VICTOR HUGO
comptoir et sous la lumière d’une chandelle, un homme au visage rasé, aux longs cheveux, au large front appuyé sur une main fine el blanche, lisant et interrompant volontiers sa lecture pour lui « servir » deux sous de tabac!
Et l’on peut s’imaginer combien le poète des antithèses, jeté là par le hasard des événements, devait être secoué d’un rire homérique en considérant le jeu de bascule des humbles balances que 1 attente du fils mettait aux doigts du père !
Ne laissons pas passer la haute figure du Maître sans rappeler, à mon tour, un souvenir tout personnel.
Quinze ans plus tard, après Berlioz, presque tous ses contemporains et presque tous les miens, je me risquai, cependant, à additionner de musique La Captive .
Le morceau achevé, j’allai chez le grand poète demander 1 autorisation nécessaire à sa publication. Je fus reçu par une dame très âgée, curieusement coiffée d un petit bonnet à Irois pièces en velours noir galonné d or, d’où s’échappaient de rares cheveux blancs.
Accueil extrêmement courtois. Après avoir respectueusement exposé le but de ma visite, il me fut répondu que le Maître m écrirait, et deux jours après je reçus, en effet, le petit mot suivant :
29 décembre 1878.
« Je vous autorise, Monsieur, avec grand plaisir a publier la Captive avec votre musique.
« S’il y a vente et bénéfice, vous fixerez comme il vous paraîtra juste mon droit d’auteur, et vous voudiez bien le donner aux pauvres.
« Je v*ms envoie tous mes vœux de succès.
« Victor Hugo. »
Je fus très heureux de l'autorisation et très honoré de l’autographe. Cependant je ne pus m’empêcher de songer que Victor Hugo devait, dès longtemps, connaître nos usages : savoir que l’éditeur ne règle au musicien que sa seule part, et que, pour les exécutions, la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs repartit mécaniquement les droits, sans que le collaborateur À puisse en rien intervenir dans les affaires du collaborateur B.
Je ne vis donc dans la lettre du grand homme qu’un beau geste de plus, sans efficacité réelle pour l’extinction du paupérisme!
SPIRITISME
C ’est vers cette époque, qu’en compagnie de mon ancien maître, Henri Chollet, nous ouvrîmes un petit cours de solfège : Chollet dirigeait le degré supérieur et je lui préparais les élèves dans un cours élémentaire.
Un soir, je vis arriver un homme d’une trentaine d’années qui s’était fait inscrire la veille cl qui, modestement, alla s’asseoir sur le dernier banc. Or, je ne tardai pas à m’apercevoir que le nouveau venu était affligé d’une voix radicalement fausse!
Je lui en fis la remarque avec ménagements, lui demandant pourquoi, dès lors, il entreprenait l’étude du solfège! Baissant les yeux, et murmurant quelques excuses, il promit de prêter une attention plus grande et s’efforça, en effet, mais sans succès, à solfier la gamme de son mieux.
Au bout de deux ou trois séances, en tout semblables à la première, je dus prier cet étrange personnage de s’abstenir, car il rendait tout travail impraticable à ses condisciples. Puis, lorsque nous fumes seuls, et le voyant réellement affligé de la décision prise, je lui demandai de nouveau dans quel but il s’obstinait à un travail pour lequel il paraissait si peu fait!
11 me regarda un moment en silence, puis :
« Êtes-vous spirite! » me dit-il.
Sur ma remarque que le spiritisme n’avait rien à faire dans la question, il continua :
« Je suis spirite, et même médium! Or— vous allez rire et, cependant, rien n’est plus exact — dans ma besogne habituelle qui consiste à vérifier des mémoires d’entrepreneurs j’ai de très difficiles calculs à faire; et, dans les cas embarrassants j’évoque l’esprit des grands mathématiciens : Newton, Descartes, etc.; grâce à leur concours, je viens à bout des pires complications. Mais, dans l'évocation des esprits, il se produit parfois des troubles de transmission; et, sollicitant la présence de Galilée, par exemple, il peut se faire que ce soit Jules César qui apparaisse! Or, un soir, c’est ainsi que Mozart
SPIRITISME
répondit à un appel qui ne lui était pas adressé; et voici ce que me dit Mozart :
« — J'ai laissé parmi les hommes le souvenir « d’un musicien de quelque valeur; cependant « toute la musique que j’ai pu écrire n’est rien « au prix de celle que j’entends au séjour où je « suis. Cette musique, je veux que l’humanité « la connaisse ; mais il faut qu’elle lui soit « révélée par un vivant. Sois celui-là ; apprends « la musique; tu seras un initiateur ; les hommes « salueront ton génie; gloire et fortune t’atten- « dent. D’ailleurs, je serai toujours près de toi « pour te conseiller ! »
« Voilà pourquoi, Monsieur, je suis venu me faire inscrire au cours; mais si vous ne voulez plus de moi, et si, vraiment, je manque d’oreille, que dois-je faire?
— Prier Mozart de vous en donner, lui répondis-je en retenant une forte envie de rire que je ne voulais pas laisser A r oir et qui eût affligé bien plus encore le pauvre homme dont je n’entendis jamais parler!
Je ne manquai pas de conter l'aventure à Plouvier. Il n'en rit pas, lui!
11 s’était un peu occupé de ces questions de magnétisme et puis d’une autre : Y hydromancie
— qui ne fait plus guère parler d’elle! — Ainsi que tous ceux qui ont cherché à soulever un coin du voile étendu sur ces mystères, il écartait sans hésiter le charlatanisme qui leur fait escorte; mais il reconnaissait qu’au fond il y a tout de même quelque chose d inexplicable.
A ce propos il me conta, précisément au sujet de Y hydromancie , une aventure fort singulière.
Une dizaine d'années auparavant — en 1854
— il était allé consulter une hydromancienne . Comme cette femme cherchait, dans l’eau apportée, à lire la solution du problème posé, elle s’arrêta tout à coup.
« Je ne vois rien, dit-elle à Plouvier, se rattachant à ce que vous désirez savoir; mais une image confuse se présente invariablement: .... Un homme... ni debout, ni assis... ni couché — je ne vois pas très bien. — ... 11 écrit... sur une boule....»
SPIRITISME
Tout cela était assez vague et sans grande signification.
Quelque temps après, on annonça que Lamennais était au plus mal; Plouvier alla chez lui prendre des nouvelles — c’était deux ou trois jours avant la mort du grand théologien. En entrant dans la pièce qui précédait la chambre du moribond, il vit au mur un génial dessin de David d’Angers :
Agenouillé sur la terre émergeant de nuages, le Christ, de sa main droite trouée d’où coulait le sang du crucifiement, écrivait ces mots : Liberté, Égalité, Fraternité.
Aussi, lorsqu’on racontait quelque histoire de ce genre devant Plouvier, devenait-il subitement très grave et se montrait-il fort troublé.