APPARITIONS
Un soir, par une belle nuit d'été , à la vive clarté de la lune, nous nous promenions, Théodore et moi, tout pensifs. Ce n'était déjà plus le jeune et bouillant Théodore , ivre de vin et d'amour et qui évoquait en chantant , autour de sa trentième année joyeuse et rebondie , toutes sortes de figures riantes , h la lèvre vermeille , au tendre sourire, aux pieds légers, aux mains blanches comme la neige. Non , ce n'était plus le même homme ! A force d'avoir passé les nuits dans l'ivresse poétique et les journées dans les enivrements de ramour, a force d'avoir prêté son oreille et son cœur a cette voix intérieure qui lui parlait sans fin et sans cesse au-dedans de lui même ; à
force d'avoir poursuivi l'idéal jusqu'à en perdre haleine, Théodore était vaincu. Sa tête était chauve, son cœur était triste , son enthousiasme s'était attiédicomme fait l'écume du vinéchappé a la bouteille; il ne courait plus , il marchait a peine ; il cherchait l'ombre et le silence dans la nuit , et il évitait en soupirant les joyeuses tavernes , si remplies autrefois pour lui de grosse joie et d'apparitions tendres , idéales ou bouffonnes. Pauvre , pauvre Théodore ! l'imagination , cette belle fille qui lui prêtait en souriant sa blanche épaule et qui le guidait dans le chemin du conte , comme fait le chien de l'aveugle , l'avait tout à coup abandonné au milieu du chemin. L'inspiration , cette fée attentive, qui éclairait son passage de mille lueurs scintillantes, avait tout a coup soufflé sur ces lumières du cerveau et la nuit avait remplacé le jour. Hélas! hélas! le jo}'eux, le fantasque, le bruyant musicien , l'intrépide buveur , l'intrépide amoureux Hoffmann , maintenant triste , sage , sobre, tout bouleversé , n'avait plus pour appui qu'un bras mortel et moi pour guide, et pour remplacer ces beaux airs de Mozart , dont il a révélé le premier la toute-puissance, a peine quelque chanson villageoise qui se murmurait au loin !
Mais c'était un grand philosophe, Théodore, c'était un sage a toute épreuve. Sous le dernier bouchon du dernier cabaret de Vienne , a côté de la dernière bouteille de vin du Rhin , Théodore eût attendu sans peur la chute du monde. Pourvu qu'un des éclats de cet univers en ruines n'eût pas brisé la bouteille de Théodore, que lui importait tout le reste? Il s'était préparé de bonne heure a la fuite du bel âge, et quand la jeunesse l'avait quitté , il n'avait pas même tendu la main pour la retenir par sa robe blanche, la fugitive. — L'infidèle Théodore, il avait renoncé peu a peu à.tous les délires poétiques. Il avait traité l'imagination comme une vieille amphore du puissant vin de Johannisberg. Tant que l'amphore était pleine , mon ami Hoffmann
y avait puisé à pleines coupes, en bénissant la divine liqueur; maintenant que dans l'amphore épuisée il n'y a plus que l'odeur et la lie, eh bien! Théodore n'en demande pas davantage. — Et quel parti il a tiré de la lie charmante de son imagination aux abois !
