‹ Paris étrangeChapitre 8 sur 22 · UNE HISTOIRE SINGULIERE, MAIS VERIDIQUE · texte numérisé non relu

UNE HISTOIRE SINGULIERE, MAIS VERIDIQUE

J'avais hâte d'apprendre le motif de son étrange escapade.

M. Lapince eut bientôt rejoint le Furet, lui serra cordialement la main et le félicita de son courage.

Avec la meilleure grâce du monde, l'étranger se présenta de lui-même.

— Messieurs, nous dit-il, je me nomme Seeker, chef de la maison Seeker-Barking and C'' de Londres, honorablement connue sur divers points du globe, notamment à Sydney, au cap, à Calcutta et dans la Cité. Caoutchouc et gutta-percha des Indes — à

votre service. — Malgré les apparences, je ne suis ni monomane, ni excentrique, ni atteint de spleen, et je ne cherche dans les mauvais lieux de Paris ni de périlleuses émotions, ni de bizarres plaisirs.

Ma fortune me permet de voyager à ma fantaisie et de courir les aventures. Mais j'ai déjà vu le monde entier, du pôle Nord au pôle Sud et de l'équateur Est à l'équateur Ouest. Ma curiosité est assouvie. Je connais les mœurs de tous les peuples et de toutes les plèbes. La capitale de la France n'a rien à m'apprendre. Vous avez pu le constater par vous-même, les habitués du Caveau, qui sont pourtant fort remarquables, ne m'ont fait aucune impression.

Je crus devoir complimenter M. Seeker sur l'imperturbable sang-froid dont il avait donné des preuves.

— Nous avons été charmés de votre rare vigueur, lui dis-je, mais plus encore de votre étonnante assurance.

— Oh! cela a'est rien, reprit-il négligem-

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ment; j'ai visité les tavernes de Wapping et deLondon-Bridge, où mes compatriotes n'osent jamais entrer, qu'il fasse jour ou qu'il soit nuit. L'audace m'est facile. J'ai contracté l'habitude du danger en pénétrant à toute heure dans nos public-houses mal famés, auprès desquels, — cela soit dit, messieurs, sans offenser votre amour-propre national, — vos cabarets borgnes parisiens sont d'honnêtes établissements.

M. Lapince l'interrompit :

— Q.uel est donc votre but, monsieur Seeker ? S'il ne vous est pas interdit de nous le révéler, nous pourrons peut-être vous aider à l'atteindre.

Chose inouïe ! A cette demande, ce ne fut pas M. Seeker, mais le Furet qui répondit.

— Mon cher collègue, dit-il, M. Seeker cherche dans Paris, après avoir inutilement fouillé toutes les grandes villes du Royaume- Uni, une jeune fille du nom de Mary Middleton.

Stupéfait, les traits bouleversés par une inexprimable surprise, M. Seeker écoutait l'agent.

— Comment savez-vous cela? lui dit-il enfin d'une voix profondément émue.

— Monsieur, c'est le secret de notre police, il ne m'est pas permis d3 le dénoncer. Je puis ajouter à ce que je vous ai dit de Mary Middleton, qu'elle est grande, brune, fort jolie, âgée de 22 ans, qu'elle a quitté sa famille et sa ville natale depuis trois ans, à la suite d'un profond chagrin d'amour et d'un revers de fortune qui l'éprouvèrent en même temps.

— Tout cela est exact, reprit M. Seeker Vous êtes parfaitement informé. A vos renseignements, j'ajouterai ceci : J'étais le fiancé de cette jeune fille lorsqu'il y a cinq ans je partis pour nos comptoirs du Cap, où ma présence était nécessaire. Je comptais ne pas être absent plus de deux ans, et dès mon retour, notre mariage devait avoir lieu. Malheureusement, les affaires de notre maison m'appelèrent du Cap en Australie.

Pendant ce voyage, le dernier, mon pauvre ami Middleton, engagé pour une somme considérable — et dépassant même sa fortune — dans les spéculations d'un banquier qui fit faillite, se trouva littéralement ruiné. Il m'écrivit, je lui répondis aussitôt; ma lettre ne lui parvint pas. Le désespoir l'avait tué avant l'arrivée de la malle des Indes à Brindisi.

