L. STAPLEAUX
Titre de la pièce : Le Pal et la Corde!!... J’en avais bien, de suite, été surpris; mais faisant toutes les réserves sur ce détail, je n’allais pas sottement commencer par une critique une aussi belle collaboration î C’est, au contraire, avec une vraie joie que je me disposai à continuer mon travail.
Cependant il fallait, avant tout, me dégager avec Stapleaux.
J’allai le voir et, sans me dissimuler le caractère un peu pénible de la démarche, je lui rendis son manuscrit sous un prétexte poli dans lequel je m’étais surtout préoccupé de ménager sa très légitime susceptibilité.
En fait, je ne pouvais que savoir gré à Stapleaux de sa confiance de la première heure; aussi était-ce avec tous les égards que je désirais me séparer de lui sur l'affaire engagée.
L’accueil fut ce qu’il pouvait être; et mon collaborateur s’en tira comme tout le monde s’en tire en pareille circonstance, où l’acte est moins sensible, en soi, que la petite égratignure infligée à l’amour-propre 1
Stapleaux me déclara sur un ton dégagé qu’il n’était pas fâché de rentrer en possession de sa
pièce, attendu qu’il allait en confier la musique à un grand compositeur!... Ah! mais!...
Il faut croire que le grand compositeur se fit tirer l’oreille, car la Kermesse ne put être représentée que quelques années après, sur un théâtre de Belgique où l’attendait une destinée vague et assez éphémère. Ce ne fut ni une chute ni un succès.
Quant à l’auteur, je le revis de loin en très loin; et, comme il n’était pas sans esprit, le temps ayant fait son œuvre, nos relations restèrent plutôt bonnes.
Vers la fin de sa vie, sa petite renommée boulevardière avait doucement passé du zénith au couchant. Un affreux accident causé par le feu mit un moment ses jours en danger; il put heureusement se rétablir, mais ne devait pas tarder, jeune encore, à mourir en 1891.
JULES BARBIER
ules Barbier entrait donc brusquement dans
il ma vie de manière bien inespérée! Ce devait être, non seulement un collaborateur précieux, mais encore un ami rare à qui m’attacha la plus profonde, la plus fraternelle et la plus réciproque des affections. Celle-ci, certes, ne pouvait être plus vive que quelquesunes des précédentes dont il a été parlé déjà, mais elle eut sur les autres — si brusquement rompues par la mort — l’avantage inappréciable de durer tout une vie... trente-quatre années!
Jules Barbier fournit un exemple probant de ce phénomène, de la contradiction dans les facultés, reconnu chez tous les hommes, qu’ils
soient desprit supérieur ou non. Nul cerveau, ne contint plus de logique et de bon sens; nulle compréhension ne fut plus vive et plus nette; nul esprit ne fut plus fertile et plus ingénieux. Or, si I on se prenait trop souvent à en douter, c’est parce que le phénomène apparaissait à tout moment sous la forme unique, invariable du paradoxe !
Fallait-il gouverner à droite? G est immédiatement vers la gauche que Barbier mettait le cap! Personne mieux que lui n’était sur de la véritable direction à donner : cependant il lui était impossible de ne pas naviguer à son opposé !
Et comme dans la vie — surtout dans la vie de théâtre — la logique et la raison pure ne suffisent pas à la manœuvre, il arriva souvent à Barbier, qu allant à l encontre de ses propres idées, le succès vînt fondre à l’improviste sur des œuvres auxquelles il avait feint de croire par la simple poussée de sa nature à combattre un avis contraire !
Faut-il voir dans ce fait l'instinct plus fort qu une opinion rationnelle revêtant même le double caractère du « oui » et du « non »? Cela est très vraisemblable.
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Et cet instinct seul ne démontrerait-il pas la réelle supériorité dans un homme de théâtre?
Cependant, les mécomptes furent nombreux aussi; car il serait trop commode de réussir dans la vie s’il suffisait d’allumer son feu par en dessus ou de brosser son chapeau à l’envers !