Ce soir-là il voulut gravir avec moi la douce petite colline d'Heidelberg. — La pente est rapide pour vous , Théodore , lui disais-je tout en grimpant. — Grimpons toujours, me disait-il. II s'avançait lentement , il s'arrêtait presque à chaque pas. — Oh ! malheureux homme que je suis ! disait-il , qui ai tant de peine a gravir cette plaine terrestre , moi qui me suis égaré si souvent dans les déserts du ciel ! Et cependant il marchait toujours ; son beau et tendre regard se perdait avec délices dans cette voie lactée , parmi ces blancs nuages que la lune éclaire doucement, tristement. Nous arrivâmes ainsi , non pas sur le plus haut sommet de la colline, mais à une certaine ruine qu'aimait Hoffmann. Lui et moi nous prîmes place sur la même pierre renversée dans l'herbe, et, après un moment de silence que j'avais peur d'interrompre :
— On m'a souvent demandé , me dit Théodore , où je trouvais et comment je trouvais mes contes? Je suis sûr que tu t'es figuré qu'il y avait dans mon récit quelque chose de surnaturel, et que des voix invisibles me venaient raconter la nuit les histoires que je répétais le jour. Quand j'étais jeune , on disait : — Quoi d'étonnant? Théodore raconte des histoires d'amour? Théodore est amoureux! Quand j'étais uu hardi buveur, quoi d'étonnant? Théodore raconte deshistoires d'ivresse? il est ivre lui-même , Théodore ! Théodore bat des mains et salue en dansant de joie, comme David devant l'arche , le Don Juan de Mozart , quoi d'étonnant? C'est un grand musicien , Théodore ! Théodore jette sur la muraille avinée toutes sortes d'images fantasques, quoi d'étonnant? c'est un grand dessinateur, Théodore.
Ainsi tantôt on m'accusait d'être l'écho d'une voix invisible , tantôt on m'accusait de copier et de répéter ce que j'avais vu et entendu sur la terre. Regarde cependant ; mon cœur est calme , ma tête est calme aussi ; je n'ai plus la ni Mozart , ni mon crayon , ni ma bouteille ; je n'entends plus dans les airs cette musique invisible qu'entendait Antoine au sortir du banquet de Cléopàtre , et pourtant , si je veux , la , dans ce nuage , par cette nuit tranquille , je vais évoquer un conte tout rempli d'une douce mélancolie. Ne vois-tu pas là-bas, a cheval, Kreysser lui-même? En même temps Théodore ôtait son chapeau et saluait Kreysser.
Pauvre homme ! Je me rappellerai toute ma vie que j'ai été cette nuit-là à ses côtés , étudiant avec un attendrissement mêlé de respect le sommeil de cette imagination autrefois si éveillée . Nobles cendres d'un feu brillant qui avait jeté bien des étincelles ! Hoffmann avait la vue perçante , et cependant, cette nuitla , on eût dit un aveugle clairvoyant qui voit toutes choses dans son âme , et qui s'entoure par l'imagination des plus riantes couleurs. Figurez-vous Rubens aveugle. L'oreille d'Hoffmann était alerte et inspirée ; elle saisissait , avec une facilité qui tenait du prodige, les moindres bruits de la terre ou du ciel; et cependant, cette nuit-là, on eût dit qu'Hoffmann, tout entier à un concert invisible , n'entendait plus aucun son venu de la terre , aucun bruit venu du ciel ! Hoffmann était sourd à cette heure. C'était la surdité de Beethoven. Vous n'avez jamais entendu d'homme plus éloquent. La parole tombait de ses lèvres , vive , ardente , rapide , colorée , ingénieuse. Il était vraiment un grand peintre quand il parlait. C'était une analyse infatigable , une admiration violente ; c'était la plus ingénieuse passion qui se pût entendre. Eh bien ! ce soirlà Hoffmann était muet. Il se parlait tout bas à lui-même comme un poëte qui chante tout bas son hymne de délivrance. Toute
cette nature dont il s'emparait autrefois par la parole , par le regard , par tous les sens , maintenant il la possède recueillie en lui-même et pour lui seul. Pauvre homme, si peu égoïste autrefois! le voila rentré dans l'admiration silencieuse.
Mais voyez l'influence poétique ! A peine étions-nous assis sur la colline , lui et moi, que tout d'un coup voici les apparitions bien-aimées -qui reparaissent. Tu ne veux plus venir a nous , lui disent-elles , eh bien ! nous allons à toi , nous , tes anciennes bien-aimées ! Tu as été notre poète , nous voulons te rendre poésie pour poésie ! Tu disais tout a l'heure que ta voix nous allait invoquer; il n'est pas besoin que tu commandes, car nous voulons t' obéir ! Ainsi parlant , je vis passer l'un après l'autre tous ces gracieux fantômes de la poésie et du conte, les amours d'Hoffmann.
