LA BALLADE DU PÈLERIN
J'ai été dans l'Orient, j'ai été dans l'Occident, pour chercher ce que je n'ai pu trouver : un cœur en paix avec ses propres pensées, une âme tranquille et contente.
J'ai cherché en haut , j'ai cherché en bas , partout ma recherche a été vaine ; la même lèvre mêlait le sourire au soupir, la même heure mêlait la joie et la peine.
Et d'abord je cherchai parmi les rois armés du sceptre , espérant qu'avec la puissance, le devoir trouve la paix : mais les rois jetaient un regard de lassitude sur le diadème imprégné de soucis.
J'interrogeai le soldat : il nie parla tout haut du cher et paisible toit qu'il avait quitté , et tout bas de la vanité , de la ruine et des maux de la guerre.
Je visitai le marchand au milieu de ses richesses ; la paix ne devait-elle pas être la douce compagne de l'abondance? Mais non ! ses pensées inquiètes suivaient au loin , sur la mer, une fragile cargaison.
J'entendis la douce musique d'un luth nager dans l'air suave de l'été , mais le front du poëte était pâle et flétri ; ce n'est point sur les fronts inspirés que la paix est empreinte. Et alors j'énumérai les maux qui se succèdent sur la scène humaine , et me dis : Que le merveille que la paix ne soit pas avec eux ! La merveille serait qu'elle y fût.
D'abord vient l'enfance avec tout ce qu'il lui faut apprendre et surtout ce qu'il lui faut supporter : la contrainte , les réprimandes, les châtiments, et la vue des plaisirs auxquels elle n'a point de part, mais qu'elle entrevoit sans les partager.
Bientôt le jeune homme, semblable au fou de l'Ecriture qui disperse les charbons ardents , sème sur sa route les actions irréfléchies et les trésors gaspillés de sa passion, qui laissent leur cendre sur l'âme.
L'âge mûr, épuisé , ruiné , flétri , remplace ses espérances détruites , ses sentiments éteints , par la prudence mondaine , l'ambition , l'intrigue , les soins matériels et la froide insouciance.
La vieillesse , enfin , s'avance sombre , lente , grondeuse , comme une vague prête a se briser , pour nous apprendre que la vie n'a été qu'un rude passage au tombeau.
Ainsi a mesure qu'on avance, nos espérances se changent en craintes, comme l'or des fées se changeait en argile; le plaisir s'éclipse sous la douleur, et 1a route que l'homme a suivie n'est marquée que par des ruines. Le fragile trésor de nos fraî-
ches émotions, bientôt épuisé , ne nous laisse plus qu'un vide profond ; alors arrive l'ambition et ses combats qui agitent et souillent l'âme ; dégoûtés du présent , effrayés de l'avenir, nous tournons nos regards vers le passé pour y chercher , sur une mer troublée, la trace de cent naufrages.
J'ai parcouru bien des pays, dans tous ces pays j'ai rencontré la même misère ; l'espérance dans sa parure empruntée, et le souci sous le masque du plaisir.
J'ai voulu essayer des passions pour remplir ce triste néant de mon cœur. — L'amour , enivrant délire ! — Les femmes jeunes et belles, fleurs qui sourient et qui chantent. — Les doux murmures des belles nuits du mois de mai. — Les tendres plaintes sous le balcon à demi éclairé. — Les vertiges aux pieds adorés d'une enfant de seize ans. — Les longs cheveux.
— Les belles mains. — Les pieds qui frémissent dans la soie.
— Le sein nu chargé de diamants. — Et les autres folies de la jeunesse et de l'amour.
Mais hélas ! dans ce beau vase d'or et d'émeraude , tout rempli d'une mousse légère, — vin de Champagne de la dixhuitième année, — j'ai rencontré je ne sais quelle amertume funeste. ■ — Triste lie qui gâtait le doux breuvage. — Hélas! hélas! Eloignez de moi ces belles fleurs a peine épanouies, un serpent est caché sous ces fleurs.
Hélas! hélas! De tous les rêves aimés, de toutes mes frivolités sérieuses et charmantes , le rêve le plus regretté , la frivolité la , plus pleurée , c'est l'amour. Mais si vous saviez que de trahisons sous ces beautés printanières , que de jalousies dans ces regards , que de trahisons dans ces sourires ! Et puis les nuits d'été passent si vite ! Et puis les balcons ingrats s'illuminent pour votre rival ! Et puis les nuits tièdes deviennent froides ! Les douces sérénades s'éloignent ! Le pied si léger se fatigue ! la blanche main perd sa fraîcheur ! Et ces tendres regards s'a-
paisent , et le feu de ces deux yeux ou plutôt de ces deux soleils noirs , s'en retourne au ciel et se confond dans le feu des étoiles d'où il est venu.
Chimères ! vanités ! ombres fugitives ! Vauité de la gloire et bruit qui passe et qui se perd dans un autre bruit comme le ileuve se perd dans la mer. Vanité de la poésie; étincelle d'un instant, que recouvre le nuage! Vanité de la grandeur. — Qu'importe en effet que des fronts humiliés se prosternent dans votre poussière? Vanité de la science qui s'arrête tout a coup confondue devant une toile d'araignée , comme fait cette jeune princesse captive, dans les Contes des Fées.
Il n'y a rien sous le soleil que le temps n'efface d'un bout de son aile. Il renverse en même temps un empire et un amour. Il brise a la fois un cœur et un monde. Toutes ces fragilités sont égales devant ce grand destructeur. Avez-vous jamais vu venir le printemps, qui jette sur son passage l'ombre, les eaux, les fleurs, les chants ailés? Tout a l'heure viendra l'hiver couvrir de son manteau de neige ces fleurs , ces arbres et ces oiseaux qui chantent là-haut le printemps sans songer a l'hiver !
Mais le sage prévoit et se souvient. La prévoyance c'est plus que l'espérance , c'est la sagesse autant que la sagesse humaine peut être la sagesse. L'histoire est, aussi bien que la poésie, une vanité indigne du sage. Il n'y a qu'une chose qui soit toujours bonne, — la vérité , — ou ce qui revient au même , la Vertu.
Donc je n'ai point d'histoire a vous dire. L'histoire est un mensonge sanglant; c'est le plus misérable répertoire où se soient amoncelées toutes les vanités humaines. Voir ainsi l'humanité resserrée en quelques pages et se pavanant sous quelques grands noms, comme se pavane un gentilhomme espagnol sous ses guenilles; c'est un lamentable spectacle dont je vous ferai grâce en vérité.
Je n'ai même pas a vous conter le plus petit fait de chevalerie. L'héroïsme est mort. Cervantes a tué les chevaliers sous la lance de Don Quichotte. Et d'ailleurs , pourquoi donc vous parlerai-je de crimes et de mort , de plaines teintes de sang humain , et de la renommée qui ne dépend que d'un souffle mortel ?
Je n'ai à vous conter aucun amour de belle dame, commencé et fini dans un soupir ; méprisable folie qu'on nourrit de sourires fugitifs, fragile bonheur qui naît et qui meurt dans l'amertume.
Seulement je sais un conte des contrées orientales , qui fera aujourd'hui le sujet de mes chants. Je vous dirai la vanité de la vie. Appliquez la leçon a votre gré.