INTERLUDE. — LE PÈRE ENFANTIN, VICTORIN JONCIÈRES, PREMIER DEUIL
pphenti musicien, j’avais renoué des relations
ir\ avecun parent éloigné, dilettante passionné en tous temps et violoncelliste médiocre à ses heures de loisirs. C’était un vieillard doux et rêveur qui ne vivait que pour la musique. Nous étions faits pour nous entendre. Aussi, chaque dimanche, allions-nous au Concert-Pasdeloup, qui ne sortait pas encore du répertoire classique et qui, en dehors de Haydn, Mozart, Beethoven, ne s’aventurait guère au delà de l’ouverture du Jeune Henri , de Méhul.
Autant mon compagnon était neutre et somnolent dans le commerce habituel de la vie courante, autant au concert il devenait vivant et loquace! Avec une expérience consommée, il me conduisait comme par la main à travers les
développements d’une symphonie; il allumait sa lanterne dans ma nuit et, grâce à cette lumière, les Concerts-Pasdeloup devinrent pour moi une sorte de conférence du plus fécond enseignement ; ce que, plus tard, on devait appeler si heureusement : une leçon de choses.
En 18G2, j'avais déjà beaucoup travaillé; et Raimbault, voyant ces efforts continus, avait fini par ne plus rire.
Déjà très atteint par la phtisie qui devait remporter l’année suivante, il me regardait avec cette expression douce et mélancolique de ceux qui entendent la mort frapper à leur porte.
« En somme, me disait-il, tu as peut-être raison! En tout cas, un travail pareil mène toujours à quelque chose. Si tu veux faire de la musique, cherche-la surtout en ton âme; et, pour illuminer celle-ci, tourne-toi toujours du côté du génie. Va-t-en au Louvre, lis, relis encore; regarde la nature, écoute, cherche; je suis bien sûr, du moins, qu’avec ton éducation tardive tu ne feras pas de la musique de virtuose; ce sera
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toujours un de moins! » Et, sur cette boutade, il se mettait à rire!
Outre cet ami, le premier, — et, par cela, le plus cher — j’avais ébauché quelques camaraderies parmi les jeunes rimeurs d’alors; ceux-là, s'imaginant que j’étais déjà musicien, me proposaient leurs vers cà mettre en musique; mais j’étais déterminé à ne pas perdre mon temps à de grotesques essais et je refusais invariablement pour rester tout entier à mes études.
L’un de ces camarades, pourtant, m’apporta un jour une chanson ressemblant à beaucoup d’autres; et, pour vaincre ma résistance, insista sur ce point qu’il connaissait un éditeur et qu’il était sûr de faire graver « notre œuvre » !
L’appât eût été sans effet si je n’y avais flairé un moyen de montrer à mon père une preuve tangible de mon travail ; car en me voyant piocher avec cet acharnement, son affection s’était émue, et ce n’est pas sans un réel chagrin qu'il me sentait engagé dans une voie dont, professionnellement et chaque jour, il touchait du doigt toutes les embûches.
Je me décidai donc; et, au bout de quelques
jours, j’étais parvenu à mettre à peu près sur ses pieds la chanson de mon collaborateur.
C’était bien la plus pitoyable des sottises qu’on peut écrire sur les fameuses cinq lignes; mais l’auteur des paroles fut content tout de même, pour cette raison que c'était la première fois que ses vers recevaient de la musique! Doué d’une voix formidable qui eut fait merveille au lutrin, il apprit cela et l’on s’en fut chez l’éditeur.
C’était un vieil homme presque absolument sourd. L’interprète, avec sa voix de stentor, parvint à lui faire entendre quelques notes; aussi l’auditeur s’en montra-t-il si heureux que, se prenant à douter de son infirmité, il garda le manuscrit et le grava; ce dont il n’eut pas, d’ailleurs, à se plaindre en vertu de cet axiome que me débitait un jour l’auteur d’un gros succès de petit théâtre : « C’est idiot; cela fait, par conséquent, beaucoup d’argent! »
Avec l’homme, la maison d’édition et les planches disparurent peu après; heureusement, car ce n’est pas sans frémir que je songe à cette équipée dont, je l’espère, il ne reste plus de preuves accablantes !