EUSTACHE BÉRAT
souvent avec des Fantaisies brillantes sur des opéras célèbres comme la Favorite , dont les thèmes promenés par les orgues de Barbarie, innombrables alors, avaient saturé mon enfance.
A cette époque, la littérature véritable du piano était absolument ignorée de l’amateur; et les arrangements dont il vient d’ètre cité l’un des spécimens, avaient seuls droit de cité dans la bourgeoisie parisienne.
Pourtant, un soir, une demoiselle risqua line valse de Chopin; puis une charmante femme — il m’en souvient —chanta avec beaucoup d’émotion communicative le Lac de Lamartine, d’abord, et de Niedermeyer ensuite. Ce fut une révélation. C’était: la première fois qu’en dehors du théâtre, des costumes, des décors et d’une action scénique j’entendais de la musique; et, confusément encore, j’eus comme la sensation qu’une porte brusquement enfoncée me laissait enfin voir un horizon jusqu’alors vaguement soupçonné!
A ces soirées venait Eustache Bérat; c’était un singulier vieillard à la barbe toute blanche qui chantait ses chansons de façon curieuse en s’accompagnant sur une guitare : de celle-ci, il
jouait ensuite avec une extraordinaire virtuosité dont je ne devais trouver l’équivalent, plus tard, que chez Bosch.
Ce dernier était vraiment un artiste original et presque de génie! L’été venu, il s’en allait dans les villes d’eaux de l’Allemagne et de la Suisse, entrant dans les tavernes où, d’abord, on le prenait pour un simple mendiant. Il commençait : à peine avait-il jouéi quelques mesures, les conversations cessaient comme par enchantement! Un tonnerre d’applaudissements saluait le dernier accord ; alors, au bout de deux ou trois morceaux, Bosch, passant dans les rangs de son auditoire, y recueillait abondamment pièces d’argent ou même d’or parfois!
De mai à octobre, il parcourait ainsi beaucoup de pays et revenait à Paris avec son existence assurée jusqu’au printemps suivant.
Je l’ai retrouvé dans la vie, il y a quelques années, fort âgé, content de vivre, ayant amassé une réelle aisance et donnant encore des leçons pour occuper son temps. Sa mort ne me fut confirmée que récemment.