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De celui-là, je lus un jour la fugue de concours et, comme je m’étonnais devant Victor Massé qu’elle eût obtenu le premier prix, il me répondit :
« Dame! C’était en juillet 1830; on se battait dans la rue, et le jury avait hâte de rentrer chez lui ! »
A cela près, Elwart, que j’ai un peu connu, était un bon et laborieux homme, dont l’ingénuité proverbiale a fait longtemps la joie des musiciens!
Il allait chaque dimanche d’été présider un concours d’orphéon en province. C’est lui qui, un jour, à Tonneins, se leva au banquet du soir en portant un toast chaleureux aux dames d’Angoulême où, ayant pontifié le dimanche précédent, il se croyait encore !
C’est lui qui, à la suite d’un autre banquet, à Provins, et voyant le préfet se lever pour se retirer, proposa ce toast : « Au bon départ de M. le Préfet! »
C’est Elwart, enfin, qui, décoré au cours d’une distribution de prix, au Conservatoire, se leva tout debout sur son fauteuil en criant : « Vive
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la République! » Et comme on voulait le faire taire par égard pour le ministre un peu interloqué : « Non, je ne me tairai pas! j’ai fait de la musique pour Charles X, pour Louis-Philippe, pour Napoléon III; ils ne m’ont rien donné.
La République me décore : Vive la République ! »
Dans sa classe du Conservatoire, Batiste faisait parfois chanter des chœurs ; c’est là que, pour la première fois, je vis LéoDelibes venu pour nous faire répéter une fort jolie scène chorale de lui.
Agité, inquiet, bredouillant un peu, se reprenant, s’excusant, prodiguant les éloges, ménageant toutes les susceptibilités, tin, adroit, gai abondamment et d’un sens critique très acéré, tel m’apparut alors cet aimable garçon dont le caractère se retrouve si exactement en ses
œuvres.
LÉO DELIBES
L e rire, l'esprit, la grâce, l’élégance, tout le cortège de la santé morale, Léo Delibes l'avait gardé longtemps, malgré la mode qui poussa tant de naïfs à prendre le bout de leur nez peint en bleu pour l’entrée du Walhalla!
Il a été des quelques-uns pour qui la composition musicale est une carrière; la sienne eut deux phases bien distinctes : celle de Léo, comme nous disions familièrement jadis, et celle de Delibes, comme tout le monde dit aujourd’hui.
La carrière de Léo commence en 1855 avec une farce : Deux sous de charbon , et s’arrête en 1800 avec une bouffonnerie : la Cour du roi Pétand . Celle de Delibes commence en 1870 avec Coppélia , et s’arrête à Lakmé en passant par le Roi Fa dit , Sylvia et Jean de Nivelle .
Si, en 1869, on avait parlé à Léo de la rosette
paris, souvenirs d’un musicien.
rouge, de l’habit à palmes vertes et de la classe de composition au Conservatoire, un énorme rire aurait répondu à la prophétie.
A la vérité, il eût fallu être bon lecteur dans les choses de l’avenir pour avancer une telle proposition! — Delibes avait passé au Conservatoire tout juste assez de temps pour y apprendre le rudiment. 11 n avait pas, par un long stage en diverses classes, par des récompenses toujours plus difficilement obtenues, jeto la semence des ambitions légitimes communes à la plupart de ses condisciples. Sans autre guide qu’un instinct très fin, et très sûr aussi, il allait droit devant soi, chantant comme chantent les oiseaux, et faisant son nid sur la branche qui s’offrait douce à l’accueillir.
Tous les petits théâtres jouaient du Delihes. Elles titres fous des pièces d’alors! Le Serpent à plumes, les Veux Vieilles Gardes, I Ecossais de Chatou, le Bamf Apis, l'Omelette à ta Follembuclie... et tant d’autres!... Tout cela était bien l’œuvre d’un insouciant, d’un joyeux qui préférait rire en ses belles années, partout où l’on pouvait rire, plutôt que de s’aller morfondre dans les antichambres des grands théâtres, qui,
LÉO DELIRES
d’ailleurs, n’y eussent guère prêté attention.
Mais tout cela, c était du travail ! Environ vingt-trois actes, s’il vous plaît! Et l’instinct se fortifiait lentement et sûrement de l’expérience, son complément indispensable.
