‹ ParisChapitre 36 sur 58 · HERVÉ · texte numérisé non relu

HERVÉ

d'Offenbach devait faire sortir un arbre aux épaisses frondaisons dont l’ombre immense sembla couvrir l’art musical tout entier pendant plusieurs années.

J’ai peu connu Hervé; assez cependant pour dégager une impression singulière retrouvée dans la vie parmi ses confrères en l’art du pince-sansrire.

Hervé, de fantaisie échevelée dans ses productions, était plutôt un homme mélancolique; correct d’aspect et de mise, son visage était triste, son regard éteint, sa voix faible et comme alanguie; c’est par l’antithèse résultant de ces moyens et de l’excentricité de ses rôles qu’il obtenait ses plus grands effets de chanteur et de comédien. Sous cette impassibilité, on pouvait supposer comme un regret des choses dites; ou encore la résignation d’un musicien de talent qui aurait bien voulu jouer d’une autre guitare!

Un jour, sur le boulevard, en taquinant un bouton de mon vêtement, il me conta qu’il travaillait à une pièce bouffe, au second acte de laquelle un homme était appliqué à la question! On lui chaussait des brodequins de fer rougis au feu! Tout à coup, au milieu de l’opération, le

patient quittait le chevalet île torture pour danser un menuet !

Hervé, après m’avoir fait juge de la scène d’un air navré, me quitta en ajoutant d’un ton lugubre : « Je crois que ce sera très drôle, n’est-ce-pas? »

En vérité, j’étais bien mal préparé pour essayer mes forces en un tel milieu où les artistes de la scène étaient bien plutôt comédiens que chanteurs ; où l'orchestre, d’équilibre bizarre, mettait aux prises une cuivrene d’opéra avec un quatuor de vaudeville!

L Opéra-Comique seul offrant un personnel rassurant, c’est de son côté que je me tournai; limitant, bien entendu, mon ambition à un simple lever de rideau; colonnes d’Hercule de cette époque pour un débutant.

Mis au courant de ces intentions, mon père me découvrit le livret d’un opéra-comique en un acte; titre : La Kermesse ; auteur : Léopold Stapleaux.

La pièce me parut mirifique! Je me rendis alors chez ce librettiste de bonne volonté pour le lui dire et le remercier.

h. STAPLEAUX.

Stapleaux était de Gand. Installé depuis quelques années à Paris, il guerroyait dans plusieurs journaux et, grâce à ce levier, avait pu faire représenter quelques petites pièces ici ou là. Sur le boulevard, son nom était dans toutes les bouches, et j’étais vraiment obligé à cet homme arrivé, à cet auteur joué, de consentira me confier une pièce.

Il me reçut dans un cabinet de travail encombré d’amusants bibelots. Sur la glace de la cheminée, un papier collé portait ces mots écrits en gros caractères :

On est prié de ne pas moisir

L’accueil fut aimable et, de suite, empreint de cette familiarité habituelle à beaucoup de gens qui, nés loin de Paris, vont immédiatement jusqu’à l’extrémité de ses manières. Ils veulent être plus Parisiens que les Parisiens, sans se douter que la lourdeur même du procédé suffit à trahir l’origine lointaine.

L'avis affiché sur la glace rendit ma visite fort courte, et dès le jour même je me mis à l'œuvre.

Il s agissait, dans un village flamand, d’une amourette entre le peintre Van Dyck et la fille d un paysan. A la fin de la pièce, Rubens, ambassadeur auprès de Philippe IV d’Espagne, entrait à cheval avec une brillante escorte et venait arracher son élève et son ami à cette inutile flânerie amoureuse. Des chœurs de paysans, de soldats, des cloches, des ensembles servaient de condiment au tableau.

J écrivis les deux premiers morceaux que Massé trouva réussis. Un soir, je lus la pièce à mon père qui se gratta le nez! Je la lus à deux ou trois de mes amis qui, de mon père, imitèrent le geste; à Massé, enfin, qui sembla regretter de n’avoir pas deux nez!

— Oh ! Oh !

— Si j avais le génie dramatique de monsieur Scribe, me dit Massé — la phrase lui était familière -je vous dirais pourquoi la pièce n’est pas bonne; mais ceci n’est pas mon affaire. L’essentiel est que vous ne perdiez pas votre temps avec un acte qui me semble difficile à placer. 11 faut aller consulter Jules Barbier; je lui annoncerai votre visite, et d’un coup d’œil il vous dira si vous devez continuer. »

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