Mais sur l’échiquier de cette existence de travail tant de pièces étaient engagées, qu’un pion souffié n’avait guère d’importance! L’attaque recommençait plus vive et les coups donnés, en somme, furent presque aussi multipliés que les horions reçus !
Le calme, la paix, la méditation recueillie, ces précieux amis, enfin, après lesquels courent tous les artistes, faisaient horreur à cette nature créée pour la bourrasque, la tempête et l’ouragan! Si empressée que soit la destinée à prodiguer à chacun maux et soucis, elle ne saurait s’attarder à un seul! Il en faut pour tout le monde! Et le plus infortuné peut encore, ici et là, recueillir en cours de route le sourire d’un rayon de soleil !
Dès que Barbier pouvait supposer que son tour allait venir d’un coin de ciel limpide, il
s’arrangeait aussitôt pour que le vent et la rafale ne l’abandonnassent pas un instant!
Un jour, deux pages de lui furent soumises à l’examen d’un graphologue habile; ces pages, bien entendu, ne portaient pas de signature ; elles avaient même été choisies de manière à ne révéler aucune saillie de caractère et ne traitaient que de banalités. C’était bien à l’écriture seule qu’on demandait de parler.
En moins de cinq minutes elle répondit :
« Celui qui a écrit cela possède une nature très supérieure... ce n’est ni un homme de sciences positives, ni un commerçant, ni un homme d'affaires... Artiste? Peut-être.... Penseur, poète, écrivain, sans aucun doute.... Un fait évident se dégage encore : la possession de hautes facultés presque toutes en lutte avec elles-mêmes!.. Un impérieux besoin de mouvement, d’agitations fébriles.... Au résumé, ceci est l’écriture d’un homme dont l’esprit cultivé, et de réelle distinction, n’est jamais en meilleur équilibre que lorsqu’il se trouve aux prises avec les pires complications ! »
Le portrait est frappant!
Il se complète par deux opinions émises au
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sujet de Barbier, Tune au début de sa carrière, vers 1855, l’autre sur sa tombe en 1901.
La première appartient à Alexandre Dumas père. C’était au cours d’une réception : on annonça Jules Barbier. Dumas, qui dans un coin causait avec son fils, lui montra le nouvel arrivant et lui dit :
— Tu vois bien ce grand garçon? Il vous mettrait tous dans sa poche s’il le voulait!... Il ne voudra jamais !
Près de cinquante ans après, au cimetière de Passy, un des orateurs qui connaissait bien l’homme que nous conduisions à sa dernière demeure, passant en revue sa vie agitée, parfois si volontairement, concluait ainsi :
— Fut-il heureux?... Je le crois.
Et c’est mon avis.
C’est avec une telle nature, qu'à vingt ans Jules Barbier entrait dans la vie militante du théâtre armé de fortes études. À la Comédie-Française et sur les plus grandes scènes parisiennes il put faire représenter d’importants ouvrages qui, par
leur succès, classèrent leur auteur parmi les meilleurs poètes dramatiques de la jeunesse de
Le hasard, les ricochets de la vie de coulisse — cotte toupie hollandaise qui peut, au moindre contact avec le pôle Sud, envoyer d’un bond son homme au pôle Nord — amenèrent Barbier à collaborer avec des musiciens. Les succès éclatants qui se dégagèrent aussitôt le spécialisèrent assez vite dans le rôle de librettiste, escamotant ainsi l’auteur dramatique dont l’effort suprême, pendant quarante ans, fut de s’évader du gobelet où la musique avait fait passer sa personnalitémuscade!
Comment s’étonner après cela qu’il n’aimàt pas la musique! Elle ne pouvait lui apparaître que sous l’aspect d’une usurpatrice dont la tyrannie le tenait en laisse en quelque sorte; ne lui rendant la main de temps h autre que pour lui accorder, en de rare# excursions sur les théâtres de drame et de comédie, l’illusion d’une indépendance qu’elle lui avait bien définitivement ravie.