Tous les fantômes qui passèrent alors devant nous , je ne saurais les dire ; c'étaient des ombres sereines qui glissaient lentement sur les bords du lac et comme si elles eussent cherché a passer a la nage cette onde transparente. L'imagination de Théodore était si puissante qu'a chacune de ces ombres mouvantes il donnait une forme , un nom , un visage ; il les reconnaissait a leurs pas, a leurs manteaux, a leurs écharpes flottantes. Il chantait tour a tour de tendres chansons , des chansons plaintives , des chansons joyeuses. Pour Hoffmann , le conte était un être palpable et visible ; il l'appelait à lui et le conte arrivait comme un beau lévrier bien dressé. Que de femmes jeunes et belles, que de nobles chevaliers, que de terribles magiciennes, nous vîmes ainsi passer , s'arrêter et se perdre sur les bords du lac !
Bientôt , grâce a ces apparitions soudaines , Théodore re trouva ses belles heures d'inspiration et de bonheur. Cette nuitla fut bientôt pour lui une nuit de féerie pendant laquelle il était redevenu lui-même , lui l'invocateur suprême de toutes les pas-
si ons grandes et fortes, et tendres, lui, Hoffmann) — Oh! disait-il , quels sont donc ces hommes qui passent dans toutes sortes d'attitudes , celui-là a genoux et bardé de fer, celui-là qui va mourir et qui regarde le ciel ! Vois-tu cette forme toute blanche qui s'élève dans les airs comme une ondoyante vapeur? C'est la muse divine qui quitte la terre, la muse de vingt ans! Silence ! une autre femme blanche , mais souffrante , se traîne à grand'peine sur les cailloux du rivage; elle gémit, elle appelle, elle va mourir ! Pauvre femme ! passe ton chemin , et t'en va dans un monde meilleur !
Ici Théodore essuya avec sa main une grosse larme qui roulait dans ses yeux. — Hélas ! hélas ! le temps de mes heureuses apparitions est passé ; mes pauvres yeux n'ont plus a voir que de tristes images. Saurais-tu me dire qui est cet homme couché sur le champ de bataille, et les mains jointes, dans la mort? En voici un qui va a cheval et les montagnes s'abaissent sous les pas de son cheval. Je vois passer le convoi d'un pauvre laboureur qui s'en va au champ de repos porté par ses frères. Plus loin , loin de l'église du village, s'illumine la haute cathédrale , les arceaux brillent a la lueur des cierges , la sainte église se remplit de bruit et de parfums. Où suis-je ? Ce même homme qui , tout à l'heure, gravissait a cheval les sommets les plus escarpés, le voilà maintenant, assis sur le chemin , l'œil sombre et la tête baissée, qui rêve tristement a ses profondes destinées. Qui me dira le nom de cet homme ? Où est le temps où mon âme , ivre de ces tristes réalités , s'égarait sous les frais ombrages de la patrie italienne , ou bien, a la suite de la péri orientale, parcourait les mosquées et les harems des Mille et une Nuils ? Hélas ! pour les vieux poètes , il est des révolutions inévitables. Le fer remplace la joie ; je vois accourir les vieux châtelains aux mêmes lieux où se jouaient les jeunes pages ; toutes les choses heureuses ont pris un air plus triste , toutes les passions se sont
couvertes de leurs manteaux de deuil : ainsi va la vieillesse , mon ami !
Voilà comment me parlait l'ingénieux vieillard, pendant queson regard plongeait dans la vallée , pendant que ses cheveux flottaient au vent. Moi pourtant, j'étais ému, attentif, intéressé au dernier point. Mais en vain voulais-je distinguer quelquesuns des héros de cette phalange poétique , je ne voyais que le lac renvoyant au ciel son éclat lumineux, les deux noirs sommets qui l'encadraient comme ferait un cadre d'ébène , et sur ses bords quelques voyageurs qui s'en allaient regagner leur gîte et leur foyer.
Et je me dis a moi-même : c'est en vain que Théodore t'enseigne l'art de faire les bons contes , tant que tu ne verras pas ce qui se passe dans le inonde avec l'œil de ton esprit.
Hoffmann.