L. STAPLEAUX
En outre de la recommandation verbale de Massé, je me présentai donc un jour chez Jules Barbier muni d’une lettre d’introduction de mon père qui le connaissait depuis longtemps déjà. C’était là-bas, rue Pergolèse.
Ce n’est pas sans une certaine émotion que je vins sonner à la porte du célèbre librettiste. D’abord, je ne le connaissais que de vue et ne lui avais jamais été présenté ; en outre, je ne croyais guère qu’un homme dans sa situation consentit à s’attarder auprès d’un simple élève du Conservatoire; enfin, je sentais quelque incorrection dans le fait d’aller prendre l’avis d’un auteur sur une pièce qui m’avait été confiée par un autre. Sans l’unanimité des opinions recueillies qui me poussaient par les épaules, je n’aurais sans doute pas bougé.
Jules Barbier me reçut avec une grande affabilité. 11 commença par me déclarer qu’il avait pour mon père une très cordiale estime comme un très vif attachement; que, de plus, Massé lui avait plusieurs fois parlé de moi en termes obli-
PARIS, SOUVENIRS D’üN MUSICIEN.
géants; et, répondant encore à mon secret sentiment, qu’il lui fallait ces raisons pour le déterminer à lire la pièce d’un confrère ne lui demandant pas son avis. Il ajouta qu’il désirait que notre entretien demeurât secret, et que ses scrupules étaient atténués par cette pensée que, s’il parvenait à donner un conseil salutaire, celui-ci deviendrait profitable à mon collaborateur comme à moi.
Cette délicatesse de procédés chassa toute hésitation de mon côté et je remis à Barbier le manuscrit de La Kermesse . Séance tenante, il le parcourut en habile praticien; feuilletant assez vivement et résumant l’impression reçue par de vagues « Ah! Ah! » ou de discrets « Oh! Oli! ». Un (juart d’heure à peine s’était écoulé, et Barbier, me rendant le manuscrit, reprit : — « Vos amis ont raison. Jamais l’Opéra-Comique ne jouera cette pièce. Non qu’elle soit pire qu’une autre, mais parce que le déploiement de la mise en scène dépasse les habitudes prises à l’égard d’un lever de rideau. Enfin parce qu’il y a ici une grosse faute de théâtre : faute dans tous les genres et dans tous les temps. La grandeur des personnages fait craquer le cadre où l’auteur les a placés.