ÉMILE BERNARD
moment apparaît comme le fruit défendu à leurs yeux enchantés !
Ce caractère aimable se doublait encore d’une âme droite, loyale et pleine de candeur. Dans sa retraite, les blessures de la vie militante ne pouvaient que faiblement l’atteindre; assez, toutefois, pour lui permettre de reconnaître ses vrais amis et d’accabler les autres de toute la hauteur d’un très crâne dédain.
Le jour de la rentrée, l’orgue fourbu de la classe n’était pas encore remis d’une indisposition quun facteur optimiste prétendait guérir! Benoist dut faire son cours dans une classe de piano. Il en riait beaucoup, et nous avec lui. On ne fit donc pas grand’chose ce jour-là; mais Bernard, en voyant l’excellent piano mis à notre disposition, sentit des démangeaisons dans ses doigts de premier prix récent et nous régala de l’admirable étude en la mineur de Thalberg, que je ne me souviens pas avoir entendu mieux jouer depuis par les plus grands virtuoses.
Peu après, la classe réintégra son vrai domicile et l’on put alors se faire une idée de ce
qu’elle était devenue avec la lassitude du professeur!
En réalité, elle ne marchait que par la force acquise et par la valeur des remarquables élèves qui, pour la plupart, devaient, pendant deux ou trois ans encore, ajouter leur nom à son beau livre d’or. Le maître n’y intervenait que bien rarement; et lorsqu’on le questionnait sur un cas difficile, c’est à peine s’il interrompait la lecture de son journal pour répondre : « Écoutez ce que font les autres! »
En tous les temps, dans tous les milieux, la vieillesse opposée à la jeunesse a fait naître le dérivatif de la scie. Le pauvre Benoist n’y échappa pas plus (jue ses anciens; et les successeurs de ses successeurs pourront, à leur tour, la sentir voltiger autour d’eux quand l’heure sera venue.
Comme circonstances atténuantes, il faut dire que les scies faites à Benoist restaient assez dis* crêtes pour qu’il ne les aperçût jamais el que, par conséquent, sa dignité n’eût pas à en souffrir. Au fond, nous avions un très grand respect pour sa personne; et, parmi nous, aucun n’aurait consenti à lui causer
Nulle peine , même lèyèrel
LA CLASSE D’ORGUE
Toute la perfidie de cette jeunesse gouailleuse
à froid consistait, par exemple, à harmoniser,
selon l’évangile de Schumann, quelque thème
d’Haydn, pour qui Benoist professait un culte
presque exclusif. Alors il abandonnait un
moment son journal et, venant s’asseoir sur le
banc d’orgue, du bout de ses doigts amaigris il
rétablissait l’harmonie de l’auteur, disant avec un *
vague sourire : « Voilà ce qu’a écrit Haydn. » Bien entendu, nous le savions tous!
Il y en avait alors pour un mois de ce numéro un.
Le numéro deux était représenté par une déclaration formelle, catégorique et faite à brûlepourpoint que la fugue en fa dièse mineur de Hændel est impraticable à l’orgue et d’impossible registration. Alors Benoist protestait de son mieux en contant que lorsqu’il était organiste de la cathédrale de Nantes, sa ville natale, il en avait, jadis, tiré les plus heureux effets avec le jeu de bombarde! etc., etc.
Le numéro trois, enfin, revenait périodiquement aussi, revêtant alors un caractère historique.
On Famenait en marchant un pied devant
l’autre sur l’extrême bord de l’estrade où venait s’adosser un grand piano carré placé en contrebas; et Benoist de dire :
« Prenez garde de marcher sur le piano et de faire comme Lully! »
Et nous de répondre avec une feinte ingénuité :
« Lully?
— Mais oui, reprenait Benoist. Lully, ayant pendant quelque temps perdu la faveur du roi LouisXIV, ne savait comment rentrer en grâce! Vainement il avait épuisé tous les moyens!
