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EDOUARD PLOUVIER, SES AMIS

G k fut en 1863, encore, que j’eus la joie de me lier avec le poète Édouard Plouvier.

Douce et charmante figure qui arriva dans ma vie juste au moment où la mort me prenait Raimbault.

Il le continua; apportant en plus à nos relations, une expérience des hommes et des choses que lui donnait son âge; il avait alors plus de quarante ans. Ses débuts, assez semblables aux miens, nous attiraient l’un vers l’autre, et deux entretiens avaient suffi pour faire naître entre nous une amitié que la mort aussi devait briser en 1876.

Edouard Plouvier appartenait à la génération qui suivit immédiatement celle des grands romantiques. Comme il arrive à l’ordinaire, les nouveaux venus marchèrent dans le sillage de

leurs aînés, rectifiant cependant le tir sur certains points. Au nom de la déesse Raison, ils taillèrent le panache du romantisme et n’en gardèrent qu’une manière de pompon, reniant la fantaisie des conventions outrancières, sans parvenir, cependant, à la nette vision de la nature.

Travailleurs d’une époque intermédiaire, ils ont servi de pont entre le romantisme d’antan et le réalisme contemporain, sans laisser dans l’histoire de l’art une place très caractéristique; et leurs noms, presque oubliés, écrits au pastel sur le livre d’or auquel ils aspiraient, s’estompent chaque jour au souffie de ce vent de tempête que déchaîne la poussée des vivants.

Dans la maison d’Édouard Plouvicr je rencontrais beaucoup d’hommes réputés alors par leurs écrits, ou par le rôle politique qu’ils avaient joué pendant la révolution de 1848.

Parmi eux, il faut citer Auguste Luchet, philosophe indulgent et grave, d’âme droite et loyale qui, nommé gouverneur du palais de

ÉDOCARD PLOUVIER.

Fontainebleau, et, en dépit de ses opinions républicaines, fil rétablir sur les grilles du château les aigles de Napoléon auxquelles les événements de 1815 avaient donné la volée!

Or, Louis-Napoléon, président de la République, heureusement surpris à la vue de ces aigles, demanda qui était Fauteur de cette restitution.

— M. Luchet, lui fut-il répondu.

— Cela ne m’étonne pas de lui, murmura le prince qui savait pourtant avoir en Luchet un adversaire irréductible.

Chez Edouard Plouvier fréquentait encore Félicien Mallefille, auteur dramatique applaudi. C’était un homme de haute stature, aux allures d’officier en retraite, avec de longues moustaches grises accompagnées d’une forte barbiche. Il était devenu borgne à la suite d’un acte de courage accompli tandis qu’il représentai! la France aux colonies.

Pendant une tempête, un navire dans l’impossibilité d’accoster avait mis ses canots à la mer. Voyant une femme et un enfant sur le point de périr à quelques mètres du quai, Félicien Mallefille se jeta à l’eau ; mais, dans cet épou-

PARIS, SOUVENIRS d’uN MUSICIEN.

vantable plongeon, la tète avait porté sur un pilotis, crevant l’œil et lui causant une affreuse blessure qui ne l'empêcha pas de sauver les deux malheureux !

Puis c’était Jules de Prémaray, fin et mordant ; Albert Glatigny, séduisant par sa bonté dans son insouciance de poète bohème !

Litolff, enfin, au masque hoffmannesque, romantique pur, vaincu par les deux romantiques Liszt et Berlioz dont il parlait sans cesse, sans amertume d’ailleurs, et qui, pourtant, semblaient lui avoir dérobé sa part dans la vie.

Bien que, en dehors delà niaise chanson dont il a été parlé plus haut, je n’eusse encore rien écrit, Plouvier, me voyant travailler avec une si ardente foi, me donna de fort jolis vers de lui à mettre en musique. — Fier et heureux de ce témoignage de confiance, j’y vis surtout un réconfortant encouragement à mes efforts.

D ans nos longs entretiens, Édouard Plouvier aimait à rappeler ses souvenirs; il en contait de curieux se rattachant à Victor Hugo que, jeune homme, il avait connu au lendemain même des grands succès du maître au théâtre.

Victor Hugo, triomphant avec éclat par ses admirables drames succédant eux-mêmes à de retentissants ouvrages, apparaissait à la jeunesse littéraire de son temps comme un astre immense dont il était déjà fort honorable de se dire le plus humble satellite. On allait faire sa cour au maître, qui se montrait bon prince et fort sensible aux hommages rendus à son génie. L’un des témoignages les plus évidents de sa bienveillante sympathie se trouvait dans l’invitation adressée aux jeunes poètes de son entourage de raccompagner dans les promenades à cheval qu’il faisait parfois au bois de Boulogne.

62 paris, souvenirs d’un musicien.

On se donnait rendez-vous à la Porte-Maillot, où se louaient alors de mauvais chevaux à deux francs l’heure, et l’on s’en allait par le bois, à cette époque abandonné à lui-même, et que traversaient quelques routes aussi rares que poudreuses.

Un jour qu’Édouard Plouvier, convié par Victor Hugo, trottinait à ses cotés et que l’entretien avait emporté les esprits vers les spéculations les plus vastes, la rossinante du maître fit un écart et, sans égards pour son cavalier, le jeta par terre assez rudement. La couche de poussière, fort épaisse, amortit heureusement le choc; et le grand poète put se relever sans aucun mal, tandis que son compagnon maintenait les chevaux, assez disposés à s’emporter, contrairement à des habitudes cependant bien établies!

Après avoir secoué la poussière de ses vêtement, Victor Ilugo remonta sur son cheval et la promenade reprit son cours.

Mais l’entretien, tout à l’heure si animé, puis si brusquement interrompu, avait fait place à un silence morne que Plouvier, très embarrassé, n’osait rompre le premier. Ce fut donc le maître

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