BENOIST
On arriva ainsi à la fin de juin, époque des concours du Conservatoire. Massé obtint d’Auber, directeur, qu’à partir de la rentrée d’octobre je fusse admis comme élève titulaire; ce que voyant, Blondel me conseilla d’entrer encore à la classe «l’orgue dont il était heureux lauréat, ayant obtenu deux ans auparavant un très beau premier prix.
11 me présenta donc un jour à son maître, le professeur d'orgue Benoist.
C’était un petit vieillard propret, soigné, de visage complètement rasé, cachant derrière ses lunettes des yeux bleus au regard éteint. Depuis quarante-cinq ans il faisait sa classe trois fois par semaine.; et cette longue pratique, s’additionnant à une nature plutôt tranquille, avait abouti à un état d’indifférence à peine conscient.
Benoist, âgé de soixante-douze ans alors, avait décidément franchi la redoutable frontière de la vieillesse en deçà de laquelle, cependant, quelques octogénaires mêmes restent encore assez crânement campés. Il n’avait plus d’âge ;
et la sénilité était, hélas, définitivement venue.
Mais il n’en avait pas été toujours ainsi, et Benoist jouissait au Conservatoire d’une sorte de vénération que lui méritaient son talent comme aussi la pléiade de brillants élèves qu il avait formés.
Le maître me demanda de lui jouer une fugue par cœur. Je n’en avais pas sur moi pour le moment; mais je me mis respectueusement à sa disposition pour en apprendre. Il m’indiqua donc une fugue d Eberlin et me donna rendezvous pour la semaine suivante, annonçant, en outre, qu’il me ferait passer un examen.
A l’heure indiquée par Benoist, je vins lui jouer la fugue d’Eberlin désignée, et l’examen — un peu redouté — commença :
« Vous avez fait votre harmonie?
— Oui, maître.
— Votre contrepoint ?
— Oui, maître.
— Votre fugue ?
— J’y travaille, Monsieur.
— Comment accompagneriez-vous Do , Si, Do à l’aigu?
— Par Do , Ré, Do h la basse, Monsieur.