LE ROI JEAN A POITIERS
Pendant que les batailles s'ordonnoient , le roi Jehan appela quatre de ses chevaliers , et leur dit : « Chevauchez plus près du convenant (ordre de bataille) des Anglois , et avisez leur arroy et comment ils sont , et par quelle manière nous les pourrons combattre, soit a pied , soit a cheval. » Les quatre chevaliers chevauchèrent si près des Anglois, qu'ils conçurent leur convenant. Ils en rapportèrent la vérité au roi , qui les attendoit sur les champs , monté sur un grand blanc coursier , et regardoit de fois a autre ses gens , et disoit tout haut : « Entre vous, quand vous êtes a Paris, a Chartres , a Rouen
ou a Orléans, vous menacez les Anglois, et vous vous souhaitez le- bassinet en la tète devant eux : or , y êtes-vous? je les vous montre; si leur veuilliez montrer vos mautalents (mécontentements) , et contre venger les ennuis et les dépits qu'ils vous ont faits ; car sans faute nous les combattrons. » Et cils qui l'avoient "entendu, répondoient : « Dieu y ait part, tout ce verrons-nous volontiers. »
Quand l'armée du roi fut appareillée , et chacun sire dessous sa bannière et entre ses gens , et savoit aussi chacun quelle chose il de voit faire , on fit commandement , de par le roi , que chacun allât à pied , exceptés ceux qui , ordonnés étoient avec les maréchaux pour ouvrir et fendre les archers , et que tous ceux qui lances avoient les retaillassent au volume de cinq pieds , par quoi on s'en pût mieux aider , et que tous aussi ôtassent leurs éperons. Cette ordonnance fut tenue , car elle sembla a tout homme belle et bonne.
Ainsi que ils dévoient approcher et étoient en grande volonté d'attaquer leurs ennemis , vint le cardinal de Périgord dire an roi : « Sire , vous n'avez que faire de vous trop hâter pour combattre , car cette poignée d' Anglois sont tous vôtres sans coup férir , si vous prie que huy tant seulement, et demain jusques a soleil levant, vous leur accordiez répit et souffrance. »
Le roi de France ne vouloit mie ce répit accorder ; mais le cardinal le pria tant et prêcha, que il s'y consentit.
Pendant ce répit d'un jour, le cardinal chevaucha du roi Jehan au prince de Galles, et travailla de l'un a l'autre, et les eût volontiers accordés s'il eût pu... Et me fut dit jadis par gens qui là furent présents, que le prince offroit de rendre au roi de France tout ce que conquis avoit en ce voyage, villes et châteaux , et quitter tous les prisonniers que lui et ses gens avoient pris , et jurer soi non armer contre le royaume de
France pendant sept ans tout entiers. Mais le roi et son conseil n'en voulurent rien faire. . .
Quand ce jeune homme , le prince de Galles , vit que combattre convenoit , et que le roi de France, son adversaire, moult peu le prisoit et armoit , si se reconforta en soi-même et reconforta sagement ses gens...
Messire Jacques cVAudley se mit au premier front de toutes les batailles des Anglois , et s'en vint envahir la bataille des maréchaux de France. Il attaqua monseigneur Arnould d'Audeneham et sa troupe. Là se commença le estour ( combat) de toutes parts , et chevauchèrent avant ceux qui dévoient rompre la bataille des archers, et entrèrent tous a cheval au chemin où la grosse haie et épaisse étoit des deux côtés. Sitôt que ces gens d'armes furent la embattus , archers commencèrent a tirer et à verser chevaux , et a enfiler tout dedans leurs longues sajettes ( flèches ) barbues ; les chevaux , qui les fers des sajettes sentoient , ne vouloient avant aller, ou cheoient et trébuchoient dessous leurs maîtres , qui ne se pouv oient aider ni relever ; ni oncques la troupe des maréchaux ne put approcher celle du prince de Galles... Et là fut durement navré et pris messire Arnould d'Audeneham , maréchal de France , un hardi et vaillant chevalier , et la bataille des maréchaux fut toute déroutée et déconfite par les archers , à l'aide des hommes d'armes qui se boutoient entre les cavaliers abattus et les occioient à volonté. Et la aussi messire Jean de Clermont , maréchal de France , se combattoit dessous sa bannière , et y fit assez d'armes tant qu'il put durer ; mais il fut abattu et occis en servant son seigneur. A peine vit-on oncques avenir en peu d'heures si grand meschef sur gens d'armes et bons combattants... Ceux qui la déroute voyoient, et passer ne pouvoient , reculoient et venoient sur la bataille du duc de Normandie. . . , et une troupe d' Anglois vint férir en aile ladite
bataille , et ils tir oient si omnieracnt et si épaissement, qu'ils portaient grand dommage aux François , et toujours se avançoient les Anglois , et , petit a petit , conquér oient terre. . .
Lors messire Jean Cliandos dit au prince de Galles un grand mot et honorable : « Sire, sire , chevauchez avant ; la journée est vôtre; Dieu sera huy en votre main. Adressons-nous devers votre adversaire le roi de France ; car cette part gît tout le sort de la besogne. Bien sais que par vaillance il ne fuira point ; si nous demeurera , s'il plaît a Dieu et à saint George ; mais qu'il soit bien combattu. »
Vers la bataille du duc d'Athènes , connétable de France , eut grand froissis et grand choc , et maints hommes renversés par terre ; la s'écrioient les chevaliers et écuyers de France Montjoie Saint-Denis , et les Anglois : Saint-George et Guyenne. La étoit grandement prouesse remontrée ; car il n'y avoit si petit qui ne valût un homme d'armes.
