‹ ParisChapitre 25 sur 46 · KM · texte numérisé non relu

KM

Et comme dans les bois , d'une aile matinale , Quand le faucon s'élance en sa chasse royale , La couleuvre repue , endormie au soleil , Trop tard cherche en rampant son gîte a son réveil ; Ainsi dès qu'au matin l'aiglon quitta son aire , Sentant sous son duvet la serre consulaire ,

Le monde a dit : « Voici l'oiseau du Rubicon ! »

Et le taureau gaulois a connu l'aiguillon.

L'hysope , au bout des monts , sous le cèdre s'incline ,

L'homme sous le héros , l'ombre sous la colline ;

Le flot baise le roc debout , sur l'Océan ,

La foule son César , et César le néant .

Un homme seul est tout , et le reste n'est rien ; Lui seul il a tout fait , et le mal et le bien ; Mille noms ont péri pour grossir son ouvrage , Mille flots passeront pour qu'un seul flot surnage : C'en est fait, un seul homme a, pendant leur sommeil , Des peuples usurpé la place a leur soleil.

Qu'ils dorment ! Pour eux tous , ardente sentinelle ,

Le jeune consul veille en la cité nouvelle ;

Et sur sa mappemonde , armé de son compas ,

Il débrouille en un jour le chaos des états ;

Ou , penché sur son globe , il rapproche a sa guise

Deux rivages hurlants qu'un Océan divise.

Souvent pendant la nuit , quand la nuit fait silence , Le premier au conseil il pèse la balance

Du vieux code romain en son bassin usé. Son esprit, comme un glaive à sa droite aiguisé, Tranche le noeud gordien que nouèrent les sages, Et fait sa loi d'airain de mille obscurs usages.

Et les vieillards disaient : il nous surpasse tous ; D'où lui vient la sagesse? il n'a pas comme nous , Des siècles coutumiers épousant les coutumes , Jour et nuit retourné leurs gothiques volumes ; Nos fils sont de son âge , et son doigt frémissant Jamais n'a feuilleté que son livre de sang.

Ainsi tous le craignaient. Du breuvage qu'il aime , Dans son vase emmiellé Dieu l'enivrait lui-même. Les peuples le suivaient en caressant leur frein , Il était calme et fort; et sur son front serein La couronne de plomb sacrée a Sainte-Hélène N'effeuillait pas alors la couronne de chêne.

Les Alpes sont debout; les voyez- vous blanchir?

Leurs murs sont crénelés ; qui pourra les franchir ?

Derrière leur enclos , a l'ombre épanouie ,

Qui jamais cueillera la fleur de l'Italie ?

Si ce n'est toi , grand Dieu , qui jamais du vallon

Montera sur leur cime après l'aigle et l'aiglon?

Comme un camp éternel leurs tentes sont dressées : Qui les emportera sur son char entassées ?

Jamais la dent des boucs ne les ronge en chemin , Et jamais l'ouragan ne déchire leur lin. Quel guerrier dormira sous leur toit de tempête , Et pourra dans son rêve escalader leur faîte?

Dès l'aube la Yungfrau s'assied dans les ravins ,

Et porte l'avalanche en ses humides mains.

Qui dénoûra jamais son voile de nuage?

Comme un anachorète en son froid ermitage ,

Le Saint-Bernard , pieds nus , se couche en son cercueil

Qui jamais franchira les degrés de son seuil ?

Les Alpes sont debout; sur leurs flots sans rivage Que hérisse à leur faîte un éternel orage , Sur cette mer géante aux vagues de granit , Où , comme l'alcyon , les peuples font leur nid , Sans rameur et sans mât , suspendue k la cime , Quelle barque jamais ira tenter l'abîme?

Ah ! qui me bâtira, plus puissant que l'orage, Mon refuge ici-bas , sur leur rocher sauvage? Je suis un voyageur que suivent les vautours. La brume m'environne , et je crie : « Au secours ! Le chemin est glissant, et l'ouragan m'entraîne. Est-ce là le chemin qui mène à Sainte-Hélène ?

Car c'est-la que j'ai vu le chasseur de chamois Dont le nom retentit comme fait un carquois. L'ourse du Saint-Bernard , a la fin muselée , En grondant le suivait au fond de la vallée. Sa flèche était lancée ; et par-delà les monts Allait blesser à mort le cœur des nations.

Ici j'ai vu passer un pasteur sans ouailles ,

Dans la neige il menait ses chevaux de batailles ,

Ses canons bâillonnés , qui , chargés de frimas ,

Comme une meute en laisse aboyaient sur ses pas ;

Et ses clairons muets a la lèvre sanglante ,

Et les chiens du couvent hurlaient dans la tourmente.

Mille voix appelaient , mille voix répondaient , Sur les bords des glaciers les longs sabres pendaient , Comme font les chevaux aux bords des pâturages. Les drapeaux engourdis se mêlaient aux nuages. Mille mains a la fois traînaient un même char ; Et la cloche sonnait sur le grand Saint-Bernard.

Ici j'ai vu bondir , sur son humide trace ,

Comme un peuple enfermé dans un tombeau de glace ,

L'avalanche croulante aux champs de Marengo ;

Un seul mot dit trop haut , et redit par l'écho ,

L'avait précipitée au penchant des abîmes.

Devant elle une main aplanissait les chues.

Oh ! quand elle eut enfin roulé , de bonds en bonds , Au seuil de Marengo , loin du sentier des monts , On entendit alors , la , sous la vigne mûre , Le choc d'une cymbale et le choc d'une armure ; Puis, bientôt, sans harnais , mille et mille chevaux Errants et tout meurtris , que suivaient des corbeaux ;

Puis un bruit haletant de canons qui mugissent , De sabres ébréchés , de pas qui retentissent , De pesants cavaliers croulant comme des tours , De tambours ameutés comme des troupeaux d'ours , Et vers le soir on vit l'aigle noire a deux tètes , Qui, sanglante, cherchait son nid dans les tempêtes.

Puis après tout se tut. Mais dès le lendemain

La neige sur les monts effaçait le chemin.

Corarae'uii grand fossoyeur au vallon qu'il déchire ,

Le Saint-Bernard creusait la tombe d'un empire;

Et là-bas , le chasseur disait à demi-voix :

a Sont-ce les pas d'un peuple ou les pas d'un chamois? »

Edgard Quinet.

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