‹ ParisChapitre 26 sur 46 · NAPOLEON · texte numérisé non relu

NAPOLEON

Napoléon est encore à Paris , au milieu de ses grands , effrayés du terrible choc qui se prépare. Ceux-ci n'ont plus rien à acquérir , ils ont beaucoup a conserver : ainsi leur intérêt personnel se réunit au vœu général des peuples fatigués de la guerre; et, sans contester l'utilité de cette expédition, ils en redoutent les approches. Mais ils n'en parlent qu'entre eux , secrètement , soit qu'ils craignent de déplaire , de nuire à la confiance des peuples , ou d'être démentis par des succès : c'est pourquoi, devant Napoléon, ils se taisent et semblent même ne pas être instruits d'une guerre qui depuis longtemps est le sujet des conversations de toute l'Europe.

Mais enfin ce respect silencieux, que lui-même avait pris soin d'imposer , l'importune ; il y soupçonne plus d'improbation que de réserve; l'obéissance ne lui suffit plus , il veut y ajouter la conviction : ce sera une nouvelle conquête ! Il sait d'ailleurs mesurer mieux que personne cette puissance de l'opinion qui, selon lui , crée ou tue les souverains ; enfin , soit politique , soit amour-propre , il aime à persuader.

On parut d'abord concevoir toutes les nécessités de sa position : « Il fallait achever l'ouvrage commencé ; on ne pouvait » s'arrêter sur une pente aussi rapide et si près du sommet. » L'empire de l'Europe convenait a son génie ; la France en » serait le centre et la base; autour d'elle, grande et entière, » elle ne verrait que de faibles états , tellement divisés , que » toute coalition entre eux deviendrait méprisable ou impossi- » ble ; mais , avec un tel but , pourquoi ne commençait-il pas » par soumettre et partager ce qui était autour de lui ? »

A cette objection, Napoléon répondit « que tel avait été son » projet en i 809 , dans la guerre d' Autriche , mais que le mal- » heur d'Enlingen avait dérangé son plan ; que même , telle » avait été sa pensée , quand, dès Tilsitt et par l'entremise de » Murât, il voulut s'allier a la Russie par un mariage : mais que » le refus de la princesse russe, et son union précipitée avec le » ducd'Oldembourg, l'avaient conduit a épouser une princesse » autrichienne , et à s'appuyer de l'empereur d'Autriche contre » l'empereur Russe. .

Au reste , toutes ces passions qui gouvernent si despotiqueînent les autres hommes, étaient de trop faibles mobiles pour un génie aussi ferme et au&i vaste ; elles purent tout au plus déterminer en lui de premiers mouvements qui l'engagèrent plus tôt qu'il n'eût voulu. Mais , sans pénétrer si avant dans les replis de cette grande âme , une seule pensée , un fait évi-

dent suffisait pour le précipiter tôt ou tard dans cette lutte décisive : c'était l'existence d'un empire rival du sien par une égale grandeur, mais jeune encore comme son prince, et grandissant chaque jour, quand l'empire français, déjà mûr comme son empereur , ne pouvait plus guère crue décroître.

A quelque hauteur qu'il eût élevé le trône du sud et de l'ouest de l'Europe , Napoléon apercevait le trône septentrional d'Alexandre prêt encore à le dominer par sa position éternellement menaçante : sur ces sommets glacés de l'Europe, d'où jadis s'étaient précipités tant de flots de barbares , il voyait se former tous les éléments d'un nouveau débordement. Jusque-la l'Autriche et la Prusse avaient été des barrières suffisantes , mais lui-même les avait renversées ou abaissées : il restait donc seu en présence , et seul défenseur de la civilisation , de la richesse et de toutes les jouissances des peuples du sud , contre la rudesse ignorante , contre les désirs avides des peuples pauvres du nord, et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse.

Il était évident que la guerre seule pouvait décider de ce grand débat , de cette grande et éternelle lutte du pauvre contre le riche ; et cependant , de notre côté , cette guerre n'était ni européenne ni même nationale ; l'Europe y marchait à contrecœur, parce que le but de cette expédition était d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La France épuisée voulait du repos; les grands qui formaient la cour de Napoléon s'effrayaient de ce redoublement de guerre , de la dispersion de uos armées de Cadix a Moskou, et, tout en concevant la nécessité à venir de ce grand débat, l'urgence ne leur en était pas démontrée.

Ils savaient que c'était surtout dans l'intérêt de sa politique qu'il fallait chercher a ébranler un prince dont le principe était « qu'il y avait des hommes dont la conduite ne peut que rare- » ment être réglée par leurs sentiments, mais toujours par les

» circonstances. » Dans cette pensée ses ministres lui dirent, l'un, « que ses finances avaient besoin de repos ; » mais il répondit : « Au contraire, elles s'embarrassent, il leur faut la » guerre. » Un autre ajouta « qu'à la vérité jamais l'état de ses » revenus n'avait été plus satisfaisant; qu'après un compte- » rendu de trois a quatre milliards , il était admirable qu'on se » trouvât sans dettes exigibles ; mais que tant de prospérités » touchaient à leur terme , puisqu'il paraissait qu'avec l'an- » née -1812 allait commencer une campagne ruineuse; que » jusque-là la guerre avait nourri la guerre , que partout on » avait trouvé la table mise , mais qu'à l'avenir nous ne pour- » rions plus vivre aux dépens de l'Allemagne devenue notre » alliée ; bien loin de là , il faudrait nourrir ses contingents , » et cela sans espoir de dédommagements, quel que fût le suc- » ces ; car on aurait à payer de Paris chaque ration de pain qui a se mangerait à Moskou , les nouveaux champs de bataille » n'offrant à recueillir , après la gloire , que des chanvres , des > goudrons et des matures, qui ne serviraient sans doute » pas à acquitter les frais dune guerre continentale ; que la » France n'était pas en état de défrayer ainsi l'Europe , surtout » dans l'instant où ses ressources s'écoulaient vers l'Espagne ; )> que c'était mettre à la fois le feu aux extrémités , et qu'alors , » refluant vers le centre épuisé par tant d'efforts , il pourrait m nous consumer nous-mêmes. »

Ce ministre avait été écouté ; l'empereur le regardait d'un air riant accompagné d'une caresse qui lui était familière. Il pensait avoir persuadé , mais Napoléon lui dit : « Vous croyez » donc que je ne saurai pas bien à qui faire payer les frais de la » guerre? » Le duc cherchait à comprendre sur qui tomberait ce fardeau, quand l'empereur, par un seul mot, dévoilant toute la grandeur de ses projets , ferma la bouche à son ministre étonné.

11 n'appréciait pourtant que trop bien toutes les difficultés d< son entreprise.

Le général comte de Ségur.

{Histoire de Napoléon el de la Grande Armée.)

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