LA CHEVALERIE
La religion, qui , dans le moyen âge , se mêlait a tout, prêtait a la chevalerie ses cérémonies saintes; elle lui inspira quelque chose de ses maximes , et , avant qu'on ne connût les guerres religieuses , elle bénissait l'épée des chevaliers. Les nobles guerriers parcouraient le monde cherchant les périls et les aventures glorieuses. Ils ne connaissaient pas d'autre souverain que celui auquel ils avaient engagé leur foi volontaire ; partout où la guerre éclatait on les voyait accourir. C'est a cette chevalerie que s'adressait le pape Urbain en disant : « Vous qui portez en tous lieux la terreur de vos armes , et qui servez l'ambition ou la haine d'autrui dans la guerre , levez-vous ! et, nouveaux Machabces , courez défendre la maison d'Israël , qui est
la vigne du Seigneur des années. » On sait comment la chevalerie chrétienne répondit à cet appel. Dès lors les rapports de la chevalerie et de la religion furent plus immédiats et plus multipliés. Chaque chevalier semblait avoir pris l'engagement de combattre les ennemis de Jésus-Christ ; il portait sur ses vêtements des emblèmes de la foi chrétienne ; pendant le service divin, il tenait son épée nue devant lui, comme pour faire hommage a Dieu de sa bravoure. Enfin la chevalerie était devenue une institution aussi religieuse que militaire.
Un de ses caractères les plus remarquables , celui qui excite le plus aujourd'hui notre curiosité , notre surprise , c'est l'alliance des sentiments religieux et de la galanterie ; la dévotion et l'amour, tel était le mobile des chevaliers ; Dieu et les dames, telle était leur devise. On a dit que cet esprit de chevalerie venait des Germains ou des peuples du Nord ; si cela était vrai, l'histoire en aurait retrouvé des traces a des époques antérieures. On peut emprunter a un autre peuple des lois ou des usages , mais non des illusions et des sentiments ; il faudrait savoir ce qu'il y avait de mystérieux dans les mœurs et dans le cœur humain au moyen âge. Quoi qu'il en soit , on peut affirmer que la fidélité a Dieu et la fidélité aux dames étaient recommandées comme une même vertu et comme un même devoir.
Lorsqu'un chevalier mourait pour la dame de ses pensées , on ne devait pas douter de son salut, d'après la théologie des châteaux ; il faut croire néanmoins que le clergé était plus sévère. Un chevalier ne prononçait pas un serment où il ne fût question de la religion et de l'amour ; Louis IX ne voulut pas conclure un traité avec les Sarrazins sans le consentement de la reine Marguerite , qui était sa dame. D'après une loi de Jacques II d'Aragon , la présence d'une femme était comme le droit d'asile dans un lieu saint; l'institution de l'ordre du Bouclier d'or prescrivait de respecter les dames , parce qu'a-
près Dieu , elles étaient la source de tout l'honneur que les hommes pouvaient acquérir.
Dans les guerres du moyeu âge, l'histoire nous montre souvent les chevaliers portant les couleurs de la beauté an milieu des batailles. Il faut convenir cependant que dans les guerres saintes on rencontre peu d'exemples de cet amour héroïque ; et cette chevalerie , si dévouée en Europe à l'amour des daines , prit un autre caractère dans le royaume de Jérusalem et près du tombeau de Jésus-Christ.
Les vertus qu'enseignait le christianisme aux guerriers d'Occident étaient celles qui devaient le plus contribuer a détruire le règne de la barbarie. On ne pouvait faire une plus cruelle injure a un chevalier, que de le soupçonner de mensonge et de félonie. La déloyauté, le parjure, passaient pour les plus honteux de tous les crimes. Quand l'innocence opprimée implorait le secours d'un noble guerrier , malheur a celui qui ne répondait point à cet appel ; l'opprobre suivait toute offense envers le faible , toute agression envers l'homme désarmé. Nous ne parlerons point de cette politesse chevaleresque , par laquelle devaient s'adoucir les mœurs , ni de cette modestie des héros , qui, sans être tout a fait l'humilité chrétienne , était , au milieu des trophées de la guerre , comme la pudeur de la gloire ; pour rappeler, par un seul mot, toutes les vertus de la chevalerie, il nous suffira de nommer ce vieil honneur, qu'on n'a jamais bien défini, et qui fut pour un siècle barbare comme une autre religion avec ses mystères , et surtout avec ses miracles.