Alors, un soir qu'il y avait concert chez le roi, et voyant, non sans inquiétude, le visage désespérément sévère de Sa Majesté, il eut l’idée de sauter à pieds joints sur une épinette qu’il creva et traversa de part en part; et c’est avec le corps au travers de cette épinette qu’il se mit à danser ! Le roi rit beaucoup et Lully fut pardonné. Ces manières de pitre, Messieurs, sont indignes d’un artiste qui se respecte! Se figure-t-on, Monsieur Auber se livrant à une pareille pantalonnade aux Tuileries devant Sa Majesté l’empereur Napoléon III?
Alors tout le monde, fronçant le sourcil, infligeait un blâme sévère à la mémoire de Lully!
LA CLASSE D’ORGUE
J’ai bien entendu conter vingt fois cette histoire — et pratiquer autant les autres — pendant mes deux années de classe d’orgue.
Est-il bien sûr que nous ne méritassions pas des calottes, eût peut-être écrit Mme de Sévigné à ce souvenir si malicieusement et si fréquemment évoqué de la cour du grand roi?
llélas! nous n’inventions rien! Aux temps les plus reculés — Plaute le démontre et Molière après lui — les vingt ans de Léandre ont condamné sans appel les soixante ans de Géronte! Et tout ce que la civilisation moderne a pu obtenir est de leur épargner le sac et les coups de bâton dus aux fourberies de Scapin!
Cependant dans cette classe, presque morte, une bouffée de vie pénétrait parfois avec la visite de q.uelque ancien lauréat venu pour saluer notre maître. Parmi ces visiteurs, je vis un jour arriver Alexis Chauvet, déjà réputé au Conservatoire, comme chez les musiciens, et qui serait devenu célèbre si une mort tragique ne l’eût emporté à l’âge de trente-quatre ans!
A. CHAUVET
u auvet représente une très haute figure cTar-
u tiste dont, seuls, peuvent se faire une idée ceux qui l'ont entendu, connu et aimé; car, écrivant peu, il n’a laissé qu’un bagage assez délicat dont la valeur, toutefois, suffit à fixer le nom de Chauvet parmi les maîtres organistes du dixneuvième siècle.
Au Conservatoire, la classe d’orgue lui était réservée à la retraite de Benoist; puisque, à d’admirables aptitudes, il joignait encore l’expérience d’une carrière déjà longue ayant, avec la plus grande distinction, rempli les fondions d’organiste d’abord à Saint-Thomas-d’Aquin, puis à Saint-Bernard, à Saint-Merry et enfin à la Trinité.
Là, à son orgue, Chauvet était un maître incomparable; soit qu’il jouât pendant les offices,
soit que, en dehors, il vînt étudier pour lui-même, il avait su grouper autour de lui un noyau choisi d’artistes d’élite, pour la plupart ses élèves ou ses amis, qui venaient entendre les œuvres des maîtres ou les siennes propres.
Jamais Sébastien Bach, Hændel, Schumann n’eurent d’interprète plus habile ni plus fidèle de leur intime pensée.
Au point de vue du mécanisme, Chauvet était un virtuose accompli ; en outre, sa manière toute personnelle de comprendre le texte était celle d’une intelligence supérieure.
Un souvenir ineffaçable est resté dans l’àme des quelques-uns qui ont eu le bonheur d’assister à ces exécutions intimes. — C’était vers le soir, à la tombée du jour; le temple solitaire et silencieux, faiblement éclairé par les hauts vitraux où s'accrochaient encore quelques lueurs, donnait à l'orgue une majesté, une grandeur extraordinaires. — Pour tous, c’était le recueillement dans l’art le plus noble et le plus élevé qui soit parmi nous. — Parfois, en cette pénombre et comme grisé, le maître continuait le morceau, pourtant achevé, par quelque magnifique péroraison où toutes les lignes principales de la com-
A. CHAUVET
position venaient se confondre en un harmonieux contrepoint, cependant plein de clarté; car si Chauvet connaissait à fond toutes les ressources de la science, son esprit bien français ne lui laissait jamais perdre le sentiment de la forme et de la proportion.
