‹ ParisChapitre 13 sur 58 · LE PÈRE ENFANTIN · texte numérisé non relu

LE PÈRE ENFANTIN

Une figure passe dans mes souvenirs de ce temps : celle du Père Enfantin, chez qui j’eus l’honneur d’être présenté.

Raimbault, qui déjà ne quittait plus guère son fauteuil, m’éclaira sur le caractère de ce curieux pontife delà doctrine saint-simonienne, à laquelle, comme on sait, se rattacha la très personnelle physionomie de Félicien David.

Le Père Enfantin, chez lui, m’a laissé la vision de quelque prêtre d’un culte spécial. Son visage régulier, ses traits d’une grande noblesse, sa longue chevelure tombant sur les épaules, son geste lent, sa voix grave et douce dégageaient comme une atmosphère de respect et de vénération. Pour nous, jeunes gens, ce patriarche était vraiment imposant et nous apparaissait dans son calme, succédant à tant de luttes passées, comme un navire à l’ancre après mille tempêtes.

Vers la même époque, dans l’atelier de peintre de M ,UP O Connell, je vis pour la première fois Alexandre Dumas fils écoutant surpris, silencieux et souriant les discussions tonitruantes et batailleuses de Henri Becque et de Victorin

Joncières, tous deux dans la fougue de la jeunesse et cassant tous les carreaux avec une verve et un esprit joyeusement tapageurs. Joncières, avec les années, a remis en place beaucoup de ces vitres brisées ; c’est généralement ainsi, d’ailleurs, que tournent les plus combatives intransigeances!

Joncières! Un bourru apparent; un tendre, au fond !

Comme le temps,comme la vie se chargent de vous décortiquer un homme et de le ramener à ce qu’il est en réalité!

Bien des faits, plus de vingt lettres de cet ami m’ont éclairé de bonne heure à son sujet; et la chanterelle de son âme délicate et d’extrême sensibilité me semble bien se faire entendre en ce fragment de billet :

« Cher ami,

« .l’accepte pour lundi.

« Ma belle-sœur est morte hier.

« Je ne crois pas que vous la connaissiez. Que de deuils!

« Nous causerons de nos chères mortes. Croyez-moi, il vaut mieux en parler.

Cela soulage un peu!

« Votre

Victorin Joncières. ».

PREMIER DEUIL

L année 1863 me prit mon cher Raimbault. Le matin du 20 juillet, il expira dans mes bras après bien des mois d affreuses souffrances, de cuisants chagrins et de cruels désespoirs. Il avait vingthuit ans!

Quelques mois auparavant, Raimbault m’avait lemis un testament dans lequel, me chargeant de regler certaines affaires, il me demandait en outre de garder, de classer ses manuscrits cl d’en disposer au mieux.

Je n’eus garde d’y manquer.

Dans ces manuscrits, se trouvait une tragédie comme en écrivaient presque tous les jeunes bacheliers d alors ; 1 auteur lui-même n’y voyait quune manière d’exercice préparatoire. Puis c’étaient des rimes éparses ici et là sur des bouts de papier... un Hymne à Ia France , d’une centaine de vers, environ, etc., etc.

Dans tous ces feuillets épars se trouvaient aussi des scénarios de pièces : tragédies, drames, vaudevilles même, enfin trois actes entièrement écrits d’un drame en cinq; mais l’ouvrage était 1 objet d un si grand nombre de versions diffé®

rentes, aussi bien dans son plan que dans son exécution même, qu’à ce moment, comme plus tard, aucun de mes amis, auteurs dramatiques, ne voulut prendre la responsabilité d’une forme définitive, et je ne pus que les approuver.

Ne tombons jamais dans cette faute d aller chercher un artiste jusqu’en ses langes -- avec le linceul ils symbolisent la seule égalité entre nous; — ce n’est qu’à la hauteur de la parabole de sa vie qu’on mesure un homme; et 1 infortuné dont il est ici question ne devait pas la parcourir!

Et puis, sur toutes ces feuilles, se trouvaient encore des fragments copiés ici et là.