Sa fille restait seule au monde, sans appui, sans autre ami que moi. Mais, déçue pir ma longue absence, ne croyant plus à mon retour, doutant de mon affection et persuadée peut-être que sa pauvreté serait un obstacle infranchissable à notre union, elle quitta Londres pour n'y plus revenir.

Eh bien ! Monsieur, je me suis donné la tâche ingrate de la retrouver et de l'arracher à la misère. J'ai déjà tenté mille démarches infructueuses, j'ai mis sur pied toute la police anglaise; peine perdue. Des annonces insérées dans tous les journaux locaux ne. m'ont donné aucun indice.

Si, je me trompe. Un des nombreux émissaires que j'avais envoyés sur tous les pointg les plus fréquentés du pays m'apprit qu'une jeune fille dont le signalement était à peu près celui de Mary venait de passer en France, où elle suivait un des réfugiés communalistes que l'amnistie rapatriait.

Je fus un moment atterré de cette nouvelle, anéanti de douleur.

Mary était coquette et faible, légère et frivole, et je l'aimais, je vous l'avoue, à cause de ces défauts agaçants, qui seyaient bien à sa jeunesse et à sa beauté, et qui nous se. duisent plus que ne font les qualités solides.

Je me rappelais les penchants de son caractère facile, son imagination romanesque, où le monde réel, froid et calculateur, se transformait en un monde idéal, expansif et généreux, son ardent besoin d'être aimée, de s'abandonner à la caresse des petits soins, des flatteries, des prévenances intéressées, et je me dis qu'au premières paroles d'amour, aux promesses de fidélité murmurées à son oreille

candide par le premier homme qui s'est aperçu qu'elle était belle, chaste et sans défense, elle avait dû succomber.

Depuis, qu'est-elle devenue?

Cette question m'épouvante.

Elle me déchire comme un remords.

Le malheur qui l'a frappée, c'est moi qui l'ai causé. Pourquoi n'étais-je pas auprès d'elle quand son père, l'excellent Middleton, mourut ? — Nous étions fiancés, je devais la protéger, veiller sur elle ; je l'avais solennellement promis.

Je suis un parjure et un insensé. Pour de misérables intérêts de fortune, j'ai négligé l'essentiel. En cherchant à rendre ma vie plus brillante, je l'ai à jamais assombrie puisque j'ai perdu tout ce qui en faisait la gloire et le charme. Mon ambition a tué mon bonheur.

Je ne me plains pas, mais si ma faute peut encore être réparée, j'y emploierai toute mon énergie, toutes les ressources de ma fortune.

— Vous croyez donc que Mary Middleton est à Paris? interrogea le Furet.

— Jenecroisrien,jenesaisrien,jecherche, Mary est si bonne qu'on a pu la tromper, l'a bandonner lâchement, sans qu'elle ait essayé la moindre résistance. Du reste, qu'eût-elle fait? Votre loi ne protège pas les femmes comme notre loi anglaise. Vos juges ne reconnaissent pas les engagements les plus sacrés, et vos séducteurs ont toute licence pour mal faire.

Si mon affreuse supposition est fondée, Mary, délaissée, pauvre, parlant à peine le français, est peut-être, de chute en chute, tombée bien bas.

Paris a d'effrayants abîmes, où je me jette en frémissant, dans le douloureux espoir de Vy retrouver, égarée, souillée, infâme, mais non corrompue, et capable encore d'ouvrir les yeux à la lumière du ciel, son âme au repentir et de recouvrer le calme d'une vie tranquille,, à défaut du bonheur perdu pour tous deux.

Au ton sentimental et pénétré de M. Seeker prononçant ces derniers mots, je crus discer-

ner en lui l'un de ces anglicans, dévots jusqu'au mysticisme, qui forment à Londres de nombreuses associations pour l'édification des prostituées. Il me semblait le voir, membre d'une de ces pieuses confréries, distribuer le soir, dans hs rues populeuses de la Cité, de petits papiers zélateurs où les filles sont invitées à « prendre le thé en compagnie d'amis sincères », — invitation dont elles n'abusent pas, — au contraire.