Ali! si beaucoup de nos jeunes musiciens, qui couvent si longtemps des ouvrages de longue baleine, pouvaient se faire la main en écrivant une vingtaine d actes en manière de préface, comme tout le monde y gagnerait! Eux, qui renonceraient [dus vite à bien des chimères trompeuses, et le public, qui prendrait plus vite aussi I habitude des noms nouveaux.
Delibes en était là, lorsque le flair d’Émile Per rin, alors directeur de l’Opéra, découvrit une fois de plus qu’il n’y avait pas, sous le soleil, que les réputations toutes faites, et qu’à côté, dans le las, on pouvait jouer au chiffonnier avec quelque succès! Son crochet ramena Delibes... et Coppélia en même temps!...
Eli quoi!... Un succès... à l’Opéra?... Tout doux!... Tiens, mais... Au fait, pourquoi pas?...
Qui donc n’aurait eu l’esprit traversé par ce soliloque?
Coppélia est le point d’arrivée d’un musicien
d’élite qui s’ignore encore. S’ignorer est souvent une force pour un artiste. Quand on commence à trop lui dire qu'il est homme de valeur, on le met en présence d’un danger difficile à éviter.
Delibes avait trop de personnalité pour tomber dans le piège; mais il paraît évident qu’à partir de Coppétia des préoccupations nouvelles vinrent le hanter.
Le Roi l'a dit, qui parut ensuite, reste bien encore le fruit du même arbre; et si la pièce d’alors, et refaite depuis, avait été à la hauteur de la partition, l’ouvrage aurait certainement eu une carrière plus longue, malgré le mauvais hasard qui la fit représenter au soir du 24 mai 1873. On sait que, dans la journée, M. Thicrs était tombé du pouvoir. C’était un gros événement politique qui passionnait tous les esprits; et bien qu’il n’eùt aucun lien avec le charmant opéracomique qu’on représentait, il se trouva des plaisants pour faire des allusions, pour souligner des mots, pour jouer enfin dans la salle cette autre comédie qu’on voit à certaines premières, et qui, rarement, est favorable à celle qu on représenté sur la scène.
Pendant l’introduction si finement spirituelle
LÉO DELIBES
du premier acte, lorsqu’un des personnages s’écrie :
Il a perdu sa révérence !
quelques spectateurs fredonnaient tout bas :
Il a perdu sa Présidence!
11 n’en faut pas plus pour aiguiller un succès sur la voie contraire.
La politique s’était mêlée de l’affaire stérilisant tout, comme il lui arrive souvent.
Sylvia vint, trois ans plus lard, affirmer la supériorité du musicien comme compositeur de ballets. Cette partition et celle de Coppélia peuvent être considérées comme deux chefs-d’œuvre. Jamais, avant Delibes, on n’avait associé avec autant de bonheur l’exigence des rythmes avec l’intérêt purement musical. D’autres maîtres avant lui avaient certainement trouvé des motifs charmants qu’on fredonne encore, sans se douter souvent qu’ils viennent de la Sylphide, de Giselle , du Corsaire , de Sacountala, etc., etc.; mais Delibes, à des idées très heureuses, sut encore ajouter des harmonies pittoresques, des dessins ingénieux, des détails d’orchestre exquis, si bien
paris, souvenirs d’un musicien.
que, même isolés de la danse et transplantés au concert, beaucoup de morceaux y gardent une valeur symphonique toujours savoureuse.
Je ne crois pas qu'on puisse aller plus loin dans le genre sans s’écarter du but proposé, qui est, d’abord, de s’associer étroitement à la danse. Les tentatives faites depuis semblent le prouver ; et cette mesure exacte, ce tact, cet équilibre parfait dans les procédés, paraissent être aussi les titres les plus sérieux à la gloire du musicien charmant dont il est ici question.
Jean de Nivelle , malgré son titre d’opéra bouffon, renferme plusieurs scènes assez dramatiques où le musicien élargit un peu sa manière habituelle. Cent représentations achevèrent de le classer parmi les maîtres.
A ce point de sa vie, les fidèles et puissantes amitiés dont il était entouré songèrent à faire donner une sanction officielle à ce talent qui, jusque-là, s’était si bien trouvé de l’indépendance absolue. Une classe de composition étant devenue vacante au Conservatoire, elle fut donnée à Delibes.