Tout le monde connaît cela.

Lorsque quelque ouragan traverse notre existence, prenons-nous un livre, au hasard? il semble qu’il s’ouvre de lui-même à la page correspondante! On en demeure frappé! On dirait que de ce papier, qu’entre ces lignes, 1 œil de l’auteur vient regarder jusqu’au fond de notre àme!

C’est sans doute à quelque coïncidence de cette nature que, sur une feuille à demi-déchiree, se trouvait recopié l’admirable portrait du Manus

PREMIER DEUIL

des Misérables que Victor Hugo venait de faire paraître.

Paul Rainabault possédait une àme très haute, un cœur très droit; rien ne saurait mieux le peindre que quelques lignes extraites de lettres dont la lecture évoque le souvenir de Gilbert, d’André Chénier, de ceux-là, enfin, qui en pleine jeunesse ont vu la mort fondre inopinément sur eux. Sous le coup de la surprise, ils ont trouvé des cris, des accents supérieurs à l’œuvre accomplie déjà par les uns, et que, chez les autres, on n’eut peut-être pas recueillis dans l’œuvre à venir!

Mars 1862

« Aujourd’hui, je sais, à n’en pouvoir douter, que ie suis condamné. J

Mourrai-je bientôt? C’est possible car je n’ai guère I espoir d’une guérison î

Je regrette que l’idée de la mort m’empêche d’achever mon drame.

Ma destinée était de ne pas être heureux! Je lai accomplie !

Maintenant, que la Providence fasse son œuvre!

J avais du talent, je le sais, et j’aurais fait ma trouée comme d'autres!

Mais je veux oublier tout cela, comme aussi la nature qui renaît, le soleil qui brille et que je croyais devoir me guérir! 11 me faut de la force pour ne pas pleurer tout ce bel avenir; mais je veux être fort et te dire une dernière fois adieu en t’embrassant une dernière fois aussi, mon ami. J ai tant de choses adiré, que je ne sais que mettre; tant de choses que je voudrais que tu saches, que je ne sais comment pouvoir te les apprendre! Mais j'ai bien encore quelques jours peutêtre?.. Eh bien, je t’écrirai.

Janvier 1S63.

N’ai-je pas toujours été loyal et honnête? La société ne peut rien me reprocher. Toi, tu peux me dire :

« Tu es orgueilleux et... » Et puis, quoi?

Mais, si je n’étais pas orgueilleux, je serais mort souteneur ou forçat! Je te mets au déü de trouver quelqu’un qui, en ’si peu d’années, ait autant souffert.

Sais-tu que j’ai cinquante ans sur la tête et que je te le dis — je n’en ai que quinze dans le cœur. Quand je vois des enfants, je voudrais jouer avec eux — et j’ai toujours été ainsi : j’ai joué aux billes à vingt ans et j’étais heureux. Je n’aurais pas dù veillir de force ainsi; aussi, quelque chose s est déchiré en moi et je souffre toujours, continuellement. — J ai toujours été sérieux — arrange cela avec le reste — c est que j’ai toujours eu dans le cœur une place vide : Dieu, idéal, amour, je ne sais; mais elle est vide encore et je vais mourir, et je ne meurs pas!

PREMIER DELIL.

Je ne sais quel degré d'intelligence tu m’attribues- ; aiS ' J 0,s - tu ’:' e ^ encore ce que disent derrière moi ennemi. "' ~ J ° P«* donneur d’un

Ob! mon poumon est peut-être,'est sans douté bien malade, bien caverneux, et mon larynx aussi; mais mon cœur mon pauvre petit cœur - ce cœur, je le dis hautement, c’est vrai! - ce cœur sans souillure, bon et généreux, qui s’est brisé tant de fois, oh! il doit ctie dans un état à faire pitié!

Jo me sens bon, vois-tu.

Balzac dit : -< |, es hommes vont de préférence au spectacle qui représente une canaille, parce qu’en sor-

2 r (! n ° n ’ n ° US Valons encore

cela, nomU » Eh bien, moi, je n’ai pas besoin de ce spectacle; car a chaque heurt du chemin j'ai comparé et je me suis trouvé, non pas toujours bon, mais relativement supérieur a mon opposé.

