprenne, il en est ainsi. Les paroles ardentes trouvent un écho dans les pauvres cervelles endolories des misérables. Le grand mot de Révolution répond en eux à je ne sais quelle idée vague d'affran-
chissement et de délivrance et leur remue le cœur ! Dégradés, repoussants, abjects, ils songent confusément qu'on a fait dans le temps un effort suprême pour les arracher à leur ignominie. Qu'était-ce ? Ils ne le savent pas bien, ils ne vous le diront pas clairement, et n'en tressaillent pas moins aux chants qui leur rappellent la glorieuse époque. D'instinct, ils aiment la patrie ; il leur reste cela d'honnête et de désintéressé. Par ce lien puissant, ils tiennent toujours à la société.
Et dominant notre dégoût, nous estimons que de cetts boue parisienne, on pourrait pétrir encore l'argile inébranlable de nos murailles, l'héroïque chair à canon des champs de combat de la revanche.
vu