On avait fini par faire de Chauvet une sorte d’arbitre en matière musicale. Les plus habiles, les mieux doués, ne dédaignaient pas de venir le consulter, les uns sur des fragments d’opéra, les autres sur des esquisses symphoniques, ceuxci sur des œuvres de longue haleine, ceux-là sur de simples mélodies; — si bien, que le maître fut amené à créer chez lui une sorte d Ecole où les esprits les plus divers venaient chercher la lumière.
Au physique, Chauvet était grand, mince, avec de longs cheveux noirs légèrement bouclés; la barbe un peu rare tirait sur le roux; l’usage constant du binocle lui faisait tenir la tète haute et droite; l’œil était foncé, d’une expression calme et pleine de finesse. — Doué d’un sens critique très délicat, il s’exprimait facilement, et son jugement, sûr et rapide, savait trouver immédiatement le point exact où il y avait à reprendre,
comme l’endroit précis où l'effort avait été le plus heureux. — Tout cela sans phrases inutiles, sans pédanterie, par la simple logique du bon sens, éclairé d’une éducation parachevée.
Dans celte sorte d 'Ecole, un peu conduite à la manière des péripatéticiens, la mise en scène était fort simple. C’était un atelier de peintre, meublé de quelques sièges indispensables et d’un piano à queue ajusté à un pédalier fixé au mur. — Ou s’asseyait là, jouant les pages apportées, pendant que Chauvet allait et venait, les mains dans ses poches en mâchonnant un cigare. — Dans les cas un peu difficiles il venait s’asseoir près du visiteur et, du bout de ses longs doigts, dégageait au piano les quatre ou cinq accords qui dénouaient le litige.
Un coup d’œil sûr, un jugement élevé, une expérience consommée de son art, c’est là tout le code du professeur, et il n’est pas donné à tout le monde de le mettre si bien en pratique.
Comme compositeur, Chauvet écrivait peu; il ne s’y décidait que lorsque l’œuvre avait longuement mûri dans sa tète, et tous ses amis ont gardé le souvenir de compositions remarquables qu’il leur jouait et qui disparurent avec lui.
A. CHAUVET
Lorsqu’on a la bonne fortune de rencontrer un tel charmeur c’est une joie de marcher dans son ombre; et je n’y manquai pas! Une vive amitié s’établit entre nous, faite, du côté de Chauvet, d’un affectueux intérêt qui ne se démentit jamais; et, du mien, d’une confiance sans limite en ses conseils comme en ses jugements.
Dans l’été de 1868, une longue promenade à pied, faite par une journée idéalement belle, avait pour but d’aller dîner chez mon père qui, pendant les beaux jours, occupait une petite maison à Bellevue. Chemin faisant, Chauvet me conta, qu’enfant encore, il jouait déjà l’orgue dans l’église de Marines, son village natal, aux environs de Paris. Les jours de grande fête, à la sortie, il croyait alors de son devoir d’exécuter
son grand morceau de résistance. l’ouverture
de la Dame Blanche !
11 fallait entendre le rire qui accompagnait cette confession! Et puis, immédiatement, il rappelait que, venu à Paris pour se présenter au Conservatoire, Auber l’avait ironiquement engagé à changer de genre ; lui faisant valoir
1 avantage qu il y a pour un organiste à troquer Boïeldieu pour Sébastien Bach!
L air étant calme et la chaleur douce, c’est dans le jardin qu’on avait préparé la table où chacun prit place.
Brusquement, après le potage, on vit Chauvet porter la main à sa bouche d’où s’échappa tout à coup un épais flot de sang! On juge de l’alerte ! Chacun s’empressa autour île notre hôte, presque évanoui, qu’on transporta dans la maison et qu’on étendit sur un canapé.