Le roi de France ne s'effraya oncques de chose qu'il vît ni ouït dire; mais demeura et fut toujours bon chevalier et bien combattant, et ne montra pas semblant de fuir ni de reculer, car il dit à ses hommes : « A pied , a. pied ! » et ht descendre tous ceux qui à cheval étoient. Lui-même se mit à pied devant tous les siens , une hache de guerre en ses mains , et fit passer avant ses bannières au nom de Dieu et de saint Denis , dont messire Geffroy de Chargny portoit la souveraine , et ainsi par bon ordre la grosse bataille du roi s'en vint attaquer les Anglois. La, eut grand hutin fier et cruel, et donnés et reçus maints horions de haches et d'épées. Si le roi de France et messire Philippe, son mainsné (plus jeune) fils, attaquèrent la bataille des maréchaux d'Angleterre, le comte de Warwick et le comte de Suffolk.
Bien avoit sentiment et connoissance, le roi de France, que ses gens étoient en péril ; car il voyoit ses rangs s'ouvrir c\
branler , et bannières et peinions trébucher et reculer , et par la force de leurs ennemis reboutés ; mais par fait d'armes il les cuida bien toutes recouvrer.
La étoit la chevalerie démontrée et toute appertise d'armes faite , car créez fermement que toute fleur de chevalerie étoit d'une part et d'autre.
Ceux qui furent morts ou pris de la partie du roi de France , ne daignèrent oncques fuir, mais demeurèrent vaillamment près de leur seigneur et hardiment se combattirent. Et y fut le roi Jehan de France, de son côté, moult bon chevalier, et si la quarte partie de ses gens l'eussent ressemblé, la journée eût été pour eux. Toutefois les ducs, les comtes, les barons, et les bons chevaliers qui demeurèrent se acquittèrent de leur devoir bien loyalement. Peu s'en sauvèrent de ceux qui descendirent a pied sur le sablon près du roi leur seigneur. La furent occis , dont ce fut pitié et dommage , le gentil dut; de Bourbon, qui s'appeloit messire Pierre, et assez près de lui messire Guichard de Beaujeu, le duc d'Athènes, connétable de France, et l'évêque de Châlons en Champagne...
Au vrai , cette bataille qui fut assez près de Poitiers , es champs de Beauvoir et de Muapertuis , fut moult grande et moult périlleuse... La, fit le roi Jehan, de ses mains, merveilles d'armes , et tenoit la hache dont très-bien se défendoit et combattoit. A la presse rompre et ouvrir furent pris, assez près de lui, le comte de Tancarville, messire Jacques de Bourbon, le comte de Ponthieu , Jean d'Artois comte d'Eu , Charles d'Artois et moult d'autres chevaliers... Par force fut ouverte et rompue la bataille du roi de France , et furent les François si entortillés, qu'il y avoit bien cinq hommes d'armes sur un gentilhomme.
Lors eut trop grande presse et trop grand choc sur le roi Jehan , pour la convoitise de le prendre ; et le crioient ceux qui
le coimoissoient et qui le plus près de lui étoient : « Sire , sire , rendez-vous , autrement vous êtes mort ! » Le roi qui se vit en dur parti , et aussi que la défense ne lui servoit de rien , demanda en regardant Denis de Morbecque : « Où est mon cousin le prince de Galles? — Sire, répondit messire Denis , il n'est pas ici , mais rendez-vous a moi , je vous mènerai de vers lui. » Adoncques répondit le roi de France : « Je me rends a vous. » Et il lui bailla son gant dextre. Il y eut grand presse entour le roi, et ne pouvoit-il aller avant, ni messire Philippe , son jeune fils.
Le prince de Galles dit au comte de Warwick et à messire Renaud de Gobeghen : « Partez et chevauchez si avant, que me sachiez dire où est le roi de France. » Ces deux barons remontèrent a cheval et se placèrent sur un tertre pour voir entour d'eux. Si aperçurent une flotte de gens d'armes qui venoient moult lentement. La étoit le roi de France tout a pie en grant péril , car Anglois et Gascons en étoient les maîtres et l'avoient tollu a messire Denis de Morbecque. Et crioient les plus forts : « Je l'ai pris , je l'ai pris ! » Mais toutes fois , leur disoit le roi de France : « Vous devez me mener courtoyseinent et mon fils aussi devers le prince mon cousin , et ne vous plus rioter ( disputer ) de ma prise , car je suis assez grand seigneur pour vous faire tous riches. » Quand les deux barons dessusdicts virent cette foule de gens , si descendirent du tertre , piquèrent chevaux des espérons de ce côté , et entrant de force en la presse, firent toutes manières de gens tirer arrière, et leur commandèrent , de par le prince , sur la tête , que nul n'approchât le roi s'il ne lui étoit ordonné. Lors se retirèrent toutes gens loin du roi et des deux barons , qui tantôt descendirent a terre et conduisirent tout en paix le roi de France et son fils devers le prince de Galles...
Quand vint le soir , le prince donna à souper en sa tente au
roi de France et a la plus grande partie des barons qui éloiciit la prisonniers, et servoit toujours le prince au-devant de la table du roi aussi humblement comme il pouvoit ; ne oncques ne se voulut seoir pour prière que le roi en fit , disant qu'il n'étoit mie assez suffisant pour soy seoir h la table de si grant prince.
Froissap.t.