... Comprends-tu mon galimatias? — car il v a Galimatias, — mais tant mieux; tu réfléchiras davantage pour comprendre. •'

Ali! si tu avais eu vingt-cinq ans tu m’aurais péulêtre sauvé! 1

Dieu a écrit au front de l’homme le mot Espérance i espcre quoi? Je n’en sais rien. J’espère.... la santé? Hum, J en doute! Quoi donc.... dis-le moi?

Février 1803.

Je partage complètement ton avis sur les X- mais je crois qu ils ne sont bêtes que d’une manière.’Je ne veux parler que ,1e celui que je me ligure mieux parce <jue tu me 1 as mieux peint.

Vois-lu, pour être si jeune et prendre tant de précautions, il faut que cet homme n’ait qu’une ruse dans son bissac; comme le chat de La Fontaine, et elle est bonne. Il appartient, je crois, à cette catégorie d’individus profitant de tout et de tous.

Il est comme ces marchands achetant à un malheureux le secret d’une invention, un livre.... presque pour rien et croyant avoir fait une bonne affaire et mis cleclam le pauvre diable ignorant. Tandis que pas du tout. Le vendeur s’aperçoit bien de la chiperic , mais il a faim.

Il est des gens qui ne font quelque chose que dans la croyance qu’ils trompent quelqu'un ; il leur faut finasser. C’est le génie des esprits étroits, par conséquent du commun de nous tous.

En général, les gens mathématiciens — je généralise depuis le paysan qui fait par instinct des chiffres en gardant ses moutons jusqu’au membre de l’Institut — les gens calculateurs, enfin, — et toutes les manières reviennent à la même — sont faibles de caractère pour la masse des choses, et n’ont que de l’entêtement, monstre par exemple, pour quelques-unes. Ceci est une remarque de Lavater qui s’y connaissait.

J’ai reconnu à mes dépens qu’il ne faut pas avoir l'air d'un trop bon garçon. On passe pour stupide; tandis que l’on n’est que dédaigneux ou bon. On fait le même effet lorsqu’on dit quelque chose de spirituel devant des imbéciles. Vous vous attendez à des points d’exclamations magnifiques! Pas du tout! Vous n’avez que des bouches béantes avec un point d'interrogation!

C’est alors que l'on est stupide d’autant plus que les imbéciles qui sont là semblent vous le dire.

PREMIER DEUIL

Je me figure Rachel — la malheureuse — en Amérique, devant un tas de ces dents comme en ont seuls les Américains et les Anglais, disant :

l u songe (me devrais-je inquiéter d'un songe?)

Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge ;

hile était sublime, mon cher ami! Que devaient dire les Yankees? Sans doute, ils continuaient de montrer leurs dents! Tu comprends, lorsqu’elle disait cela, elle était assise simplement près d’une table, sans bruit, sans /la /la; ça devait les assommer! En France on frissonnait!

De cela je conclus qu’il ne faut pas jeter des perles devant des pourceaux; être trop bon pour les gens qui ne savent pas et ne peuvent pas apprécier ce qu’il peut y avoir de noble ou de bon dans une action. Il faut braire avec les ânes. Ah! si je l’avais su, cela, comme ,j aurais brais, mon ami!

Sais-tu que quelqu’un qui lirait mon gribouillage — quelqu un de sage — pourrait bien dire que je suis un sot! Quoi, misérable, tu échines un malheureux trois pages durant et tu ne le connais pas!! Si Richelieu vivait et que je le gênasse il trouverait facilement de quoi me faire pendre! Mais on ne pend plus et Richelieu est mort.

Quoi qu’il eu soit, la mort, en prenant Raim- Inuilt à vingt-huit ans, écrasait en même temps 1 œuf il où se serait certainement envolé quelque

chose : aigle, colombe... ou passereau! Et c’est avec mélancolie que le « Que sais-je », de Montaigne murmure en moi le Reqmescat sur cette affection juvénile et profonde.

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