Pour se faire une idée juste de la chevalerie, on doit l'étudier dans les tournois qui lui durent leur origine, et qui étaient comme les écoles de la courtoisie et les fêtes de la bravoure. A cette époque, la noblesse se trouvait dispersée et restait isolée dans les châteaux ; les tournois lui donnaient occasion de se rassembler, et c'est dans ces réunions brillantes qu'on rappelait la mé-
moire des anciens preux , que la jeunesse les prenait pour modèles , et se formait aux vertus chevaleresques en recevant le prix des mains de la beauté.
Comme les dames étaient les juges des actions et de la bravoure des chevaliers , elles exercèrent un empire absolu sur l'âme des guerriers; et je n'ai pas besoin de dire ce que cet ascendant du sexe le plus doux put donner de charme à l'héroïsme des preux et des paladins. L'Europe commença a sortir de la barbarie du moment où le plus faible commanda au plus fort , où l'amour de la gloire, où les plus nobles sentiments du cœur, les plus tendres affections de l'âme, tout ce qui constitue la force morale de la société, put triompher de toute autre force.
Nous ne croyons pas que la chevalerie errante, avec ses bizarres travers, ait jamais existé ailleurs que dans les romans : on doit croire , néanmoins , que si l'amour de Dieu avait armé les chevaliers chrétiens contre les infidèles , l'amour des dames put aussi les porter quelquefois à la défense de la beauté malheureuse. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la chevalerie d'armes ne tenait point à la terre , et que la patrie d'un chevalier se trouvait partout où il pouvait montrer sa force , son adresse et sa valeur.
Ainsi , un reste de l'esprit nomade des Barbares se mêlait au caractère de îa chevalerie , et cet esprit cosmopolite pourrait donner quelque vraisemblance aux récits des romanciers.
L'histoire a raconté les aventures et les exploits de ces guerriers normands qui , en revenant de Jérusalem , délivrèrent la Calabre de l'invasion et du joug des Sarrasins. Joinville nous parle de chevaliers qu'il avait vus arriver dans la Palestine , et qui, sur le portrait qu'il nous en a retracé, pourraient passer pour de vrais chevaliers errants. Partis du nord de l'Europe, ils avaient longtemps vécu parmi les Comans et les peuplades sauvages de l'Asie -Mineure ; les croisés et le peuple de Ptolémaïs écoutaient
avec avidité le récit de leurs courses lointaines ; on se plaisait à imiter dans l'armée chrétienne les coutumes qu'ils avaient empruntées aux Barbares. On admirait leurs manières chevaleresques , et surtout l'adresse intrépide avec laquelle ils poursuivaient les tigres et les lions dans les déserts de la Syrie. Après avoir parcouru l'Orient et l'Occident, ils venaient engager leur foi au service de Jésus-Christ , et s'enrôlaient sous les drapeaux de Louis IX.
On avait vu dans l'antiquité des héros qui parcouraient le monde pour le délivrer des fléaux et des monstres. Mais ces héros n'avaient pour mobile ni la religion , qui élève l'âme , ni cette courtoisie qui adoucit les mœurs. Une autre différence entre l'esprit de l'antiquité et les sentiments des modernes , c'est que , chez les anciens , l'amour put amollir le courage des héros , et qu'au moyen âge , au temps de la chevalerie , les femmes, qui étaient les juges de la valeur, rappelaient sans cesse dans l'âme des guerriers l'enthousiasme de la vertu et l'amour de la gloire. On trouve dans Alain Chartier une conversation entre plusieurs dames exprimant leurs sentiments sur la conduite de leurs chevaliers a la bataille d'Azincourt. Un de ces chevaliers avait cherché son salut dans la fuite , et la dame de ses pensées s'écria : Selon la loi d'amour, je l'aurais mieux aimé mort que vif.
Cette institution , si ingénieusement appelée Fontaine de courtoisie et qui de Dieu vient , est bien plus admirable encore lorsqu'elle se montre sous l'influence toute-puissante des idées religieuses.
La charité chrétienne réclama toutes les affections du chevalier , et lui demanda un dévouement perpétuel pour la défense des pèlerins et le soin des malades. Ce fut ainsi que s'établirent les ordres de Saint-Jean et du Temple, celui des chevaliers Teutoniques et plusieurs autres, tous institués pour combattre
es Sarrazins et soulager les misères humaines. Les infidèles admiraient leurs vertus autant qu'ils redoutaient leur bravoure. Rien n'est plus touchant que le spectacle de ces nobles guerriers, qu'on voyait tour à tour sur le champ de bataille et dans l'asile des douleurs , tantôt la terreur de l'ennemi , tantôt la consolation de tous ceux qui souffraient.