Était-ce lui rendre service? je ne le pense pas.
C’était mettre en cage cette imagination si
LÉO DELIBES
riche, l'enrégimenter en quelque sorte dans un corps certainement très distingué par les hautes personnalités qui le dirigent et par les vaillants artistes qui les secondent; mais c’était risquer aussi de le noyer dans une pédagogie bien éloignée de son esprit si libre et si prime-sautier! On sait combien cet esprit était inquiet, complexe, facile à s’émouvoir; et ce n’est pas sans beaucoup se troubler qu’il dut se trouver mêlé à des travaux dont il n’avait pas contracté l’habitude dès le début de la vie.
Soucieux de faire son devoir, sinon mieux, du moins aussi bien que ses collègues plus rompus à ces questions techniques, il lui fallut apprendre, en cachette, bien des choses qu’il savait sans s’en douter; car, dans toute son œuvre, écrite avec tant d’adresse et d’élégance, il avait fait du contrepoint sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose! — mais de là à l’enseigner!...
Avec une nature aussi admirablement douée, l'apprentissage fut court et la classe de Dclibes a fourni d’excellents élèves. — Chacun lésait. — Cependant, pour atteindre ce résultat, le maître 11 e se dépensait-il pas trop lui-même? et n’ajoutaitil pas encore aux inquiétudes d’un esprit déjà
très désorienté, comme beaucoup d’autres, par ce vent de l’Allemagne musicale qui souffle si fortement dans les plus petites voiles.
Après Lakmé , il répondait à un célèbre auteur dramatique qui lui reprochait doucement d'abandonner le genre auquel il devait sa réputation : « Ma partition est écrite pour être surtout comprise dans dix ans ».
Lui qui, si longtemps, avait été l’homme du présent, de l’actualité même, il en était arrivé à songer à l’avenir au point de considérer Lakmé comme une œuvre de lutte! Effet des années peut-être, du nouveau milieu sûrement, en tous cas de causes qui furent heureusement impuissantes à changer la plus heureuse nature, car Lakmé est une œuvre remplie de pages qui sont et resteront du meilleur Delibes.
C’est certainement à de très grandes préoccupations de cette nature qu’il faut attribuer l’extrême lenteur avec laquelle il écrivit Kassia. Il ne put même pas en terminer l’instrumentation. Le pauvre garçon ne se doutait pas que cette œuvre, si longtemps mûrie et couvée avec tant d’amour deviendrait son testament musical!
En 1889, pendant l’Exposition, une commission
LÉO DELIBES
nous avait rapprochés tous les deux pendant plusieurs heures, et malgré le sourire habituel de son visage, je surprenais à chaque instant un état d’àme extraordinairement inquiet. — « On n’ose plus, me disait-il; quand on est jeune, on va en avant et sans nul souci ; on dit ce que I on a à dire tout simplement : tant pis si l’on se trompe! Mais à un certain âge on a bien de la peine à démêler ce qui doit être retenu de ce qui doit être rejeté ! »
Ce doute est encore aujourd’hui dans l’àme de bien des musiciens; et, comme me disait vers cette époque un autre compositeur illustre:
« Ce sont les jeunes qui bénificieront de nos efforts. Quand nous n’y serons plus, la crise aura passé; ils trouveront le public acclimaté et goûteront la joie de savoir et de faire ce qu'il faut ! »
À ce nuage près, la vie de Delibes fut riante; il n’a presque pas connu les amertumes dont tant d’autres sont abreuvés. Certes, il méritait la renommée dont il a joui et, de lui, la mort n’a pas tout emporté!
Il ne pouvait pas avoir d’ennemis, car il était bon, obligeant, conciliant toujours, et soucieux,
se sachant de l’esprit, de ne jamais rien dire qui pût égratigner un confrère ou nuire àuneœuvrc. A ses obsèques mômes, il restait dans l’air comme un vague reflet du sourire aimable de celui qu’on quittait pour toujours, cependant! L’orchestre de l’Opéra-Comique jouait des fragments de Lakmé et de la Source ; le Dies iræ avait été supprimé, et, pendant le défilé qui suit l’absoute, les musiciens faisaient de vains efforts pour atténuer le rythme léger de la marche de Jean de Nivelle !
On ne saurait s’en aller plus allègrement!
C’était — et jusqu’à la fin — ce fut du Deli lies !