LE ROI D'ORIENT
Pourquoi rejeter ton chapelet et renverser ta coupe? jeune monarque, quel peut être ton chagrin? N'as-tu pas dans ton palais des joyaux qui brillent comme les étoiles lointaines dans le crépuscule du soir, des coupes resplendissantes qu'empourpre un vin généreux, déjeunes filles qui t'environnent, brillantes comme la lumière du matin? Dix royaumes s'inclinent au bruit de ton nom ; des contrées lointaines retentissent de ta renommée ; les trésors de la terre , les dépouilles de la mer t'appartiennent. Oh! jeune monarque , quelle douleur peut t'atteindre parmi tous ces biens?
— Je suis fatigué, je suis fatigué. Oh! le plaisir devient
une peine quand son charme a été tant et tant de fois détruit. Je suis fatigué de sourires achetés ou vendus , fatigué de la beauté qu'on n'enchaîne qu'avec des fers dorés , fatigué de l'opulence qui ne fait de moi que ce qu'elle ferait de l'être le plus bas et le plus vil ! j'ai épuisé le vin de ma coupe, et je n'ai trouvé au fond de l'enivrant breuvage que le commencement de la folie et non pas la fin de ma peine ! Je suis fatigué , fatigué de chaque chose et de toutes cboses , ennuyé de mes fêtes , isolé dans mes palais. Ne me répétez pas ce chant qui a perdu sa douceur , ne répandez pas ces fleurs au pied de mon trône; voilez, jeunes filles, voilez les tièdes roses de vos joues; tout ce qui est esclave de mon sceptre est sans valeur à mes yeux et sans éclat.
Le sultan se lève avec la rougeur du matin ; il se lève aux fanfares des corset des trompettes. Sa bannière est déployée au soleil et au vent ; la plaine est au loin rayée de ses guerriers. En avant marchent les fantassins armés de leur arc , leur multitude pressée se succède comme les vagues sur la grève. Derrière galopent les cavaliers , dont les coursiers orgueilleux couvrent leur frein d'écume : au milieu d'eux s'avance le roi. L'orgueil de commander a ces myriades d'hommes se lit sur son front superbe, et son œil étincelle comme son cimeterre. Malheur ! oli ! malheur au guerrier qui oserait s'attaquer à lui!...
Des milliers de cadavres sont épars sur la terre : Ahmed revient en conquérant. Mais qu'a-t-il obtenu? Le cri de l'orphelin frappe douloureusement son oreille ; son regard rencontre les pleurs amers de la jeune fiancée , et l'ami de sa jeunesse est étendu mort sur la plaine , où est tombée la fleur de sa noblesse. Bien que la foule remplisse l'air de son nom, ne vous étonnez pas si le monarque est dégoûté de la gloire.
De nouveau les bannières flottent au soleil , de nouveau le
sol tremble sous les pas des guerriers , de nouveau les ailes dti matin portent au loin l'éclat bruyant des cors et des trompettes. Empressé de contempler le royal cortège , le peuple se rassemble en ftmle sur son passage. Qui croirait qu'il attend un spectacle de mort et de destruction, et que tant d'or et de pourpre sème le chemin de la tombe? Le dais resplendit : oh! pompeuse vanité ! Le manteau royal du monarque n'est plus qu'un froid linceul. Celui qui d'un signe commandait à la vie et a la mort, n'a pas eu la puissance de prolonger son souffle d'un pauvre moment. Tout un peuple tremblait au froncement de ses sourcils et son sourire était le soleil des nations. Qui s'inquiète aujourd'hui de son sourire ou du pli de son front? Une autre tête est ceinte de sa couronne , et lui il n'est plus qu'une masse d'impuissante argile dont le moindre ver de terre peut se repaître a son gré.
Le monarque est déposé dans sa tombe ; le marbre noir qui la décore convient au deuil de cette triste demeure. Là fut gravée une leçon sublime ; voix sortie du tombeau pour in struire le monde , et jamais nulle voix vivante ou morte n'a mieux atteint le cœur dans son fol orgueil :
« Des millions d'hommes s'inclinaient au pied de mon trône ; » la force du nord et du midi était a moi ; j'avais des trésors a inépuisables comme les vagues de la mer ; la fortune sem- » blait l'esclave de mon sceptre, les plaisirs accouraient en » foule a mon plus léger désir pour accomplir chaque souhait » que mon caprice pouvait former. Cependant, parmi tous ces » biens , qui furent mon partage , j'ai compté des années de » tristesse et d'ennui , et seulement quatorze jours de bon- » heur. Sachez, mortels, que le plaisir, les richesses, la puis- » sance , ne sont que les jouets d'une heure fugitive. Ces fleurs » de la terre gardent leurs terrestres attributs : le dégoût, l'en-
» nui, la douleur , qui naissent avec elles. Un seul bonheur est » durable ; accomplir avec joie et résignation la volonté du » Très-Haut. Une seule espérance est stable, celle dont la foi
» tourne le regard vers le ciel. »
Miss L. E.
Imité fie V anglais par Mine Amable Tastu.