Ma bonne et chère mère lui prodigua les soins les plus intelligents et les plus maternels avec ce tact, cette clairvoyance, ce sentiment exact de ce qu il faut faire dont les femmes possèdent si admirablement le secret, tandis que nous autres restions là, les bras en l’air et discutant sur les décisions à prendre!
Au bout de quelques minutes Chauvet rouvrit les yeux; je tenais sa main dans les miennes: me reconnaissant, un mélancolique sourire passa sur son visage pendant qu’il me disait :
« C est ainsi que cela commença pour mon frère, mort il y a quatre mois ! »
A. CHAUVET
Toutes les touchantes niaiseries habituellement débitées aux malades — que la nature clémente rend si facilement crédules ! — furent prodiguées à mon pauvre ami. Malgré la secousse, il put regagner sa place et achever de dîner sans trop d’inquiétude apparente!
Je le reconduisis en chemin de fer jusqu’à Paris. A la gare, il me demanda de ne pas aller plus loin et de le mettre simplement en voiture pour rentrer chez lui.
La fâcheuse nouvelle se répandit vite parmi ses amis au nombre desquels se trouvait un médecin. Celui-ci, d’un coup d’œil, comprit la gravité du cas et ne nous cacha pas ses appréhensions ! Mais il sut merveilleusement s’y prendre pour rassurer son malade, traita l’incident en riant, — n’y voyant qu’une légère rupture locale du côté de la gorge — ordonna plus de sobriété à l’égard des cigares, dont Chauvet faisait un véritable abus, et prescrivit, en manière de dérivatif à de trop grands travaux sédentaires, quelques minutes quotidiennes d’une gymnastique modérée.
Comme la plupart des musiciens, Chauvet avait horreur des exercices violents, et l’idée de demander la santé à la gymnastique lui inspirait
une grande répugnance. Alors, à son insu, on s’entendit autour de lui et tous décidèrent <|u’ils allaient aussi prendre des leçons de gymnastique!
Et, dans un petit établissement du faubourg Saint-Martin nous accompagnions Chauvet à tour de rôle pour être bien sûrs qu’il ne tricherait pas!
N’eût été la cause de tout cela, on aurait pu rire beaucoup de tous ces joueurs de lyre condamnés aux jeux olympiques et s’exerçant aux haltères ou aux rétablissements !
Quelques mois passèrent sans qu’on revît l’ennemi. 11 reparut dans l’année 186!) où les vomissements de sang eurent lieu plusieurs fois.
C’est au milieu de juillet 1870 que je vis Chauvet pour la dernière fois chez lui. 11 était déjà fort changé, amaigri, de mine mauvaise! Se sentant perdu, il avait abandonné toute médication pour reprendre son interminable cigare!
La déclaration de la guerre l’avait doublement affecté comme patriote et comme artiste. Depuis quinze ans qu il vivait en étroite communion d idées avec 1 art allemand, la pensée d’une lutte avec 1 Allemagne l’atteignait profondément. Ses forces déjà trop affaiblies ne lui permettant plus de faire comme les autres et de prendre un fusil,
A. CHAUVET
il partit en août pour les environs d’Argentan; et c’est là qu’en janvier 1871, au cours d’une promenade dans la campagne, des paysans rencontrant cet homme de haute taille, avec une barbe rousse et des lunettes le prirent pour un espion prussien et le rouèrent de coups !
Cette attaque brutale, la commotion qui suivit amenèrent une dernière crise qui l’emporta quelques jours après !
Tous ces détails, pour la plupart, sont connus des amis de Chauvet; mais il ne m’a pas paru indifférent de les rappeler, de les fixer en ces souvenirs où devait si naturellement trouver [tlace un maître-musicien, un artiste d’élite, comme, hélas, un ami toujours regretté!