Une àme moins haute, un cœur moins généreux eussent vite fait d étendre aux musiciens
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l'aversion que leur art inspirait à Jules Barbier î Mais, ici, la contradiction native s’alliait aux plus affectueux sentiments, et tous ses collaborateurs devinrent et restèrent ses amis.
11 n’y eut pas, dans le commun effort du travail, d’abnégation plus complète que la sienne.
Fallait-il refaire quatre, cinq, six fois un morceau, Barbier, s’identifiant avec la pensée de son collaborateur musicien, ne montrait aucune lassitude, jusqu’à ce que l’accord fût absolu.
Mais cette complaisance, hélas, s étendait encore à tous : directeurs, artistes, etc.; et c est avec la même souplesse qu’il acceptait de refaire une scène, un acte entier même, sans qu il soit jamais parvenu à se rendre compte exactement du travail formidable qu’il imposait à son infortuné compagnon!
Si l’âme de cet homme profondément loyal, bon et sensible, eût été capable de s ouvrir à quelque sentiment de mesquine rancune, on aurait pu croire, en certaines circonstances, qu’il éprouvait une joie mauvaise à torturer son musicien; qu’cn cette désinvolture a jeter pardessus bord deux cents pages d’orchestre sur un mot vague, ou la superficielle impression
d’autrui, se cachait la pensée d’une revanche inavouée!
Comme cela était loin de sa pensée! C’est tout au plus s’il éprouvait alors ce vague soulagement si humain, si général, qui porte les meilleurs à se féliciter que, en allant frapper à une autre porte que la leur, un ennui leur soit épargné!
L’œuvre capitale de Jules Barbier reste donc étroitement unie à la musique, comme son nom même demeure indissolublement attaché à celui de Michel Carré, son fidèle collaborateur. Cette œuvre commune est si importante, sa signification littéraire et son succès si particuliers et si retentissants, qu’on peut s’étonner qu’aucun des deux — sinon tous les deux — 11 e soit parvenu à s’asseoir à l’Académie française sur le fauteuil de Quinault ou de Thomas Corneille.
Barbier et Carré ont cependant apporté h la poésie lyrique l’avantage d’un bienfaisant retour à la tenue littéraire des ancêtres. Leurs aînés immédiats : Scribe, Planard, Rozier, Saint-
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Georges, etc., prenaient si peu souci Je cette tenue, qu’en les écoutant aujourd’hui on atteint jusqu’aux dernières limites Je la surprise!
Hommes Je théâtre, certes, et Je grande habileté même, puisque pas mal de leurs pièces restent debout sur toutes les scènes du monde depuis près Je quatre-vingts ans ! Mais que de vers (!) arrêtant net l’auditeur au passage par leur extraordinaire conception !
A chaque examen des classes d’opéra, au Conservatoire, le jury demeure confondu de l’ingénuité de certaines phrases comme celle-ci, par exemple, cueillie dans le troisième acte de l'Étoile du Nord :
Et mon baril de rhum qui m’est resté fidèle!
On pourrait en citer un très grand nombre de ce genre si Ton voulait augmenter la belle série des histoires à conter au dessert!
L’œuvre de Barbier et Carré, en rompant avec ces pauvretés, fut encore de toute personnelle conception.
D’autres auteurs dramatiques avant eux avaient, sans doute, essayé d’implanter Shakespeare sur la scène française : les uns en lais-
sont une large place à la profonde psychologie du grand poète anglais; les autres en débarrassant 1 action de toute psychologie pour ne laisser apparaître qu’une succession de scènes dont la force ne se dégage, précisément, que de l’élément si imprudemment écarté!
Barbier et Carré, dans leurs adaptations, aussi bien de Shakespeare que de Goethe, surent magnifier « la femme »; et c’est sans doute là qu’est la cause du succès.
Avec eux, Marguerite, Juliette, Ophélie s’enveloppent d’une atmosphère de charme, de poésie et de grâce, dont l’intensité apparaît moins grande au texte original.