Tous ceux qui visitaient alors la Terre-Sainte ne pouvaient se lasser d'admirer dans les chevaliers du Temple , de Saint- Jean , de Saint-Lazare , leur résignation a souffrir toutes les peines de la vie , leur soumission a toutes les rigueurs de la discipline , et leur docilité a la moindre volonté de leur chef.
Pendant le séjour de saint Louis en Palestine, les Hospitaliers ayant eu une querelle avec quelques croisés qui chassaient sur le mont Carmel , ceux-ci portèrent leurs plaintes au Grand- Maître. Le chef de l'Hôpital mande devant lui les frères qui avaient fait outrage aux croisés , et , pour les punir, les condamne à mangera terre sur leurs manteaux. Advint, dit le sire de Joinville , que jeme trouvai présent avec les chevaliers qui s'étaient plaints „ et requismes du maistre quiljist lever les frères de dessus leurs manteaux , ce qu'il cuida rejuser.
Ainsi , la rigueur des cloîtres et l'humilité austère des cénobites n'avaient rien de repoussant pour des guerriers. Les chevaliers de Saint- Jean et du Temple avaient appris à mépriser les vanités de cette vie. C'est dans ces ordres militaires et religieux , dit un poète contemporain , que se retiraient les guerriers qui étaient fatigués du monde et qui avaient tout vu et goûté de tout (Guyot, poète satirique du XIIIe siècle). Il ne faut pas oublier que , dans les âges barbares , la modération de ceux qui portent les armes , et l'humilité de la force , sont un commencement de civilisation.
Nous savons qu'il ne faut pas toujours juger les hommes d'après la morale qu'ils proclament et d'après les règles qu'ils doi-
vent suivre. Les ordres militaires de la Terre-Sainte, pour le scandale de leurs mœurs , méritèrent quelquefois la censure des chefs de l'Eglise ; leur esprit d'ambition et de rivalité troubla souvent la paix des colonies chrétiennes en Orient. Lorsqu'on voit les désordres du moyen âge , on doit croire aussi que la chevalerie de l'Occident resta au moins impuissante pour arrêter le mal , et qu'elle s'associa quelquefois elle-même aux excès qu'elle devait réprimer; mais l'esprit de son institution subsistait, et ses maximes présidaient a l'éducation d'une noblesse encore barbare. Quoi qu'on puisse penser de la corruption humaine, il sera toujours vrai de dire que la chevalerie , alliée à l'esprit de courtoisie et a. l'esprit du christianisme, a réveillé chez les peuples modernes des sentiments et des vertus ignorés des anciens. C'est a cette école que les jeunes guerriers venaient prendre des leçons de politesse, de bravoure et de générosité. Admirable école , où la victoire déposait son orgueil , la grandeur ses superbes dédains , où rien n'était plus honteux que la perfidie et le mensonge , où rien n'était plus glorieux que de protéger la faiblesse et de secourir le malheur !
Comme l'éducation des peuples se formait sur l'exemple des premières classes de la société, les généreux sentiments de la chevalerie se répandirent peu a peu dans tous les rangs , et se mêlèrent au caractère des nations européennes ; il s'élevait, contre ceux qui manquaient à leurs devoirs de chevalier, une opinion générale, plus sévère que les lois elles-mêmes, et qui était comme le code de l'honneur, comme le cri de la conscience publique,
Lorsque l'institution de la chevalerie tomba, par l'abus qu'on en fit, et surtout par une suite de changements survenus dans le système militaire de l'Europe , il resta encore aux sociétés européennes quelques-uns des sentiments qu'elle avait inspirés, de même qu'il reste à ceux qui ont oublié la religion dans la-
quelle ils sont nés , quelque chose de ses préceptes , et surtout des impressions qu'ils en reçurent dans leur enfance. Au temps de la chevalerie , le prix des bonnes actions était la gloire et l'honneur. Cette monnaie , qui est si utile aux peuples et qui ne leur coûte rien, n'a pas laissé d'avoir quelque cours dans les siècles suivants. Tel est l'effet d'un glorieux souvenir, que les marques et les distinctions de la chevalerie chrétienne servent encore de nos jours a récompenser le mérite et la bravoure.
M. Michaud, Histoire des Croisades.