Son amour pour Mary Middleton s'était évidemment changé en un désir très vif et très persévérant de la ramenar, selon le style biblique, « dans les voies du Seigneur. »

Cependant nous avions depuis longtemps dépassé les Halles, et marchant à la suite de l'intéressant M. Seeker, nous nous trouvions arrêté devant un hôtel magnifique situé près de l'Opéra.

— Avant de nous séparer, monsieur Seeker, lui dit le Furet, veuillez médire si vous tenez beaucoup à continuer vos excursions dans le Paris interlope.

— Infiniment, répondit-il.

— En ce cas, permettez-moi de vous donner un conseil d'am.i. Achetez une armure complète et habillez vous en homme du moyen âge. Vous serez à l'épreuve des mauvais coups. Ou bien, déguisez-vous en pauvre diable, et n'ayez ni bourse ni montre élégante. De plus, prenez un guide.

— Vous, par exemple?

— Moi, s'il vous plaît. Je suis en congé, et par conséquent, libre de mes actions. J'accepte.

L'Anglais nous salua et rentra chez lui.

Quand nous fûmes seuls, le Furet se mit à rire d'une façon extraordinaire.

La cause de cette allégresse subite m'échappait totalement.

Craignant qu'il ne fût devenu fou :

— Qn'avez-vous? lui dis-je d'une voix tremblante.

Mais il riait, toujours, toujours plus fort, comme atteint d'épilepsie.

— Que dites-vous, dit-il enfin, de la comé-

die que je viens de jouer devant vos honorables personnes?

— Quelle comédie? Que signifie cette plaisanterie ?

Ces deux exclamations partirent en même temps de la bouche de M. Lapince et de la mienne.

— Comment! vous n'avez pas encore compris ? Ni vous, monsieur, qui, pour écrire des romans, composez des intrigues à tout casser, ni toi, mon vieux copain, qui as trente ans de police secrète sur le dos ?

— Quoi ! ce Seeker ?

— N'est pas plus Seeker delà maison Seeker-Barking and C° que^moi.

— Mais qui est-il donc alors ?

— Ungrecdesplusfilousetdesplus malins.

— Mais l'histoire de sa fiancée, Mary Middleton ?

— Une frime

— Cependant, le portrait que tu as fait de cette aimable jeune personne : brune, jolie, grande, vingt-deux ans?...

— Il m'avait conté tout cela.

— Et il ne t'a pas reconnu ?

— Il n'y a pas mèche. Quand je suis en « camoufleur » , tout le monde s'y trompe.

J'étais confondu de cette aventure invraisemblable.

— Pourtant, une objection subsistait encore dans mon esprit.

A quoi bon cette comédie ? Dans quel but les deux acteurs l'avaient-ils imaginée?

— Je ne comprends rien, sans doute, à vos affaires, observai-je au Furet, car il me semble que vous pouviez arrêter de suite ce grec inventif?

— Erreur! riposta l'agent; erreur, cher monsieur! Ce grec a des complices, et nous entendons les prendre tous ensemble. En les attendant (ils ont quitté Londres ce matin), il cherchait un tripot à exploiter, d'où sa présence au Caveau, qu'il prenait — probablement — pour une maison de jeu inférieure. A présent, je le tiens. Il me croit sa dupe, et m'offrira quelques pièces d'or, j'y compte^

Peut-être a-t-il un moment soupçonné que je le filais. Il doit être rassuré à l'heure qu'il est — et dans trois jours, pincée toute la bande ! Au revoir, messieurs. Je vais coucher dans une chambre voisine de celle de ce monsieur. Si nous nous rencontrons encore, vous apprendrez le succès de cette campagne.

— Il est fort, le Furet, me dit M . Lapince.

— Très fin! Mais, à propos, quels gens appelez-vous vieilles cannes ?

— Les repris de justice.

— Et hâtons rompus^

— Les surveillés de la haute police, en rupture de ban.

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