Marguerite en passant au premier plan pour rejeter au second la métaphysique du docteur Faust; Juliette en couvrant du pan de sa robe quelques scènes de haine entre Capulets et Montaigus; Ophélie en reposant le spectateur de la folie simulée d’IIamlet, modifient le jeu de lumières en ces robustes drames; et de tous les éclairages essayés, c’est celui de Barbier et Carré qui semble le mieux accueilli d’un public de théâtre.
L’instinct do Jules Barbier, sa nature, son
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tempérament, le caractère blond de sa conception littéraire ont fait cela en compagnie de Michel Carré, que je n’ai pas connu et dont je ne saurais évaluer le poids dans la collaboration. Mais on m’a souvent conté qu’il intervenait comme un élément pondérateur au milieu des imaginations de Barbier; et ceci n’est pas une force négligeable dans l’œuvre commune!
Pour la plupart, les grands succès du théâtre chanté s’appuient sur un rôle de femme. Par ce seul fait, toutes les femmes sont acquises, c’est à-dire la moitié du public; et l’autre moitié suit d’autant plus volontiers, qu’en général les hommes eux-mêmes s’intéressent moins au théâtre glorifiant les vertus masculines qu’au théâtre exaltant le charme féminin.
Ici, la fiction coudoie la réalité; car, dans l’histoire, la légende ou la vie qui nous entoure, l’homme apparaît souvent comme le simple pouvoir exécutif au service d’une conception entièrement féminine; et la plus autoritaire des moustaches ne se relève parfois qu’aux lèvres d’une marionnette dont une frêle papillotte sait tirer les ficelles!
Pour se donner le change, le sexe fort a
décidé que l’autre serait le faible\ Quelle inversion !
Quoi qu’il en soit, la formule scénique des deux librettistes, par son universel succès, n’aura pas inutilement travaillé à la popularité des poètes de génie qui l’inspirèrent. Elle aura fait pénétrer dans les foules qui fréquentent le théâtre des noms d’écrivains que ces foules n’eussent peut-être jamais pris le temps d’épeler!
Le public n’est pas composé que de lettrés.
Dans ses rangs, le plus grand nombre ignore jusqu’aux noms de Shakespeare et de Goethe. Peut*on nier que l’énorme succès des opéras écrits sur Faust , Roméo et Juliette , Hamlet , Mignon , etc., n’ait pas amené beaucoup de gens à lire ces pièces ou ces livres, sous leur forme originale? Et, si on l’admet, la mémoire des auteurs primitifs n’en retire-t-elle pas un évident avantage !
«Tai souvent constaté que l’élite qu’on appelle « les lettrés » se fait une fausse idée de ce que deviennent les plus hautes réputations dans le culte universel de l’indifférence! 11 faut toujours
JULES BARBIER
se rappeler cette vieille anecdote en laquelle Victor Ilugo et Alexandre Dumas père, témoins dans un mariage, sont interrogés par un greffier de mairie, demandant au premier si son nom s’écrit avec un t ; au second, de déclarer sa profession! A cette question Alexandre Dumas, stupéfait, ne put que répondre : « Propriétaire! » Quelqu'un que j’ai connu, étant appelé un jour à la Sorbonne par un inspecteur d’Académie, prononça le nom de Gounod. Et Monsieur l’Inspecteur de demander qui était cet homme!
Enfin, aujourd’hui encore, dans beaucoup de villes du Midi, il faut prononcer Gounodrf si l’on veut être entendu. Quant à Wagner on ne le reconnaît que son le nom de Vagnél
Barbier et Carré avec leur théâtre auront donc éclairé beaucoup de sommets restés fort obscurs pour le plus grand nombre. Et si l’art héraldique avait encore sa place parmi nous, on pourrait lui demander de composer à la mémoire des deux féconds écrivains quelque blason où la pointe dé leurs deux plumes suspendrait le rideau de Tabarin, après y avoir rappelé la vieille devise : « Bien faire cl laisser dire! »